Quiproquo
judiciaire
Nouvelle
de Michele Angelo Murgia
-
Messieurs, la Cour !
Georges
n'avait jamais mis les pieds dans un pareil
bidule. Des mecs plutôt bizarres,
avec des mots complètement foireux :
dans quel cirque était-il tombé ? Mais
bon, plus rien ne devrait l’étonner
de nos jours, même si « Jojo »
est un personnage plutôt candide.
Allez, on mettra tout ça sur le dos
des mousses qu'il s 'enfile chez Popaul !
Ecoutons-le
raconter…
-
« A neuf heures moins le quart
tapantes, je me pointe devant ce grand immeuble
à quatre étages. J’préfère
ièsse un quart d’heure d’avance qu’un
quart d’heure après parce que le
temps, ça n’s’achète pas.
En
entrant là, je remarque un immense
hall qui est tellement grand qu'ils appellent
ça la « salle des pas
perdus », preuve que quelqu'un
a déjà dû certainement
s'y perdre un jour. C'est vrai qu'il
y a plein de panneaux indicateurs, comme
dans une place publique – hôtel de
ville, police, école, café
du commerce, pharmacie, association de la
jeunesse, etc. qui deviennent ici :
tribunal civil, de police, d’instruction,
de commerce, du travail, de la jeunesse,
d’instruction, etc., mais c'est qu’il y a des
noms qui me bloquent : je ne m 'y ferai
jamais. D'ailleurs on dirait
qu’une partie de l'immeuble sert d'annexe
à l'hôpital : à les
croire, on y fait plein de greffes de toutes
sortes; mais, avec les problèmes
de la sécu, ils auraient tort de
ne pas boucher les trous comme y peuvent.
J’voudrais
voir la tête à Popaul si je
lui dis que je vais me faire une « greffe »
de commerce….
Comme
je ne sais pas par où aller, et que
ceux qui y sont semblent tout aussi perdus
que moi, à tout hasard, je prends
l'immense escalier et monte au premier.
Là, je tourne à droite, prends
la première porte disponible qui
a eu la bonne et heureuse idée de
demeurer ouverte.
Immédiatement,
je suis accosté par un valet qui
se nomme lui-même « huissier
aux os denses » pour bien montrer
qu'il est aussi dur à cuire que la
semelle de ses chaussures qui couinent chaque
fois qu'il fait un pas. En fait il
doit avoir un défaut de prononciation
car en plus de zézayer, il prononce
"dienses" en voulant dire "denses".
Mais je ne le lui reproche pas, c'est peut-être
pas d'sa faute s'il a pas pu se payer une
série de séances de logopédie
quand il était petit.
-« Je
ne dois rien à personne, mes dettes
sont payées », que je
lui fais pour mettre les choses bien au
point dès le début.
Je
connais ce genre de lascar au cerveau aussi
dense que ses os et qui vient à n
'importe quelle heure de la journée.
Même
qu 'une fois, comme il dit, un de ses « cons
d 'frères » (s 'ils sont
gentils entre eux !) est venu à
cinq heures du mat' uniquement pour voir
avec qui je dormais, non mais tu te rends
compte ? Est-ce que je vais,
moi, troubler son sommeil pour savoir s'il
a passé la nuit avec bobonne?
Comme
j'ai le sommeil lourd (surtout ce jour-là
après la soirée chez Popaul
où on a regardé la finale
de la Coupe), je ne me suis pas réveillé.
Je
devais d'ailleurs être le seul car
tout l'immeuble était debout sur
le palier devant sa porte en espérant
que je me lève enfin pour que le
vacarme cesse.
Il
devait sûrement avoir peur du noir,
l'officier ministère hyène
(c'est lui-même qui m 'a craché
ça à la gueule) car il était
accompagné d'un policier baraqué
et d'un autre hurluberlu de serrurier qui
devait être un braqueur de haut vol
recyclé dans la serrure, car il se
vantait de parvenir à ouvrir toutes
les portes en cinq sec' avec un savoir-faire
qui aurait laissé Arsène Lupin
sur le cul.
