Par exemple, au Ghana, un pays considéré autrefois comme un modèle économique par le FMI, les neuf billions de prêts et vingt ans de fondamentalisme économique ont ruiné le pays. Le FMI a en effet morcelé tous les subsides pour rendre possible le libre marché économique. Cet état de fait a engendré une crise au niveau de la production de riz et le Ghana qui était à ce niveau parfaitement autonome est devenu le principal client de riz américain (subventionné par le gouvernement des Etats-Unis).

Des théoriciens dépendants comme André Gunder Franck pensent que le taux élevé de développement dans le nord est dû au sous-développement dans le sud. Les écrivains comme Robert Biel et Guy Arnold pensent de leur côté que « le néo-libéralisme » en vigueur soutient les mêmes arguments. En fait, pour eux, l’aide est une partie du système qui engendre l’appauvrissement des pays du Tiers Monde. A cet argument s’ajoutent les constatations de Dipak, l’argent est un facteur secondaire car le point principal est bel et bien la politique, car selon Arnold et Rostow l’émergence du Tiers Monde aurait singulièrement freiné l’extension universelle du communisme.

Conséquences politiques
Ce sont ces conséquences politiques que nous allons aborder maintenant. Car on peut clamer haut et fort que l’aide doit être une récompense pour la démocratisation et, dans un contexte de guerre froide, le monde industrialisé ne donnait pas moins de subsides, essentiellement pour que ces pays ne basculent pas dans le communisme.
L'Union Soviétique, de son côté, agissait de même afin de stopper le capitalisme global. Par conséquent, ce jeu politique a autorisé le maintien au pouvoir de dictateurs tels que Mobutu au Zaïre ce qui, bien entendu, a grandement nui aux populations de ces pays.

Par ailleurs, de nombreuses voix trouvent parfaitement irresponsable que la Banque Mondiale et le FMI continuent à verser de grosses sommes d’argent à des gouvernements qui détournent la majeure partie des richesses du pays. A cela on pourrait répondre pour leur défense qu’il n’appartient pas aux institutions internationales de s’immiscer dans les gouvernements locaux puisque leur but est d’assurer la croissance de la macro-économie afin de soutenir l’économie globale. Ce système de mondialisation entraînerait d’ailleurs en cas de crise des circonstances économiques insoutenables pour les pays du Tiers Monde. De cette manière, on peut affirmer que ce système bloque toute avancée des pays non industrialisés en réduisant son aide à une seule et unique option.

De plus, le fait que les subsides soient proposés par deux idéologies en compétition est en quelque sorte un avantage pour le Tiers Monde. Les états peuvent ainsi s’assurer une aide en menaçant l’un ou l’autre de changer d’alliance. L’Egypte, par exemple, après la crise de Suez, s’est assuré l’aide américaine tout en recevant des subsides soviétiques. Sweezy et Magdoff affirment que ces subventions ont affaibli l’autorité politique des gouvernements des anciennes colonies en les rendant financièrement dépendants des pays industrialisés. Graham Hancock prétend que cela détruit toute initiative ou entreprise locale, l’aide financière a en effet toujours pour base la non-reconnaissance de la main d’œuvre d’un pays.
On considère la plupart du temps les autochtones comme incapables de gérer quoique ce soit dans leur propre pays. Dipak a fait une étude sur le projet de digue sur le

Arun-3 au Népal ce qui lui a permis de découvrir que les décisions qui entouraient ce projet n’avaient pas été prises par les autorités politiques du Népal mais par des consultants allemands que les sponsors avaient réclamés.

Dans « Lords de la pauvreté » (1991), Graham Hancock lance une attaque sur ce qu’il nomme « aidocratie », mouvement qui a émergé après la deuxième guerre mondiale en réponse aux « Sponsorisés par les états ». Dans cet ouvrage, il souligne la manière avec laquelle les puissants bureaucrates de la FMI, de la Banque Mondiale et d’autres grandes organisations d’aide au développement causent beaucoup de torts. La Banque Mondiale dépense des millions de dollars de subvention en salaires élevés pour ses employés qui, nous le savons, se rencontrent dans des conditions assez luxueuses pour discuter et essayer de trouver les réponses adéquates à l’extrême pauvreté de certaines contrées.

Hancock cite, entre autres, de nombreux exemples de projets d’aide inappropriés, allant des chaussures à hauts talons que l’on a fourni aux femmes africaines qui doivent faire des kilomètres chaque jour pour atteindre les points d’eau, aux boissons amincissantes données aux victimes de famine ! Une telle incapacité dans l’attribution de subventions nuit à la crédibilité des donateurs mais surtout elle n’apporte rien aux pays du Tiers Monde. Se contenter de regarder les indicateurs macro-économiques ou les facteurs politiques ne peuvent en rien assurer le succès des aides internationales. Il est essentiel de considérer aussi les facteurs sociaux et environnementaux pour constater l’impact de ces aides dans la vie quotidienne des citoyens.

