|
A
côté de Mr BETOT, dont je parle dans une
autre page, j'ai eu pour mentor scientifique et politique,
l'excellent Monsieur Brouers.
Monsieur
Brouers s'est éteint le 4 mai 2003, suite à
une longue et pénible maladie, exactement le jour
anniversaire de ses 65 ans de mariage, à l'Hôpital
Civil de Charleroi.
Monsieur
François Brouers était :
- historien, paléontologue,
- géographe,
- spécialiste des religions (chrétienne,
protestante, musulmane, hindoue, animiste, védique,
bouddhique, etc. mais extrêmement ouvert à
l'athéisme, au laïcisme)
- linguiste (il parlait et écrivait couramment
le russe, le chinois, le japonais, l'arabe, le persan,
le roumain, l'anglais, l'allemand, le turc, le géorgien,
l'hébreu, etc.)
- féru et passionné de sciences (mathématiques,
physique, astronomie, astrophysique, etc.)
- spécialiste de l'art sous toutes ses formes
et de toutes provenances (il alliait les connaissances
diverses bien avant qu'on parle de pluridisciplinarité)
Pour
l'anecdote, tous les professeurs de l'Athénée
de Tamines avaient une telle confiance dans ce qu'il disait
que lorsqu'un professeur nous enseignait une matière
qui n'allait pas dans le même sens que lui, nous
disions "C'est Monsieur Brouers qui nous l'a dit."
Et le professeur quelque peu perturbé de dire "Ah,
si c'est Monsieur Brouers qui le dit, alors..."
François
BROUERS
de
SENZEILLES,
ou
la vie mouvementée d'un homme intègre
"
Ce que mon père m'a enseigné, et pour quoi je lui suis
reconnaissant, c'est bien sûr cette intégrité morale pour
soi-même mais aussi la plus grande tolérance possible
pour les idées des autres ", dit François Brouers,
qui explique toutes les coïncidences qui l'ont amené,
lui citoyen liégeois, à de fréquents passages à Cerfontaine
et à Senzeilles où il s'est finalement installé.
M.
François Brouers est né à Parigné-l'Evêque en 1915. Son
père est adjudant instructeur et sa mère l'a rejoint en
passant par la Hollande. Il raconte : " Après la guerre,
mon père, souffrant d'un ulcère à l'estomac, devait se
reposer à la campagne. Il s'est souvenu qu'il avait une
petite cousine à Soumoy : celle-ci lui a signalé qu'une
maison était à vendre au Cougéreau à Cerfontaine. C'est
ainsi que j'ai débarqué à Cerfontaine à l'âge de six ans
et que j'ai bénéficié des cours de la première année primaire
donnés par M. Louis Bertrand. Ma sœur me conduisait à
l'école parce que j'étais fort batailleur mais aussi …parce
qu'elle aimait bien ce jeune instituteur avec lequel elle
s'est mariée quelques années plus tard. Il était à prévoir
cependant que mon père, habitué à vivre en ville, ne s'occuperait
pas longtemps de ses moutons et que, malgré les parties
de cartes à l'Hôtel Giar avec Firmin François, Edgard
Lapinne et le pharmacien Wimet, il rejoindrait un an plus
tard la ville de Liège. "
M. Brouers continue ses primaires à Sainte Walburge puis
ses Humanités à l'Athénée de Liège.
Dans
l'absolu, il voulait être marin ou astronome : il connaissait
tous les commandements de la marine française et toutes
les constellations du ciel européen. Mais ses fiançailles
précoces - à l'âge de 15 ans - vont modifier les projets
du jeune homme, alors en 4ème latin-maths, qui espérait
aller à l'Université et ne pouvait donc envisager de diplôme
avant sept ans.
" Il était donc impératif pour moi d'une part d'écourter
le temps de mes études et de choisir une carrière plus
familiale que celle de marin au long cours ou d'astronome
aux missions parfois lointaines.. Et j'ai pensé à l'Histoire
parce qu'on peut, grâce à elle, aborder tous les sujets
et que je me suis toujours intéressé à tout. A la fin
du secondaire, j'ai consacré mes vacances à étudier pour
le jury central la matière de rhétorique, l'ensemble de
la matière des humanités et le grec nécessaire pour aborder
les études que je voulais entreprendre. Ayant réussi facilement
cet examen, j'ai voulu également sauter une année à l'Université
mais le Recteur ne m'a pas accordé cette faveur. Aussi,
à partir de la 2ème année de candidature, j'ai suivi des
cours supplémentaires en russe (le seul élève sur 3.000
étudiants) et dans les langues orientales où nous étions
quatre, dont un prêtre, Henri de Jenneret, qui s'endormait
et ronflait au cours pour se réveiller à l'appel du professeur
et poursuivre sans jamais se tromper, la lecture du texte
étudié. "
Le mariage contrarié Licence en Histoire en 1936, service
militaire en 1936 et 1937. Les places se font rares. François
Brouers harcèle le Ministère en signalant que ses études
l'ont amené à compulser de nombreux livres en toutes les
langues. Après un examen chez M. Grauls, chef du service
de traduction au ministère, il réussit à obtenir une place
de surveillant-chargé de cours de langues germaniques
à l'Athénée de Charleroi.