J'lui
ai dit qu'il aurait suffi qu'il téléphone :
je le lui aurais dit de suite avec qui je
dormais. De toute façon, ce
jour-là je dormais seul car ma copine,
les soirs de Coupe, préfère
- et c’est pas moi qui vais le lui reprocher
vu que comme ça, on reste entre potes,
hein ! - dormir chez elle. Ma
réponse n'a pas eu "l'heure"
de lui plaire, vu dit-il qu'il a murmuré
aux autres qu'il devrait alors revenir un
autre jour à l'improviste.
Finalement,
il m'a avoué que c'est ma femme avec
qui justement je ne dors plus qui l'avait
envoyé. Et ça, ça
m'a drôlement étonné
quand même. Comme quoi,
avec les femmes, il faut se méfier,
elle dit toujours qu'elle n'a pas assez
d'argent et voilà-t-il pas qu'elle
se paye un huissier, un policier et serrurier
en même temps, et ça, uniquement
pour savoir avec qui je couche! Ah,
les femmes! Leur vengeance est un
plat abandonné au freezer pendant
de très longues années, et
qu'elles te réchauffent vite fait
au four à micro-ondes à température
d'explosion !
Elles
n'oublient jamais de vous en faire voir.
Et effectivement, j'en ai vu.
-« Quelle
Chambre ? », me demande
cet asticot mi-figue mi-raisin mi-chèvre
mi-chou-vert-et-vert-chou et aussi impassible
qu'un collecteur d 'impôt quand vous
lui parlez de vos autres problèmes
de fric.
-« Chambre ? »
que je m'étonne. « Je
ne suis pas venu à l'hôtel
pour dormir à ce que je sache »
que je lui réplique du tac au tac,
tout en pensant malgré moi à
ces minables hôtels de passe et là,
pourtant, un léger doute m 'envahit.
Je
me demande si je ne me suis pas trompé
de crémerie et tombé par erreur
sur un de ces lupanars de luxe où
tout est bien propre et net et où
on vous subtilise, ni vu ni connu, votre
portefeuille, vos cartes bancaires et autres
cartes Proton qui, soit dit en passant,
est de la même marque que ma voiture
(le patron de cette fabrique doit être
très polyvalent : faire des
cartes de banque et en même temps
des bagnoles n'est pas donné à
tout le monde).
-« Devant
quel Tribunal ? » demande-t-il
alors.
-« Pourquoi,
il y en a plusieurs ? »
je lui demande, certain de n'avoir vu qu'un
seul bâtiment devant moi, avant d'entrer.
Et pourquoi « devant »
le Tribunal, comme si on ne pouvait pas
entrer à l'intérieur ?
Et comme en plus, aujourd'hui, je n'ai pas
bu, quoique je garde toujours un vague mal
de tête perpétuel et sourd
après la tamponne que je me suis
payée l'année dernière
avec mes copains Albert et Jean, au café
du coin, qui porte bien son nom vu qu'il
fait vraiment le coin entre la place et
la rue des Commerçants. Soit
dit en passant, y en a qui se cassent la
nénette pour trouver un nom très
recherché pour leur petit commerce
(qui finalement choque autant qu'une verrue
poilue au milieu du visage d'une jeune fille)
et mène son commerçant directement
à la faillite.
Tandis
que si votre bistrot fait le coin et qu'il
s'appelle le bistrot du coin, là,
pas de problème, tout le monde est
satisfait, et les affaires marchent, forcément.
Si
on ne trompe pas la clientèle sur
l'emplacement et en aidant les gens qui
cherchent où aller boire un verre,
y a fort à parier qu'on ne trompe
pas sur la qualité de la bière
qu'on sert, forcément. Et Popaul,
il en a une encyclopédie de sortes
de bières différentes: on
devrait l'appeler la bièrothèque.
A
part feu le sympathique Ronny Couteure,
personne ne l'a jamais battu.
