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Quiproquo judiciaire

 

Nouvelle de Michele Angelo Murgia

  

- Messieurs, la Cour !

Georges n'avait jamais mis les pieds dans un pareil bidule.  Des mecs plutôt bizarres, avec des mots complètement foireux : dans quel cirque était-il tombé ?  Mais bon, plus rien ne devrait l’étonner de nos jours, même si « Jojo » est un personnage plutôt candide. Allez, on mettra tout ça sur le dos des mousses qu'il s 'enfile chez Popaul !

Ecoutons-le raconter…

- « A neuf heures moins le quart tapantes, je me pointe devant ce grand immeuble à quatre étages.  J’préfère ièsse un quart d’heure d’avance qu’un quart d’heure après parce que le temps, ça n’s’achète pas.

En entrant là, je remarque un immense hall qui est tellement grand qu'ils appellent ça la « salle des pas perdus », preuve que quelqu'un a déjà dû certainement s'y perdre un jour.  C'est vrai qu'il y a plein de panneaux indicateurs, comme dans une place publique – hôtel de ville, police, école, café du commerce, pharmacie, association de la jeunesse, etc. qui deviennent ici : tribunal civil, de police, d’instruction, de commerce, du travail, de la jeunesse, d’instruction, etc.,  mais c'est qu’il y a des noms qui me bloquent : je ne m 'y ferai jamais.   D'ailleurs on dirait qu’une partie de l'immeuble sert d'annexe à l'hôpital : à les croire, on y fait plein de greffes de toutes sortes; mais, avec les problèmes de la sécu, ils auraient tort de ne pas boucher les trous comme y peuvent.  J’voudrais voir la tête à Popaul si je lui dis que je vais me faire une « greffe » de commerce….

Comme je ne sais pas par où aller, et que ceux qui y sont semblent tout aussi perdus que moi, à tout hasard, je prends l'immense escalier et monte au premier.   Là, je tourne à droite, prends la première porte disponible qui a eu la bonne et heureuse idée de demeurer ouverte. 

 Immédiatement, je suis accosté par un valet qui se nomme lui-même « huissier aux os denses » pour bien montrer qu'il est aussi dur à cuire que la semelle de ses chaussures qui couinent chaque fois qu'il fait un pas.  En fait il doit avoir un défaut de prononciation car en plus de zézayer, il prononce "dienses" en voulant dire "denses". Mais je ne le lui reproche pas, c'est peut-être pas d'sa faute s'il a pas pu se payer une série de séances de logopédie quand il était petit.

-« Je ne dois rien à personne, mes dettes sont payées », que je lui fais pour mettre les choses bien au point dès le début.

 Je connais ce genre de lascar au cerveau aussi dense que ses os et qui vient à n 'importe quelle heure de la journée. 

 Même qu 'une fois, comme il dit, un de ses « cons d 'frères » (s 'ils sont gentils entre eux !) est venu à cinq heures du mat' uniquement pour voir avec qui je dormais, non mais tu te rends compte ?  Est-ce que je vais, moi, troubler son sommeil pour savoir s'il a passé la nuit avec bobonne?

 Comme j'ai le sommeil lourd (surtout ce jour-là après la soirée chez Popaul où on a regardé la finale de la Coupe), je ne me suis pas réveillé. 

 Je devais d'ailleurs être le seul car tout l'immeuble était debout sur le palier devant sa porte en espérant que je me lève enfin pour que le vacarme cesse.

 Il devait sûrement avoir peur du noir, l'officier ministère hyène (c'est lui-même qui m 'a craché ça à la gueule) car il était accompagné d'un policier baraqué et d'un autre hurluberlu de serrurier qui devait être un braqueur de haut vol recyclé dans la serrure, car il  se vantait de parvenir à ouvrir toutes les portes en cinq sec' avec un savoir-faire qui aurait laissé Arsène Lupin sur le cul.

