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Monsieur
Betot
Nouvelle de Michele Angelo Murgia
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- Avancez! ..Halt!
C'est sous la férule de ce genre d'ordre
martial cinglant que nous nous rendions de la cour de l'Athénée
à la classe de biologie. Voilà l'ordre auquel il nous fallait
obtempéreer; nous le subissions toutes les fois que
nous avions cours avec Monsieur Albert Betot, professeur
de biologie à l'Athénée Royal de Tamines, ville câline et
paresseuse recroquevillée au bord de la Sambre. Nous avancions
donc, en rangs serrés, comme un bataillon uni, deux par
deux, nous arrêtant à chaque injonction du professeur, un
halt cinglant, irréductible qui nous forçait à nous figer
sur place lorsqu'il nous claquait dans l'oreille.
C'était avant tout un petit bonhomme
excessivement nerveux à l'esprit vif, la soixantaine bien
entamée, passionné à outrance de botanique, naturaliste,
écologiste avant l'heure, bien avant que l'écologie ne se
banalise et que la "mouvance écologique" ne fasse
partie intégrante de notre paysage politique habituel. Monsieur
Betot venait à pied à l'Athénée où il professait: il habitait
avec son épouse dans une petite maison bourgeoise construite
au début du siècle le long du chemin de fer,
avec balcon et fenêtres à vitraux chamarrés donnant
sur la rue, à moins de cinq cent mètres du bâtiment imposant
- de couleur jaunâtre - où il donnait ses cours, au troisième
étage, dans une vaste classe-laboratoire assez bien outillée,
juste à côté de celle de son collègue, Monsieur Lecocq,
professeur de chimie et de celle du professeur de physique,
Monsieur Cornélis. Ces derniers ne manquaient aucune occasion
pour ridiculiser le pauvre Monsieur Betot, non seulement
parce qu'ils étaient universitaires alors que lui n'était
que normalien ("régent" comme on dit habituellement
en Belgique), mais aussi parce qu'ils exploitaient le caractère
loufoque de leur collègue.
A leur décharge, il faut bien dire
que ce dernier se distinguait singulièrement non seulement
par sa manière de donner cours, d'ordonner aux élèves de
se ranger et de les faire marcher pratiquement au pas cadencé,
mais aussi par sa façon de parler, affublé qu'il
était d'un accent du terroir où les r roulaient comme les
tambours avant la bataille de la Sambre. Mais ce qui pour
nous le distinguait particulièrement, c'était d'une part
une surdité profonde qui ne faisait que s'empirer avec l'âge,
et d'autre part le fait qu'il avait comme épouse une femme
imposante, qui le dépassait d'une tête et qui devait - du
moins c'est ce que les ragots (que nous écoutions avec délectation
et que nous nous empressions de reproduire) racontaient
- le mener à la baguette dans leur vie privée.
Il arrivait parfois que Monsieur Betot
vienne conduire sa femme en voiture, dans une Coccinelle
Volkswagen couleur coquille d'œuf et, à chaque fois, on
voyait toute la cour de récréation s'esclaffer, ouvertement
ou derrière les érables qui garnissaient la cour, juste
derrière le muret. Il est vrai que, vu sa petite taille,
la Coccinelle paraissait conduite par un fantôme, Madame
Betot apparaissant, à droite à côté du volant et Monsieur
Betot, trop petit, ne parvenant à voir selon certains la
route que par les deux minuscules fenêtre rectangulaires
de la ventilation, fenêtres toujours grandes ouvertes bien
entendu. Si les cours de physique commençaient presque invariablement
par un "prenez une feuille de papier" et une interrogation
qui nous mettait à chaque fois dans un état de tension extrême,
le cours de Monsieur Betot se distinguait au début
par un interrogatoire en règle qui eût paru
surréaliste à celui qui se fût trouvé par hasard dans
la classe.
- Dis, est-ce que tu fumes? Demandait-il
impromptu à un élève en le pointant d'un doigt chargé de
toutes les menaces de Zeus.
- Non, M'sieu! Répondait illico, apeuré,
l'élève, même s'il venait parfois d'achever une cigarette
en cachette dans les toilettes de l'école.
- Attention, disait-il, parce que
si tu fumes, tu n' f'rrras jamais d'études. C'est les mauvais
éléments qui fument. Continuait-il. Tenez, moi je ne fume
jamais (il insistait de manière particulière sur le jamais),
et je suis en excellente santé, toujourrrs bon pied bon
œil, pas une rrride, pas une égrrratignurrre! Je ne fume
...qu'une seule petite fois parrr jourrr un bon cigarrre
(il insistait beaucoup sur le terme bon) en rrr'garrrdant
la télé.