"
Puisque j'avais une place et que, depuis quelques temps
déjà, je donnais des cours de philosophie comme répétiteur,
nous pouvions envisager de nous marier. Ma belle-mère
tenait à ce que nous habitions avec elle, malgré nos 21
ans, tous les deux. Aussi ai-je enlevé ma fiancée et l'ai-je
conduite chez ma sœur à Cerfontaine. Comme ma future belle-mère
cherchait à retrouver sa fille grâce à un détective, celle-ci
s'est cachée à Walcourt, le temps d'obtenir les autorisations
nécessaires au mariage. Et c'est à Cerfontaine que nous
nous sommes mariés le 5 mai 1938, dans cette même église
où, il y a trois ans, nous avons célébré nos noces d'or.
Nous voici Cerfontainois jusqu'à la fin de l'année scolaire
mais des interims à de nombreux endroits nous font retrouver
Liège. La guerre me ramène encore à Certontaine. En effet,
à l'aube des hostilités, il avait été convenu que ma femme,
mon fils et ma mère viendraient se réfugier à Cerfontaine
loint du front. Aussi quand, après la campagne des 18
jours, je parviens à rejoindre Cerfontaine, je crois y
trouver ma famille mais personne n'est là. Après un bon
repas - le premier depuis bien longtemps - chez Madame
Alina Valtin, je me remets en route à pied pour Liège.
Je trouvais encore plus impressionnant de parcourir ces
paysages où traînaient des vestiges de la guerre (ruine
et tanks détruits) que d'avoir traversé, en pleine bagarre,
les villes en feu. "
Pendant la guerre, M. Brouers a enseigné à Seraing, puis
à Herstal, jusqu'en 1950. Il n'a pas participé de manière
active à la Résistance armée et personne ne lui a rien
demandé parce qu'il avait une nombreuse famille, mais
il a pu donner quelques coups de main utiles, notamment
en ravitaillant des réfractaires au travail obligatoire.
Il a aussi hébergé, avant et après la Libération, un officier
russe évadé qui lui a parlé avec enthousiasme du communisme
en URSS.
"
Cet homme m'impressionnait aussi parce qu'il possédait
une parfaite rectitude morale, à la Dostoievski, qui l'avait
amené un jour de sortie à essayer de convaincre des prostituées
à changer de métier. "
L'action
pour la paix Et voici que ce Russe, qui va devoir le quitter
pour rentrer dans son pays, vient à point nommé pour illustrer
la théorie échafaudée depuis quelques temps déjà par M.
Brouers : comment concilier les deux objectifs du communisme
et du christianisme.
"
Je m'intéresse plus au communisme qu'au socialisme car
une définition du communisme pourrait être 'de chacun
selon ses capacités à chacun selon ses besoins' tandis
que le socialisme dit 'de chacun selon ses capacités à
chacun selon son travail'. Le communisme est plus généreux
et se rapproche de la conception chrétienne exprimée par
Emmanuel Mounier : 'l'individu pour la société et la société
pour la personne'. Je trouve une telle similitude entre
les deux conceptions que j'estime qu'il est possible de
concilier ces idées dans l'espoir qu'elles se rejoignent
un jour. Comme chrétien, je suis convaincu que la perspective
chrétienne est plus rationnelle, plus solide que la perspective
communiste. Mais il est nécessaire de travailler chacun
de son côté sans nous combattre et nous pourrons juger
des résultats dans un certain temps. J'avais aussi une
perception plus généreuse du monde communiste que d'autres
parce que je fréquentais beaucoup les militants communistes
de Liège (souvent des anciens Résistants) qui étaient
très bien. Certains venaient de la JOC qu'ils avaient
quittée parce que, à leurs yeux, l'Eglise n'avançait pas
assez vite au point de vue social. Je ne m'étendrai pas
ici sur les contacts que j'ai eus avec les chrétiens progressistes
de France et de Belgique, avec les prêtres ouvriers, avec
les partisans de la paix et de la liberté de Yves Farges
(17.000 comités en France), avec le mouvement de la paix.
Bien sûr, toutes ces activités n'étaient pas soutenues
par l'ensemble des chrétiens, qui nous reprochaient d'être
tout le temps avec des communistes alors que nous pensions
que s'il faut faire la paix avec les gens, il faut fréquenter
ceux qui pourraient être nos adversaires. "
Devenu
vice-président de l'Union belge pour la défense de la
Paix en pleine guerre froide, François Brouers et ses
amis avaient terriblement peur à l'époque que les Américains,
qui bénéficiaient seuls de la puissance atomique, ne s'en
servent pour exterminer la Russie, et des déclarations
de certaines personnalités des USA leur semblaient très
dangereuses. L'UBDP voulait que les Américains renoncent
solennellement à l'utilisation de la bombe atomique et
l'appel de Stockholm allait en ce sens.