 J'lui ai dit qu'il aurait suffi qu'il téléphone : je le lui aurais dit de suite avec qui je dormais.  De toute façon, ce jour-là je dormais seul car ma copine, les soirs de Coupe, préfère - et c’est pas moi qui vais le lui reprocher vu que comme ça, on reste entre potes, hein ! - dormir chez elle.  Ma réponse n'a pas eu  "l'heure" de lui plaire, vu dit-il qu'il a murmuré aux autres qu'il devrait alors revenir un autre jour à l'improviste.

Finalement, il m'a avoué que c'est ma femme avec qui justement je ne dors plus qui l'avait envoyé.  Et ça, ça m'a drôlement étonné quand même.  Comme quoi, avec les femmes, il faut se méfier, elle dit toujours qu'elle n'a pas assez d'argent et voilà-t-il pas qu'elle se paye un huissier, un policier et serrurier en même temps, et ça, uniquement pour savoir avec qui je couche!  Ah, les femmes!  Leur vengeance est un plat abandonné au freezer pendant de très longues années, et qu'elles te réchauffent vite fait au four à micro-ondes à température d'explosion ! 

 Elles n'oublient jamais de vous en faire voir.  Et effectivement, j'en ai vu.

 -« Quelle Chambre ? », me demande cet asticot mi-figue mi-raisin mi-chèvre mi-chou-vert-et-vert-chou et aussi impassible qu'un collecteur d 'impôt quand vous lui parlez de vos autres problèmes de fric.

 -« Chambre ? » que je m'étonne. « Je ne suis pas venu à l'hôtel pour dormir à ce que je sache » que je lui réplique du tac au tac, tout en pensant malgré moi à ces minables hôtels de passe et là, pourtant, un léger doute m 'envahit.

 Je me demande si je ne me suis pas trompé de crémerie et tombé par erreur sur un de ces lupanars de luxe où tout est bien propre et net et où on vous subtilise, ni vu ni connu, votre portefeuille, vos cartes bancaires et autres cartes Proton qui, soit dit en passant, est de la même marque que ma voiture (le patron de cette fabrique doit être très polyvalent : faire des cartes de banque et en même temps des bagnoles n'est pas donné à tout le monde).

 -« Devant quel Tribunal ? » demande-t-il alors.

-« Pourquoi, il y en a plusieurs ? » je lui demande, certain de n'avoir vu qu'un seul bâtiment devant moi, avant d'entrer.  Et pourquoi « devant » le Tribunal, comme si on ne pouvait pas entrer à l'intérieur ?  Et comme en plus, aujourd'hui, je n'ai pas bu, quoique je garde toujours un vague mal de tête perpétuel et sourd après la tamponne que je me suis payée l'année dernière avec mes copains Albert et Jean, au café du coin, qui porte bien son nom vu qu'il fait vraiment le coin entre la place et la rue des Commerçants.  Soit dit en passant, y en a qui se cassent la nénette pour trouver un nom très recherché pour leur petit commerce (qui finalement choque autant qu'une verrue poilue au milieu du visage d'une jeune fille) et mène son commerçant directement à la faillite. 

 Tandis que si votre bistrot fait le coin et qu'il s'appelle le bistrot du coin, là, pas de problème, tout le monde est satisfait, et les affaires marchent, forcément. 

 Si on ne trompe pas la clientèle sur l'emplacement et en aidant les gens qui cherchent où aller boire un verre, y a fort à parier qu'on ne trompe pas sur la qualité de la bière qu'on sert, forcément.  Et Popaul, il en a une encyclopédie de sortes de bières différentes: on devrait l'appeler la bièrothèque. 

A part feu le sympathique Ronny Couteure, personne ne l'a jamais battu.

D'ailleurs, la preuve que ça marche bien, c 'est que le bistrot du coin (chez Popaul, si je ne vous l'ai pas dit) que je fréquente avec mes copains (eh oui, fréquenter un bistrot tout seul, c'est d'un triste) existe depuis le siècle dernier (au moins) et se transmet de génération en génération, de père en fils ou de mère en fille si l'héritier est d 'un autre sexe.  Mais toujours, ils passent le relais sans problème.  Et Popaul, qui tient maintenant cet abreuvoir à ivrognes (comme il l'appelle lui-même) est fier d'être le digne descendant de celui qui a donné à boire au propre frère de l'aide de camp de Napoléon.  Evidemment, dans ces cas-là, ça vous fait une publicité gratuite.   Les clients, il ne peuvent qu'affluer.

