de leurs activités les rangeait dans le secteur du non-marchand et traduisait la volonté de mettre en pratique une solidarité transnationale.

On peut donc dire qu’en matière de relations internationales comme dans d’autres domaines, le secteur privé a précédé le secteur public. Mais la tendance s’est renversée avec l’apparition des Etats modernes et il faudra attendre les débuts du XXème siècle pour assister à un véritable essor du mouvement associatif international dans les domaines politique, syndical, religieux, humanitaire, scientifique, environnemental, sanitaire, économique et culturel.
L’essor fut tel que, selon certains auteurs, on serait passé de quelque 180 OING au début du XXème siècle à près de 40.000 à la fin de celui-ci.
Paradoxalement, vu l’importance du phénomène, les OING, pas plus que les entreprises multinationales, ne disposent d’un statut international propre. Ne jouissant pas de la personnalité d’une capacité juridique internationale, les unes et les autres exercent donc leurs activités sous l’emprise du droit national de l’Etat de leur siège. On souligne au passage que la Belgique fait figure de pionnière dans ce domaine ayant dès 1919, édicté en leur faveur une législation spéciale destinée à faciliter leur implantation.
D’autre part, une sorte de reconnaissance officielle et de légitimation leur est accordée par l’ONU. L’article 71 de la charte des Nations Unies permet en effet de leur accorder un statut consultatif. On trouve des dispositions analogues auprès d’autres organisations internationales gouvernementales tels le Conseil de l’Europe ou l’Organisation des Etats américains.

Des immixtions mal tolérées
Cette forme de légitimation n’empêche pas les Etats de manifester une méfiance instinctive à l’égard de toute émixtion des OING dans les affaires relevant de ce qu’ils considèrent comme leur domaine exclusif, un peu comme s’il s’agissait de braconniers venant tuer le gibier sur leur terrain de chasse.
Ils ne manquent pas les occasions qui se présentent de stigmatiser le manque de représentativité et de légitimité démocratique et de responsabilité d’organisations qui n’ont de compte à rendre qu’à elles-mêmes, qui ne se

privent ni de publicité ni de sensationnalisme et prétendent s’arroger un magistère moral ou éthique leur conférant le droit de faire la leçon aux autorités politiques démocratiquement élues, qui se considèrent comme les seuls dépositaires légitimes des volontés et des aspirations des peuples.
C’est évidemment dans les domaines de l’action humanitaire et de la défense des droits de l’Homme que les tensions sont les plus vives entre les Etats et certaines OING parmi les plus actives et les plus influentes. Celles-ci se contentent de moins en moins d’un rôle platonique consistant à formuler des vœux ou d’une action caritative en faveur des populations en difficulté. De plus en plus souvent, elles critiquent les législations et les politiques adoptées par certains Etats et dénoncent de façon parfois virulente et tapageuse les violations des Droits de l’Homme, voire les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité dont l’un ou l’autre de ces Etats se serait rendus coupable, et stigmatisent la passivité et la complicité dont ces Etats bénéficieraient de la part de la communauté internationale ou de ses acteurs les plus influents.
Ceux dont le prosélytisme critique de nombreuses OING irrite ou contrarie font volontiers le procès de ces francs tireurs frondeurs militant pour un éventail hétéroclite de revendications sectorielles, sous des labels incontrôlables qui peuvent, à l’occasion, camoufler des activités subversives ou criminelles ; des sortes de Robin des Bois se prétendant porteurs de solidarités qui transcendent les divisions et les rivalités étatiques ; des donneurs de leçons s’érigeant en prophètes annonçant un monde nouveau et fraternel.
Certes, pas plus que l’argent ne fait le bonheur, les OING ne font l’Eden. Mais dans l’un et l’autre cas, il est évident qu’ils y contribuent.

Rêves et réalités
On peut rêver d’un monde où les OING ne seraient plus d’aucune utilité sinon académique. Mais il faudrait dans ce monde là que la Cour Pénale Internationale puisse connaître des crimes de guerre, crimes contre l’humanité et autres violations des droits de l’Homme commis par des prévenus russes, chinois, indiens, israéliens ou américains.
Il faudrait que l’ONU puisse sanctionner les Etats -membres qui n’appliquent pas les

les résolutions qu’elle a émises, les conventions internationales qu’ils ont signées ou simplement les grands principes inscrits dans sa Charte.
Sans la pression vigilante des OING, le chef de l’opposition à la dictature de la junte birmane, madame Aung San Suu Kyi, prix Nobel de la paix en 1991, maintenue en résidence surveillée depuis 1989, serait-elle libre de ses mouvements depuis ce début mai 2002. De puissantes multinationales auraient-elles renoncé à investir et à produire dans ce pays si peu respectueux des droits de l’homme et où des centaines de milliers d’enfants sont réduits aux travaux forcés ? L’administration Bush aurait-elle éprouvé le besoin de justifier l’injustifiable - notamment en ce qui concerne le statut et les conditions de détention des prisonniers de Guantanamo, leurs droits à un procès équitable et le recours à des juridictions exceptionnelles - ? Ariel Sharon aurait-il eu à ce point mauvaise conscience au sujet des « méthodes » mises en œuvre par les militaires israéliens à Jénine, qu’il ne pouvait accepter de coopérer avec une mission d’experts des Nations Unies, chargée de faire la lumière sur la réalité des faits.

Parfois la neutralité de certaines OING est dangereusement menacée tant par les tentatives de récupération de la part de certains des acteurs en cause que par les tentatives de manipulation émanant de pays tiers, voire même d’organisations internationales.
Dès a présent, le problème de la division du travail et de la répartition des rôles entre privé et public face aux situations de crise humanitaire liée à des conflits se pose de manière de plus en plus aiguë.
Il suffit pour s’en convaincre de considérer les protestations véhémentes des OING lorsque des militaires, comme c’est de plus en plus souvent le cas, prennent une part active et quelques fois prépondérante à l’intervention humanitaire et à l’organisation des secours aux réfugiés. Nul ne peut cependant nier que leur assistance est utile et bien souvent indispensable, ne serait-ce que pour des raisons de logistique, d’intendance et de ressources humaines.
Ce sujet, auquel les récents événements d’Afghanistan et de Palestine ont conféré une nouvelle et brûlante actualité, mériterait à lui seul un article et nous y reviendrons volontiers.

NICOLAS de KERCHOVE

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PAPILLON, métamorphose du monde
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OING : Nouveaux Acteurs des Relations Internationales (page 3/3)