D'ailleurs,
la preuve que ça marche bien, c 'est
que le bistrot du coin (chez Popaul, si
je ne vous l'ai pas dit) que je fréquente
avec mes copains (eh oui, fréquenter
un bistrot tout seul, c'est d'un triste)
existe depuis le siècle dernier (au
moins) et se transmet de génération
en génération, de père
en fils ou de mère en fille si l'héritier
est d 'un autre sexe. Mais toujours,
ils passent le relais sans problème.
Et Popaul, qui tient maintenant cet abreuvoir
à ivrognes (comme il l'appelle lui-même)
est fier d'être le digne descendant
de celui qui a donné à boire
au propre frère de l'aide de camp
de Napoléon. Evidemment, dans
ces cas-là, ça vous fait une
publicité gratuite. Les
clients, il ne peuvent qu'affluer.
-« Vous
avez un pli judiciaire ? »
me demande encore ce toqué, sans
rire.
Je
suis fort à la belote mais là,
un pli « judiciaire »,
je n'en ai jamais eu, ça ne fait
pas l'ombre d'un pli. Je suppose donc
que c'est un pli qui ramasse tout, plus
fort qu'un joker, qui fait sauter la banque
et qui fait passer l'adversaire sous le
billard, belote et rebelote et dix de der.
-« Je
ne suis pas venu jouer une belote ou un
whist », que je lui dis.
Le
"oui scié" fait alors semblant
de m'ignorer, et moi aussi, ce qui fait
que je sens que ça commence bien.
Et je
l’ignore en chien de faiënce…
Je
vois qu'énormément de monde
arrive et que les places sont en nombre
limité, même si je ne peux
pas dire « chères »
vu qu'on m'a (encore ?) rien fait payer
jusqu'à c't'heure. Je
m'empresse de prendre place devant, pour
avoir une bonne vue sur l’estrade et la
scène. Je suis comme ça
moi, j'aime bien voir. Ainsi, chaque
année, pour le "Doudou",
par exemple, j'ai ma place assurée
sur le balcon.
-« Pas
là ! » me jette l'autre
préposé aux portes, « là
c'est la place de la toge ».
-« Pourquoi,
y a pas d'porte-manteau ? »
que je lui demande tout en écarquillant
les yeux : v'là-t-il pas que
des sénateurs romains viennent poser
leur postérieur et leurs fringues
au premier rang. Et en me retournant,
en effet, je remarque que, malgré
tout leur savoir, ils n'ont même pas
prévu un porte-manteau ou à
la rigueur de simples crochets, ces loustics
d'architectes. A force de réfléchir
aux colonnades, aux triptyques et autres
couillonnades, ces foutus architectes en
arrivent à oublier l'essentiel.
Je
prends donc la première place libre,
juste derrière le banc qui sert de
porte-manteau donc mais que personne ne
semble finalement utiliser à c’t’effet
puisqu'il est resté preste vide tout
le temps.
-« Messieurs,
la Cour ! » hurle alors
en crachant le huissier que dont il est
question plus haut. Je sursaute.
-« C'est
à gauche, en sortant ! »,
je lui hurle en réponse aussitôt,
trop heureux de pouvoir rendre à
mon tour un petit service vu qu’'c'est la première
chose que je cherche dans un bâtiment
public) mais malgré tout étonné
de voir qu 'un type qui travaille ici depuis
des lustres vu son âge canonique,
ne sache pas encore où se trouve
le p'tit coin.
Toute
la salle se gondole à Venise, sauf
les gens en habit noir qui viennent de rentrer
par la petite porte du coin, bien cachée
car je ne l'ai même pas vue en entrant.
(Jojo
vient de découvrir le Tribunal. A
croire qu 'il n'avait jamais vu le tram...
Pourtant, il est pas bête, le Jojo,
non simplement, il se demandait où
il venait d'échouer. Faut dire
qu'il y avait de quoi se poser des questions.
Quel cinoche, mes aïeux !
Et en plus, si t'avais vu leurs fringues...
Mais ça, c'est pas le plus dur. T'aurais
dû les entendre ! On ne pige
que dalle, j te jure...)