-« Vous avez un pli judiciaire ? » me demande encore ce toqué, sans rire.

Je suis fort à la belote mais là, un pli « judiciaire », je n'en ai jamais eu, ça ne fait pas l'ombre d'un pli.  Je suppose donc que c'est un pli qui ramasse tout, plus fort qu'un joker, qui fait sauter la banque et qui fait passer l'adversaire sous le billard, belote et rebelote et dix de der.

-« Je ne suis pas venu jouer une belote ou un whist », que je lui dis.

  Le "oui scié" fait alors semblant de m'ignorer, et moi aussi, ce qui fait que je sens que ça commence bien.   Et je l’ignore en chien de faiënce…

 Je vois qu'énormément de monde arrive et que les places sont en nombre limité, même si je ne peux pas dire « chères » vu qu'on m'a (encore ?) rien fait payer jusqu'à c't'heure.   Je m'empresse de prendre place devant, pour avoir une bonne vue sur l’estrade et la scène.  Je suis comme ça moi, j'aime bien voir.  Ainsi, chaque année, pour le "Doudou", par exemple, j'ai ma place assurée sur le balcon.

 -« Pas là ! » me jette l'autre préposé aux portes, « là c'est la place de la toge ».

 -« Pourquoi, y a pas d'porte-manteau ? » que je lui demande tout en écarquillant les yeux : v'là-t-il pas que des sénateurs romains viennent poser leur postérieur et leurs fringues au premier rang.  Et en me retournant, en effet, je remarque que, malgré tout leur savoir, ils n'ont même pas prévu un porte-manteau ou à la rigueur de simples crochets, ces loustics d'architectes.  A force de réfléchir aux colonnades, aux triptyques et autres couillonnades, ces foutus architectes en arrivent à oublier l'essentiel.

 Je prends donc la première place libre, juste derrière le banc qui sert de porte-manteau donc mais que personne ne semble finalement utiliser à c’t’effet puisqu'il est resté preste vide tout le temps.

 -« Messieurs, la Cour ! » hurle alors en crachant le huissier que dont il est question plus haut.  Je sursaute.

 -« C'est à gauche, en sortant ! », je lui hurle en réponse aussitôt, trop heureux de pouvoir rendre à mon tour un petit service  vu qu’'c'est  la première chose que je cherche dans un bâtiment public) mais malgré tout étonné de voir qu 'un type qui travaille ici depuis des lustres vu son âge canonique, ne sache pas encore où se trouve le p'tit coin.

 Toute la salle se gondole à Venise, sauf les gens en habit noir qui viennent de rentrer par la petite porte du coin, bien cachée car je ne l'ai même pas vue en entrant. 

 (Jojo vient de découvrir le Tribunal. A croire qu 'il n'avait jamais vu le tram... Pourtant, il est pas bête, le Jojo, non simplement, il se demandait où il venait d'échouer.  Faut dire qu'il y avait de quoi se poser des questions.  Quel cinoche, mes aïeux !  Et en plus, si t'avais vu leurs fringues... Mais ça, c'est pas le plus dur. T'aurais dû les entendre ! On ne pige que dalle, j te jure...)

  Alors tout le monde se lève, comme si on était à messe, sauf que là, y a pas de musique d'orgue pour égayer tout ça, et même pas de musique du tout, même qu 'ils doivent pas trop apprécier la musique, parce que plus tard, ils ont fait sortir un gamin qui était venu avec son balladeur MP3 (celui-ci devait avoir une fuite car tout le monde entendait les boum! boum! Boum ! tchik ! tchik ! Boum ! qui obligeaient le gosse à pencher de la tête vers l'avant, en cadence, forcément : la musique, c’est entraînant).