Facteurs sociaux et environnementaux
On croit habituellement que les indicateurs sociaux ont tendance à augmenter avec le PIB. En Thaïlande, par exemple, le PIB a triplé entre 1966 et 1990 et dans la même période, le pourcentage de pauvreté a décliné de 50% à 2%. Aux mêmes dates, le PIB en Inde a doublé et la mortalité infantile a diminué de moitié. Dans beaucoup de pays, les subventions ont servi à financer les projets de santé et d’éducation, à l’instar du travail de la communauté internationale pour la lutte contre la famine et la souffrance (ICROSS)(3) au Kenya qui montre à quel point une petite ONG avec un budget serré peut venir en aide aux populations par toute sorte de moyens. En travaillant avec les communautés locales et en leur donnant les moyens de construire des toilettes ou d’acheter des bicyclettes…

Les ONG telles que ICROSS impliquent les populations dans les décisions et leur font prendre part aux subventions. Trop souvent, les projets de construction à grande échelle sponsorisés par les organisations internationales foncent sans réfléchir et obtiennent bien souvent des résultats désastreux.
Hancock estime à 20 millions le nombre d’habitants ruraux qui ont dû déménager à cause des projets de construction entre 1970 et 1990, menaçant ainsi l’existence même de tribus indigènes.

La grande taille de bien des projets rend les dommages sociaux et environnementaux inévitables. Un des pires cas de dommages sociaux et environnementaux résultait de la décision que la Banque Mondiale a pris en 1981 : prêter au Brésil 445 millions pour le « programme de développement intégré au nord ouest du Brésil » connu sous le nom de « Polonrest ». Une nouvelle route fut construite dans la région reculée de Rondônia qui permit

l’émigration d’un demi-million de fermiers pour défricher la forêt rondonienne. Les changements dans le paysage étaient si frappants qu’ils étaient visibles depuis l’espace et bien sûr le taux d’infection par la malaria augmenta inexorablement car la population n’était pas immunisée contre la forme spécifique que prit cette maladie en Rondônia. Le taux de mortalité infantile a atteint alors 50% dans certaines communautés.

Ce ne sont pas seulement les projets de construction qui sont à mettre en cause car la politique économique peut également engendrer des dommages. Le Ghana a ainsi été victime d’une politique d’ajustement structurel de la Banque Mondiale. Le but était le « recouvrement total des prix pour rembourser les dettes du pays et cela a abouti au système « cash and carry ». Dans la pratique, cela signifie que tout est à vendre et que tout est à acheter par tout le monde. Cela va de la demande médicale la plus basique dans les hôpitaux à l’utilisation de toilettes publiques. Un tailleur de pierre qui gagne deux pounds par semaine peut payer l’eau publique et l’emploi des sanitaires pour ses enfants mais pas pour lui !

Il y a aussi le risque que les subsides versés pour aider les pays du Tiers Monde entrent dans les coffres du gouvernement et n’en ressortent plus. Ils n’arrivent donc jamais à destination. Au Zaïre, le Président Mobutu n’a pas cessé de dilapider ses subventions pour maintenir son train de vie extravagant ce qui ne l’a pas empêché de renvoyer tous les enseignants de son pays… Des pays comme le Pakistan et l’Inde reçoivent régulièrement une assistance financière et pourtant ils continuent à augmenter les sommes attribuées aux armements ! Lorsque les gouvernements des pays non industrialisés en viennent à penser que seule l’aide internationale réalise leur bien-être, il est alors inutile qu’eux-mêmes investissent de l’argent dans un domaine ou un autre.

En conclusion, le soutien international a causé plus de tort que de bien, car enfin si cette aide avait été un succès, aujourd’hui les populations du Tiers Monde auraient d’autres conditions de vie. Et c’est malheureusement l’inverse qui s’est produit. Cependant, contrairement à Graham Hancock, je ne pense pas qu’il faille arrêter cette aide internationale. Les nations les plus riches ont en effet le devoir de venir en aide aux populations démunies mais elles doivent aussi savoir que ce n’est pas par le capitalisme occidental que l’on endiguera la pauvreté de la planète. S’il y a une réforme dans les grandes institutions internationales d’aide au développement, elle devra passer par l’observation du travail souvent couronné de succès des ONG, entreprises qui ont donné aux citoyens du Tiers Monde les moyens de façonner leur propre destin.

 

STEPHEN FAWBERT
Etudiant en Relations Internationales,
University of Wales, Aberystwyth

(1) Band Aid est un concert qui a été donné dans les années 80 pour aider les populations éthiopiennes et soudanaises. Mené par Bob Geldorf et d’autres groupes pops de l'époque, le concert a eu beaucoup de succès.

(2) Comic Relief : Journée organisé tous les deux ans par la BBC au profit du Tiers-Monde.
Site Web : www.comicrelief.com

(3) ICROSS: The International Community for the Relief Of Starvation and Suffering.
Site Web :www.kenyaweb.com/icross

 

PAPILLON, métamorphose du monde
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L’aide bilatérale et multilatérale font-elles plus de mal que de bien ? (page 2/2)
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