Alors
tout le monde se lève, comme si on
était à messe, sauf que là,
y a pas de musique d'orgue pour égayer
tout ça, et même pas de musique
du tout, même qu 'ils doivent pas
trop apprécier la musique, parce
que plus tard, ils ont fait sortir un gamin
qui était venu avec son balladeur
MP3 (celui-ci devait avoir une fuite car
tout le monde entendait les boum! boum!
Boum ! tchik ! tchik ! Boum !
qui obligeaient le gosse à pencher
de la tête vers l'avant, en cadence,
forcément : la musique, c’est
entraînant).
-
On n'est pas au cirque, et en ma qualité
de président, je ne tolérerai
pas ce brouhaha qu'il dit. Preuve
qu'on ne peut pas tout savoir, j'apprends
sur l'heure qu 'on ne vit pas dans un royaume,
mais bien dans une république ? !
Une bonne âme (un de mes copains qui
avait été invité à
une de leurs surprises-parties) m 'a appris
par après que tout président
qu'il était, il n'avait même
pas été élu, alors
la démocratie d’la Cour, hein...
Normalement,
c'est parce qu'y a un président,
qu'on vit en démocratie, parbleu.
Tout le monde le sait, sauf bibi.
En
puis, l'employé aux huches, il y
avait en tout quatre juges, preuve que plus
y de fous, plus on rit... en fait, quand
il parlait de la cour, c'est d’eux-mêmes
qu’il parlait ! Va comprendre :
en matière de toilettes, ils ne devaient
pas avoir le même tailleur, car l'un
était en rouge et les trois autres
en noir, avec une écharpe en putois
albinos crollé (une sorte de furet
qu'ils traitent fièrement de "vermine",
quoi).
J'ai
pensé que l'homme en rouge devait
avoir des idées larges, peut-être
même socialistes, et qu'il les affichait
devant tout le monde, mais quand il a pris
la parole, je me suis dit en moi-même
qu'il devait être tout, sauf socialiste,
parce que tout compte fait, il était
le moins sympathique de la bande.
Ils
ont demandé à discuter entre
eux et avaient l'air de se disputer pour
une histoire de carton qu'un des avocats
avait laissé là.
Moi, quand j'ai un carton dans un bistrot,
je le paie le lendemain, pour pas qu'ils
s'accumulent et qu'après, on sait
plus combien on doit à Popaul. Faut
croire qu'ils avaient pas affaire à
un honnête gars. Faut s'méfier
des avocats qui "paient" des tournées
et puis qu'ils ne l'honorent même
pas.
C'est
sûr que s'ils laissent s'accumuler
des cartons, ça risque de tourner
au vinaigre, je dis en pensant tout haut.
Ils
se retournent tous vers moi, comme si j'allais
le leur voler leur carton et me lancent
un regard qui en dit aussi long que ma ligne
quand un brochet a mordu à l'hameçon
à l'autre bout de la rive.
J'ai appris plus tard qu'il y avait là
une magistrature à six (en fait ils
étaient trois... plus le méchant,
vraiment, ils comptent d'une façon
bizarre...) et une magistrature de bout
(sûrement l'autre gugusse qui s 'est
mis au bout de la table). Quand j'ai
fait ce commentaire, on m'a rabroué,
parce que j'avais encore une fois rien compris.
Normal qu'il a dit le plus allumé
de mes copains, ya d'une part la magistrature
d’Assise (comme St François ?)
et de l'autre la magistrature debout (les
ceusse qui n’ont pas eu la chance à
la chaise musicale ?). Va comprendre
pourquoi. Evidemment, certains préfèrent
se payer une encyclopédie à
2.000 Euros plutôt que de payer à
boire aux potes qui ont la maladie de la
soif, comme dirait Arthur, empoignant une
chope à fortes cannelures, l’hypogastre
et le col cambre.
Pourtant,
je peux jurer dur comme fer, si j'mens,
j'vais en enfer, sur la tête de "feu"
ma belle-mère - à ce propos,
pourquoi qu'on dit "feu" ma belle-mère,
elle qui vient justement de s'éteindre
- que les quatre lascars étaient
tous assis autant que moi, et j'en mettrais
même ma main à couper à
la guillotine de Maximilien de Robe ès
Pierre.