  - On n'est pas au cirque, et en ma qualité de président, je ne tolérerai pas ce brouhaha qu'il dit.  Preuve qu'on ne peut pas tout savoir, j'apprends sur l'heure qu 'on ne vit pas dans un royaume, mais bien dans une république ? !   Une bonne âme (un de mes copains qui avait été invité à une de leurs surprises-parties) m 'a appris par après que tout président qu'il était, il n'avait même pas été élu, alors la démocratie d’la Cour, hein...

Normalement, c'est parce qu'y a un président, qu'on vit en démocratie, parbleu.  Tout le monde le sait, sauf bibi.

 En puis, l'employé aux huches, il y avait en tout quatre juges, preuve que plus y de fous, plus on rit... en fait, quand il parlait de la cour, c'est d’eux-mêmes qu’il parlait ! Va comprendre : en matière de toilettes, ils ne devaient pas avoir le même tailleur, car l'un était en rouge et les trois autres en noir, avec une écharpe en putois albinos crollé (une sorte de furet qu'ils traitent fièrement de "vermine", quoi).

 J'ai pensé que l'homme en rouge devait avoir des idées larges, peut-être même socialistes, et qu'il les affichait devant tout le monde, mais quand il a pris la parole, je me suis dit en moi-même qu'il devait être tout, sauf socialiste, parce que tout compte fait, il était le moins sympathique de la bande.

 Ils ont demandé à discuter entre eux et avaient l'air de se disputer pour une histoire de carton qu'un des avocats avait laissé là.   Moi, quand j'ai un carton dans un bistrot, je le paie le lendemain, pour pas qu'ils s'accumulent et qu'après, on sait plus combien on doit à Popaul. Faut croire qu'ils avaient pas affaire à un honnête gars.  Faut s'méfier des avocats qui "paient" des tournées et puis qu'ils ne l'honorent même pas.

 C'est sûr que s'ils laissent s'accumuler des cartons, ça risque de tourner au vinaigre, je dis en pensant tout haut.

 Ils se retournent tous vers moi, comme si j'allais le leur voler leur carton et me lancent un regard qui en dit aussi long que ma ligne quand un brochet a mordu à l'hameçon à l'autre bout de la rive.  J'ai appris plus tard qu'il y avait là une magistrature à six (en fait ils étaient trois... plus le méchant, vraiment, ils comptent d'une façon bizarre...) et une magistrature de bout (sûrement l'autre gugusse qui s 'est mis au bout de la table).  Quand j'ai fait ce commentaire, on m'a rabroué, parce que j'avais encore une fois rien compris.  Normal qu'il a dit le plus allumé de mes copains, ya d'une part la magistrature d’Assise (comme St François ?) et de l'autre la magistrature debout (les ceusse qui n’ont pas eu la chance à la chaise musicale ?).  Va comprendre pourquoi.  Evidemment, certains préfèrent se payer une encyclopédie à 2.000 Euros plutôt que de payer à boire aux potes qui ont la maladie de la soif, comme dirait Arthur, empoignant une chope à fortes cannelures, l’hypogastre et le col cambre.

 Pourtant, je peux jurer dur comme fer, si j'mens, j'vais en enfer, sur la tête de "feu" ma belle-mère - à ce propos, pourquoi qu'on dit "feu" ma belle-mère, elle qui vient justement de s'éteindre - que les quatre lascars étaient tous assis autant que moi, et j'en mettrais même ma main à couper à la guillotine de Maximilien de Robe ès Pierre.

 - « Affaire Dupont contre Dupont » chante l'employé aux ouvertures.   J’suis tombé sur Tintin, je songe.

 - « Et mon affaire, elle passe quand ? » que je lui lance illico presto subito kwinto et autres machins à gratter.

Là-dessus, il me lance un regard qui foudroierait une grue en plein vol, à trois cent mètres, un après-midi d'automne, même si le ciel est bas et gris et pèse comme un couvercle.

 Pourtant, ça a eu l'air d 'intéresser la cour et le chef de la bande des quatre a demandé aux autres qui j'étais et pourquoi j'étais là, d'un air de deux airs qui veut dire : « celui-là il va nous embêter encore, alors expédions vite fait son affaire ».