Ensuite, Monsieur Betot demandait
à voir nos cahiers, l'un après l'autre, et il vérifiait
que l'on avait bien dessiné la feuille d'érable, la paramécie
ou la cellule végétale dont il pensait nous avoir parlé
au cours précédent. J'étais pour ma part et sans fausse
modestie un dessinateur plutôt passable et ne lésinais pas
sur les couleurs. C'était par ailleurs la mode à l'époque
: les hippies régnaient en maîtres sur la jeunesse de l'autre
côté de l'Atlantique. Ces dessins, pourtant à la limite
du psychédélique, me valaient des félicitations à chaque
fois.
Mon voisin, Ary, lui, avait réalisé
tout au long de l'année …un seul et unique dessin, bigarré
également à la mode Jimi Hendrix, riche de teintes alliant
le chaud et le froid, le vermillon s'épousant avec l'émeraude,
le jaune avec le bleu roi, œuvre d'une réelle beauté, précis
mais jamais achevé, avec ses différents tons chatoyants,
son titre diligemment soigné à arabesques, ses notes et
ses commentaires. Ary montrait imperturbablement à Monsieur
Betot, à chaque fois, le même dessin, mais de plus en plus
chargé, tel un chef-d'œuvre en construction. Et à chaque
fois, il recevait les félicitations chaleureuses de Monsieur
Betot qui encourageait la classe à suivre son exemple et
en présentant cette œuvre comme le nec plus ultra du véritable
dessin scientifique.
Le fait que le cahier d'Ary ne comportait,
en tout et pour tout et cela jusqu'à la fin de l'année,
que quelques pages - certes bien remplies - ne semblait
le perturber en rien. Le problème s'est quelque peu compliqué
pour Ary et pour ceux qui suivaient son exemple le jour
où il fallut présenter les cahiers pour l'homologation du
diplôme. Dare-dare, il fallait remplir les cahiers: le délai
imparti était si court qu'il fallut pour y arriver faire
preuve d'ingéniosité, y mettre toute son énergie et sa dextérité,
de jour… comme de nuit. Et l'aide opportune de quelques
camarades de classe et de bistrot (notre quartier général
s'appelait le "P'tit B" - B pour Bruxelles) fut
aussi la bienvenue.
Avec l'âge, en plus de l'ouïe, la
vue de Monsieur Betot s'était également fortement détériorée.
Il était devenu à ce point myope que lorsqu'il nous
montrait des échantillons dans son microscope, il arrivait
souvent que l'on ne vît rien, soit que la mise au point
fût erronée, soit qu'il se fût purement et simplement trompé
dans l'échantillon placé.
Quant à nous, malandrins pleins de
bonne volonté, nous jouions le jeu et nous lui posions des
questions, souvent impertinentes cela va sans dire, sur
ce qui était censé s'y trouver ; et lui de nous décrire
et montrer (du moins le pensait-il) des "détails" qui auraient
forcément dû s'y trouver. Le projecteur de diapositives
nous offrait aussi l'occasion de se payer une tranche de
franche rigolade: des élèves facétieux intervertissaient
l'ordre de celles-ci et comme Monsieur BETOT n'y voyait
goutte, ayant l'habitude de donner son cours de mémoire,
toujours de la même manière, il discourait sur une orchidée
alors que sur l'écran s'étalait un magnifique ..piéride
du chou ou une grande tortue. La plaisanterie fut poussée
jusqu'à inclure des dias de pin-ups dans la série …et Monsieur
Betot impassible d'expliquer comme à son habitude la dissection
du lapin sur une diapositive de Gina Lollobrigida en tenue
légère. Ah, que ce genre de cours nous remplissait
d'aise!
Les examens que nous présentions chez
Monsieur Betot auraient mérité également l'oscar
de la loufoquerie burlesque. Il nous séparait, un élève
par banc pour - disait-il - qu'on ne soit pas tenté de tricher
et de copier sur son voisin, ce qui pour lui représentait
la dernière des ignominies, indigne d'un "bon élément".
Et, pour bien montrer toute la rigueur de sa surveillance,
Monsieur BETOT grimpait au-dessus du premier banc et se
mettait à circuler alors sur la rangée, de banc en
banc, l'œil aux aguets, menaçant du regard les apprentis
tricheurs de toutes les calamités possibles, alors que la
pire calamité qui eût pu survenir était qu'il trébuchât
et s'étalât par terre à son âge respectable. Et nous, pendant
ce temps, nous recopions avec sérieux et assiduité
mais dans un calme olympien, son propre cours lors de l'examen,
certes sans lorgner sur la feuille du voisin d'en face mais
avec la "science du livre". A la fin de l'examen, satisfait
et heureux, Monsieur BETOT nous félicitait pour avoir résisté
à l'envie de frauder.