-
« Affaire Dupont contre Dupont »
chante l'employé aux ouvertures.
J’suis
tombé sur Tintin, je songe.
-
« Et mon affaire, elle passe
quand ? » que je lui lance
illico presto subito kwinto et autres machins
à gratter.
Là-dessus,
il me lance un regard qui foudroierait une
grue en plein vol, à trois cent mètres,
un après-midi d'automne, même
si le ciel est bas et gris et pèse
comme un couvercle.
Pourtant,
ça a eu l'air d 'intéresser
la cour et le chef de la bande des quatre
a demandé aux autres qui j'étais
et pourquoi j'étais là, d'un
air de deux airs qui veut dire : « celui-là
il va nous embêter encore, alors expédions
vite fait son affaire ».
-
« C'est à cause que mon
bail se termine », je commence.
-
« Vous attendrez votre tour »
me lance l'huchier, qui, manifestement était
assez contrarié devant son patron,
celui-là, je le retiens que je me
dis en moi-même.
Contrairement
à ce que je croyais, les Dupont et
Dupont, c'est pas comme dans les Tintins,
même qu'il fait toujours la faute
et ne sait pas s'il faut écrire Dupont
avec un « t » ou avec
un « d » au bout alors
il met une fois l'un, une fois l'autre ou
bien le contraire de l 'inverse de l'opposé
(pas fort en ortho, le mec). Ici,
par contre, les Dupont et Dupont, c'était
le mari et la femme et au lieu de s'expliquer
sur un matelas et sur l'oreiller en faisant
des galipettes genre la brouette du fermier,
ont préféré - faut-il
être bête - étaler leurs
promise cuitée sur la place publique.
En
tout cas, je sais une chose maintenant,
c'est que si un mari et une femme veulent
se rabibocher après une dispute,
c'est sûrement pas au tribunal qu'ils
doivent aller : les conciliabulateurs
n'ont pas arrêté de dire du
mal de l'autre, quand l'un avait la parole,
et de déblatérer sur l'un
quand l'autre avait le crachoir. Et
en plus, quand un avocat s'est ramené
dans la salle, j'ai l'impression que les
autres étaient mécontents
et j'en viens même à me demander
si c'est pas lui qui avait laissé
le fameux carton : il s'est fait engueuler
par le président parce qu'il manquait
des pièces. Moi, quand je paie,
c'est toudi avè des billets, ainsi
je suis sûr que j'ai assez, même
que je laisse un « pour boire »
à Popaul. Car c'est pas parce
qu'on est patron d'un bistrot qu'on ne peut
pas avoir envie de boire. Et y s'en
prive pas, Popaul, et je lui donne bien
raison. La vie est courte et la mort
est lasse hélas !
D'ailleurs,
quand je paie avec des pièces, je
me fais toujours des trous aux poches et
comme les trous laissent passer la monnaie
aussi facilement que si c'était la
sortie de la gare, alors j'ai jamais assez
pour payer ma tournée, ce qui me
choque. Et en plus, ça vous
colle une réputation de radin, avec
ça...
Je
pensais que l'avocat était bien considéré
par les juges, et bien il a fallu que je
révise ma grammaire. Parce
que si j'ai bien compris (même si
je crois comprendre que c’est pas lui qui
a laissé de carton à la buvette
du tribunal) s'il y en a un qui a eu sur
ses doigts, c'est bien lui. C'était
une affaire dans l'affaire, pire que l'histoire
de Tafka qui s'est lui aussi perdu paraît-il
dans un procès au tribunal ou dans
un château. Mais là,
je crois qu'c'était un vrai château,
vu qu'on était en Allemagne prussienne.
Faut
dire qu 'en matière de conseils,
il ne devait pas avoir bien fait son boulot,
car le type appelé au bar (y d'vait
être d'origine étrangère :
il parlait toujours de « la bar »,
ça m'énervait à la
fin) a désavoué son « conseil »
en plein tribunal. Quelle rigolade!
D'toute
façon, même s'ils appellent
ça leur « bar »,
ch'sais pas pourquoi, vu qu'on vous offre
même pas de la flotte à boire.