 - « C'est à cause que mon bail se termine », je commence.

 - « Vous attendrez votre tour » me lance l'huchier, qui, manifestement était assez contrarié devant son patron, celui-là, je le retiens que je me dis en moi-même.

 Contrairement à ce que je croyais, les Dupont et Dupont, c'est pas comme dans les Tintins, même qu'il fait toujours la faute et ne sait pas s'il faut écrire Dupont avec un « t » ou avec un « d » au bout alors il met une fois l'un, une fois l'autre ou bien le contraire de l 'inverse de l'opposé (pas fort en ortho, le mec).  Ici, par contre, les Dupont et Dupont, c'était le mari et la femme et au lieu de s'expliquer sur un matelas et sur l'oreiller en faisant des galipettes genre la brouette du fermier, ont préféré - faut-il être bête - étaler leurs promise cuitée sur la place publique.

 En tout cas, je sais une chose maintenant, c'est que si un mari et une femme veulent se rabibocher après une dispute, c'est sûrement pas au tribunal qu'ils doivent aller : les conciliabulateurs n'ont pas arrêté de dire du mal de l'autre, quand l'un avait la parole, et de déblatérer sur l'un quand l'autre avait le crachoir.  Et en plus, quand un avocat s'est ramené dans la salle, j'ai l'impression que les autres étaient mécontents et j'en viens même à me demander si c'est pas lui qui avait laissé le fameux carton : il s'est fait engueuler par le président parce qu'il manquait des pièces.  Moi, quand je paie, c'est toudi avè des billets, ainsi je suis sûr que j'ai assez, même que je laisse un « pour boire » à Popaul.  Car c'est pas parce qu'on est patron d'un bistrot qu'on ne peut pas avoir envie de boire.  Et y s'en prive pas, Popaul, et je lui donne bien raison.  La vie est courte et la mort est lasse hélas !

D'ailleurs, quand je paie avec des pièces, je me fais toujours des trous aux poches et comme les trous laissent passer la monnaie aussi facilement que si c'était la sortie de la gare, alors j'ai jamais assez pour payer ma tournée, ce qui me choque.  Et en plus, ça vous colle une réputation de radin, avec ça...

Je pensais que l'avocat était bien considéré par les juges, et bien il a fallu que je révise ma grammaire.  Parce que si j'ai bien compris (même si je crois comprendre que c’est pas lui qui a laissé de carton à la buvette du tribunal) s'il y en a un qui a eu sur ses doigts, c'est bien lui.  C'était une affaire dans l'affaire, pire que l'histoire de Tafka qui s'est lui aussi perdu paraît-il dans un procès au tribunal ou dans un château.  Mais là, je crois qu'c'était un vrai château, vu qu'on était en Allemagne prussienne.

 Faut dire qu 'en matière de conseils, il ne devait pas avoir bien fait son boulot, car le type appelé au bar (y d'vait être d'origine étrangère : il parlait toujours de « la bar », ça m'énervait à la fin) a désavoué son « conseil » en plein tribunal.  Quelle rigolade!

 D'toute façon, même s'ils appellent ça leur « bar », ch'sais pas pourquoi, vu qu'on vous offre même pas de la flotte à boire.  J’ai appris par la suite que pour boire, les avocats vont au « parloir »… tandis que moi, pour causer, je vais au bar : c’est là toute la différence.

 Le type il a dit aux juges que c'était pas lui qui avait dit ça, mais que c'était l'avocat qui lui avait demandé de le dire pour que ça fasse plus « vrai ».  Comme s'il y avait une vérité plus vraie que vraie et une vérité plus fausse que vraie ou plus vraie que fausse...  S'ils sont pas tordus, ces zygotos-là.

 Même qu'alors, l'avocat est devenu tout blême, aussi blanc qu'une lessive à surprises et à cause de sa robe de curé, ça se voyait encore plus.  Puis il est devenu tout rouge, comme la sauce tomate à la "mamma", rue Charles Dupret (et elle fait crédit pour les étudiants sans le sou).  C’est p’t’êt pour ça qu’elle s’est installée là, pour aider l’agent estudiantine.