"
Nous étions en pleine guerre froide et nous avons été
considérés comme des individus dangereux qu'il fallait
faire taire. Avant de parler de ce que j'ai subi, je voudrais
dire que la guerre froide a cessé graduellement lorsque
les Russes ont construit la bombe atomique (notamment
grâce à des physiciens de l'Ouest dont certains ont agi
pour sauver la paix). C'est l'équilibre de la terreur
qui a permis de sauver le monde. Ce n'est pas ce que nous
avions voulu mais j'estime quand même que notre action,
au moment de la guerre froide, était utile. "
Ennuis
personnels
"
On profitait de mes voyages en Russie pour obtenir des
renseignements sur ce pays puisque les ambassades n'en
donnaient plus guère. C'est ainsi que nous avons appris
à l'occasion d'une visite à la Pravda l'existence des
asile psychiâtriques. Il est impensable que tous les citoyens
de votre pays soient d'accord avec cette politique. Que
faites-vous d'eux ?, avions-nous demandé. La réponse nous
avait bien fait rire car nous ne pouviosn penser qu'elle
était tristement réelle : 'Ceux qui s'opposent à nos conceptions
sont des simples d'esprit, des fous que nous plaçons dans
des asiles psychiâtriques'. "
Après
un voyage à Moscou, M. Brouers connaît la révolution à
l'Athénée d'Herstal : quelques semaines plus tôt, à l'occasion
d'un exposé sur la guerre 14-18, il avait cité des phrases
de deux personnalités américaines qu'il jugeait dangereuses
pour la paix mondiale. Ces propos lui avaient valu les
applaudissements des élèves, du corps professoral et du
préfet. Mais voici qu'une cabale s'organise : distribution
de tracts, enquête administrative, interpellation à la
Chambre, articles injurieux dans les journaux. Finalement,
non seulement François Brouers est déplacé à Tamines,
mais le préfet et tous ls jeunes professeurs qui avaient
pris position pour lui subissent un sort similaire.
"
Visiblement ceux qui me sanctionnaient avaient mauvaise
conscience et de nombreuses propositions ('on paiera votre
déménagement à Tamines', par exemple) me furent faites
à condition de me taire. Je ne me suis pas tu. Aussi ai-je
bénéficié d'un horaire détestable à Tamines, que je quittais
à 17 h 50 pour atteindre Liège à temps pour les cours
que je donnais à l'Université dans le cadre des Amitiés
belgo-soviétiques. Je ne rentrais chez moi qu'à minuit
pour repartir très tôt le matin pour Tamines. "
Vingt-deux
ans plus tard, François Brouers avait acquis dans cette
école l'estime de tous ses collègues qui avaient fini
par le respecter. Il y donna même des cours d'histoire
des civilisations et un cours d'histoire des sciences
pour lesquels il n'y avait pas de programme, ce qui lui
donnait une grande liberté. Retraite à Senzeilles Pendant
toutes ces années, François Brouers venait en vacances
à Cerfontaine dans une maison mise grâcieusement à sa
disposition par Mme Firmin François. En 1970, il s'est
installé à Senzeilles. Il est retraité depuis 1971.
"
Disposant d'un grand nombre de livres sur les sujets les
plus divers et dans de nombreuses langues, je risquais
de m'enfermer de plus en plus et de devenir un rat de
bibliothèque. Heureusement, le Centre culturel de Cerfontaine
m'offrit la possibilité de participer à diverses activités
: conférences, expositions, philatélie, et même judo comme
théoricien. D'autre part, il m'est apparu que des activités
extérieures me seraient indispensables pour éviter de
sentir le moisi. Il y a bien longtemps, un de mes fils
m'avait fait remarquer la présence de fossiles sur un
bloc de pierre d'une ancienne carrière de Soumoy. Ce fut
pour moi une illumination qui me conduisit à consacrer
une bonne partie de mon temps à des recherches de paléontologie.
Deux circonstances favorisaient ma nouvelle orientation
: la région est très riche en fossiles et un de mes anciens
élèves de Tamines, qui avait fait des études de biologie,
fonda le cercle namurois de paléontologie dont je devins
un membre assidu. Cela me conduisit même à donner une
conférence sur l'histoire de la paléontologie aux Facultés
de Namur, ensuite à amplifier le texte de cette conférence
pour en faire un petit ouvrage de 120 pages. "
Livres,
collections de fossiles et de minéraux, objets divers
d'art d'Orient et d'Extrême-Orient, tout cela prend beaucoup
de place. Heureusement, François Brouers est locataire
d'une partie du château de Senzeilles, vieille demeure
qui a son âme et son histoire. Yves DELMARCHE Article
paru dans Le Courrier du vendredi 26 juillet 1991 Photos
174262 à 174265
|
|