J’ai appris
par la suite que pour boire, les avocats
vont au « parloir »…
tandis que moi, pour causer, je vais au
bar : c’est là toute la différence.
Le
type il a dit aux juges que c'était
pas lui qui avait dit ça, mais que
c'était l'avocat qui lui avait demandé
de le dire pour que ça fasse plus
« vrai ». Comme
s'il y avait une vérité plus
vraie que vraie et une vérité
plus fausse que vraie ou plus vraie que
fausse... S'ils sont pas tordus, ces
zygotos-là.
Même
qu'alors, l'avocat est devenu tout blême,
aussi blanc qu'une lessive à surprises
et à cause de sa robe de curé,
ça se voyait encore plus. Puis
il est devenu tout rouge, comme la sauce
tomate à la "mamma", rue
Charles Dupret (et elle fait crédit
pour les étudiants sans le sou).
C’est
p’t’êt pour ça qu’elle s’est
installée là, pour aider l’agent
estudiantine.
Un
truc que j'ai pas bien pigé, c'est
quand le juge qui engueulait l'avocat s'est
quand même adressé à
lui en le traitant de « maître ».
Comme quoi, même quand on est chef,
on peut se faire engueuler par un sub alterne.
L'avocat est finalement parti, la queue
entre les jambes et le regard triste, mais
heureusement, il a dû aller boire
un coup et se refaire une santé,
parce qu'au moment où moi je quittais
la salle, lui, il revenait avec un autre
client qu 'il a dû ramasser dans les
couloirs du tribunal ou au « parloir ».
Peut-être
qu'il avait "flairé le pigeon"
et son sourire me laissait croire qu'avec
ce qu'il allait sûrement gagner en
plumant celui-ci, il allait pouvoir payer
ses cartons... Va savoir.
-« Affaire
GEORGES contre MICHEL ! »
s'écrie alors le gardien de but à
la porte en bois.
Là,
je sursaute, parce que je ne m'attendais
pas à ce qu'on m'appelle par mon
petit nom au tribunal. Bien sûr,
on m'appelle plus souvent Jojo que Georges,
mais c'est les copains qui m'appellent ainsi.
D'habitude, c'est Monsieur DEMOULIN.
J'ai des mauvais fréquentations qui
m'appellent « Demoulin à
bière » à cause
de la fois où j'ai descendu un casier
d'affilée pour un pari et que mon
coude, y faisait comme le bruit du bras
d 'un moulin sur le comptoir, paraît-il.
Michel,
c'est mon ancien camarade de chambrée
à l'armée. L'héritatge
de sa tante lui a réussi, le salaud.
C'est lui qui m'a loué - très
cher - son appartement que j'habite
au deuxième, juste en dessous du
sien, mais que j'appelle maintenant (lui,
pas l'appart' bien sûr) Môssieur
Michel DELPORTE vu que j'ai plus tellement
envie de l'tutoyer comme je le faisais au
début, après toutes les vacheries
qu'il m'a faites avec sa nouvelle femme
pour que je parte le plus tôt possible,
mais moi je sais bien que c'est sa femme
qui veut ça pour y loger sa fille
et son gendre qui viennent de se mettre
en ménage et qu'elle voudrait bien
pouvoir contrôler de plus près,
comme elle contrôle maintenant mon
ex-salaud de camarade. Alors, ils
font tout ce ramdam pour que je parte, mais
moi j'ai pas envie parce que ça m'obligerait
à trouver une autre piaule et que
ça m'éloignerait de mon abreuvoir.
-« Vous
êtes bien Monsieur Georges ? »
qu'y me demande le président.
-« Oui-da »,
que je fais. Et je suis obligé de
donner mon cure i culom vite fait bien fait,
même, c'est bizarre, je suis tellement
ému que je marmonne ou chuchote et
je sens que ma voix fout le camp aussitôt.
-« A
quelle époque êtes-vous entré
en jouissance ? » me demande
le président.
-« C'est
pas vos oignons », que je lui
rétorque, et là je tombe de
haut, je ne vais quand même pas lui
étaler ma vie amoureuse à
ce malappris.