Monsieur Betot était un grand amoureux
de la nature, de la faune, de la flore, de la botanique,
des plantes, des arbustes et des arbres, mais surtout des
feuillus, fort répandus dans notre Entre-Sambre et Meuse.
Il avait acheté, à quelques dizaines de mètre
du Cimetière Français de Le Roux, où s'étalent plus d'un
millier de tombes de soldats tombés lors de la célèbre
" Bataille de la Sambre", morts pour la patrie qui en l'occurrence
n'était même pas la leur - c'est dire leur dévouement -
et dont la commémoration se répète chaque année, inlassablement,
depuis 1918, il avait acheté donc un bosquet de feuillus
composé principalement de hêtres, charmes et chênes avec
çà et là quelque érable champêtre, tremble ou sorbier des
oiseleurs qu'il nous apprenait avec passion à distinguer
par l'écorce, par la silhouette ou par la frondaison.
Et il nous expliquait que chaque week-end il ne manquait
pas de rendre visite à son bosquet pour respirer cet indispensable
air frais dont nous gratifie la synthèse chlorophyllienne,
éternel miracle de la nature qui se renouvelle constamment
dans les feuilles (sauf la nuit insistait-il : la nuit,
l'arbre fait comme nous, il dort et respire de l'oxygène.
Donc, ne placez jamais des plantes en grand nombre dans
votre chambre: elles vous prennent l'oxygène!).
Qu'est-ce qu'il l'aimait son minuscule
bosquet, Monsieur Betot :
- Bonjour, Monsieur l'Arbre! Bonjour,
Monsieur le Hêtre! Bonjour, Monsieur le Charme! Bonjour,
Monsieur l'Erable! Merci de me donner tous les jours de
l'oxygène.
Et il embrassait chaleureusement l'arbre
de ses bras courtauds, presque la larme à l'œil. Que de
fois nous avons entendu ces mots émouvants, nous qui étions
à cette époque des ignorants des miracles de la nature,
trop occupés à vivre tout simplement, à profiter de la vie
telle qu'elle nous arrivait, toute faite, avec ses bonheurs
et ses peines, ses joies et ses petits bobos…
Une autre fois, il nous expliqua qu'il
avait aperçu, le long de la Sambre, un oiseau de proie,
un rapace, un énorme balbuzard d'une envergure d'un mètre
vingt au moins, qui tournoyait dans le ciel, frôlant
les nuages en survaillant sa proie de son regard précis
et acéré.
C'était là la première version, celle
de la première année où nous avions cours avec lui.
L'année suivante, le balbuzard avait
naturellement grandi: c'était un balbuzard d'un mètre cinquante
d'envergure! Un an plus tard encore, le balbuzard grandissait
de plus belle et atteignait son mètre quatre-vingts d'envergure!
A ce rythme, pensions-nous en nous marrant comme des bossus,
le balbuzard serait plus grand qu'un condor avant de finir
nos études secondaires…
Le moment le plus fort, à mon
souvenir, fut lorsque les plus anciens nous racontèrent
qu'un jour, alors que le propre fils de monsieur Betot venait
d'entrer comme élève à l'Athénée, et que celui-ci racontait
pour la nième fois cette magnifique histoire de balbuzard,
le fils de monsieur Betot donc leva le doigt et, demandant
la parole …à son père, qu'il vouvoyait plus par convenance
que par respect, s'exclama de la manière la plus naïve qu'un
enfant de cet âge puisse manifester :
- M'sieur! Mon père aussi, il a vu
un balbuzard de grande taille le long de la Sambre!
Et nous de nous tordre de rire rien
qu'en imaginant le tableau : père et fils face à face, unis
dans cette communion de naturalistes ornithologues. Il va
sans dire que le fils de Monsieur Betot a emboîté
le pas de son père et a fait carrière comme
professeur de sciences.
Combien de fois cette histoire, au
demeurant sympathique, fit-elle le tour des différentes
classes qui se sont succédé à l'Athénée, nul ne saurait
le dire.
Toutefois, elle reste là gravée dans
la mémoire de chacun d'entre nous, anciens étudiants,
comme un rayon de soleil qui vient inonder la morosité ambiante
des jours ternes ou tristes.
Combien de fois n'ai-je pas éclaté
de rire, tout seul, de manière soudaine, rien qu'en
pensant à cette anecdote, dans la salle d'attente d'un cabinet
de médecin, ou dans la tristesse ambiante d'un enterrement
: il suffisait d'un détail qui de proche en proche, vienne
me rappeler les années d'école secondaire, pour qu'immanquablement,
finalement, je me rappelle cette histoire et m'esclaffe,
tout seul, tel l'âne de Disney qui brait dans la campagne
solitaire. Quels moments de bonheur alors!
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