-« J'ai
pas de problème de ce côté
là », je lui fais.
-« C'est
pour mon bail qui se termine et que ce salaud
de Michel ne veut pas renouveler alors que
je paie toujours à temps et
même à l'avance puisqu'il a
tenu - la crapule - à ce que je paie
anticipativement (comme si le salaire, lui,
tombait avant qu'on ait commencé
à travailler)! » (sauf,
bien sûr, la fois où je me
suis fait plumer au bridge par des tricheurs
chez Popaul, même que j'ai mis des
mois à me refaire, mais faut dire
que le bridge, c'est drôlement plus
compliqué que la belote).
Pourtant,
je commence à avoir des doutes en
moi-même à entendre tous ces
mots à connotation unique: chambre,
entrée en jouissance !
Ca me fait penser que finalement, je serait
peut-être bien, en définitive,
tombé dans un de ces boui-boui à
chambres. Et qu'ici, c'est les entrées
en jouissance, sauf que pour pas avoir des
ennuis par la maréchaussée,
ils utilisent un jargon codé.
Putain
de bordel, me dis-je, où est-ce que
j'suis cor tchieu!
-«Monsieur
Georges », qu'il me fait le président,
« ne perdez pas votre temps et
celui de la Cour. Répondez
très exactement aux questions qui
vous sont posées » et
ça, sur un ton aussi sec qu 'un brin
de muguet qu'aurait passé tout l'été
au Sahara sans une goutte d’eau.
-« Votre
affaire a bien été introduite ? »
qu'il fait.
-« Sauf
votre respect, que je vous dois, ça
ne regarde que moi ! » que
j'lui réponds. Non mais !
D'abord i'm'demande si j'ai joui et à
c't'heure, i'm'demande si j'ai introduit
m'n'affaire ! Pour qui y se prend
çui-là ? C'est au confessionnal
pour puceaux attardés que j'suis
tombé ? Ou quoi ?
Mes
remarques n'ont pas l'air de le perturber
outre mesure, c'est déjà ça
de pris. Et au moins, il passe à
autre chose alors.
-« Et
Monsieur Pierre Michel vous a envoyé
un renon ? » qu'i'm'demande
alors.
-« Crénom
de non, Monsieur le Président »,
que je lui réponds, « y
doit y avoir erreur : mon salaud, i'n's'appelle
né Pierre mais Delporte, comme l'ouverture
que garde votre clerc ».
Le
président fait des yeux en point
d'interrogation en s'adressant à
son garde-vestiaire et à l'homme
qui est assis plus à droite du second
banc et lui demande alors :
-« Monsieur
Michel, c'est bien lui votre adversaire ?
-« Pas
du tout, Monsieur le Président »,
répond l'inconnu qui se fait passer
pour mon proprio.
Alors
tout le monde commence à parler en
même temps et ça fait un joyeux
tohu-bohu, aussi bien sur l'estrade que
dans la salle et sur le banc des avocats
d'la toge romaine.
Moi,
là-dessus, j'en profite pour filer
à l'anglaise vu que je viens de retrouver
la convocation dans la poche intérieure
de mon veston et que j'y lis que c'est au
deuxième étage que je dois
me présenter. Mais allez vous
retrouver dans un pareil foutoir !
Heureusement,
je risque pas d'être en retard, car
je me suis, en vérité, pointé
à 9 heures moins le quart et que
je lis dans ma convocation que c'est à
14 heures que je dois être là
pour le conciliabule.
C’est
vrai, j’ai perdu ma matinée mais
au moins je suis vacciné sur les
manières de ces rigolos ! Mais je sais que je ne vais
pas me laisser marcher sur les cors-au-pied
et mon « camarade de chambrée »
verra de quel bois je me chauffe s'il continue
à faire du bruit après minuit
et s 'il hurle encore à mort à
la pleine lune pour me faire croire qu'y
a des loups-garous dans l'immeuble, pour
que je me taille de son immeuble.
Finalement,
tout ça m'a desséché
le gosier et je crois que j'vais aller m'en
j'ter une chez Popaul en attendant 14 heures.
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