Un truc que j'ai pas bien pigé, c'est quand le juge qui engueulait l'avocat s'est quand même adressé à lui en le traitant de « maître ». Comme quoi, même quand on est chef, on peut se faire engueuler par un sub alterne.  L'avocat est finalement parti, la queue entre les jambes et le regard triste, mais heureusement, il a dû aller boire un coup et se refaire une santé, parce qu'au moment où moi je quittais la salle, lui, il revenait avec un autre client qu 'il a dû ramasser dans les couloirs du tribunal ou au « parloir ». 

 Peut-être qu'il avait "flairé le pigeon" et son sourire me laissait croire qu'avec ce qu'il allait sûrement gagner en plumant celui-ci, il allait pouvoir payer ses cartons... Va savoir.

 -« Affaire GEORGES contre MICHEL ! » s'écrie alors le gardien de but à la porte en bois.

Là, je sursaute, parce que je ne m'attendais pas à ce qu'on m'appelle par mon petit nom au tribunal.  Bien sûr, on m'appelle plus souvent Jojo que Georges, mais c'est les copains qui m'appellent ainsi.  D'habitude, c'est Monsieur DEMOULIN.  J'ai des mauvais fréquentations qui m'appellent « Demoulin à bière » à cause de la fois où j'ai descendu un casier d'affilée pour un pari et que mon coude, y faisait comme le bruit du bras d 'un moulin sur le comptoir, paraît-il.

 Michel, c'est mon ancien camarade de chambrée à l'armée.   L'héritatge de sa tante lui a réussi, le salaud.  C'est lui qui m'a loué - très cher -  son appartement que j'habite au deuxième, juste en dessous du sien, mais que j'appelle maintenant (lui, pas l'appart' bien sûr) Môssieur Michel DELPORTE vu que j'ai plus tellement envie de l'tutoyer comme je le faisais au début, après toutes les vacheries qu'il m'a faites avec sa nouvelle femme pour que je parte le plus tôt possible, mais moi je sais bien que c'est sa femme qui veut ça pour y loger sa fille et son gendre qui viennent de se mettre en ménage et qu'elle voudrait bien pouvoir contrôler de plus près, comme elle contrôle maintenant mon ex-salaud de camarade.  Alors, ils font tout ce ramdam pour que je parte, mais moi j'ai pas envie parce que ça m'obligerait à trouver une autre piaule et que ça m'éloignerait de mon abreuvoir.

 -« Vous êtes bien Monsieur Georges ? » qu'y me demande le président.

 -« Oui-da », que je fais. Et je suis obligé de donner mon cure i culom vite fait bien fait, même, c'est bizarre, je suis tellement ému que je marmonne ou chuchote et je sens que ma voix fout le camp aussitôt.

 -« A quelle époque êtes-vous entré en jouissance ? » me demande le président.

 -« C'est pas vos oignons », que je lui rétorque, et là je tombe de haut, je ne vais quand même pas lui étaler ma vie amoureuse à ce malappris.

 -« J'ai pas de problème de ce côté là », je lui fais.

-« C'est pour mon bail qui se termine et que ce salaud de Michel ne veut pas renouveler alors que je paie toujours à temps et même à l'avance puisqu'il a tenu - la crapule - à ce que je paie anticipativement (comme si le salaire, lui, tombait avant qu'on ait commencé à travailler)! » (sauf, bien sûr, la fois où je me suis fait plumer au bridge par des tricheurs chez Popaul, même que j'ai mis des mois à me refaire, mais faut dire que le bridge, c'est drôlement plus compliqué que la belote).

 Pourtant,  je commence à avoir des doutes en moi-même à entendre tous ces mots à connotation unique: chambre, entrée en jouissance !  Ca me fait penser que finalement, je serait peut-être bien, en définitive, tombé dans un de ces boui-boui à chambres. Et qu'ici, c'est les entrées en jouissance, sauf que pour pas avoir des ennuis par la maréchaussée, ils utilisent un jargon codé.

 Putain de bordel, me dis-je, où est-ce que j'suis cor tchieu!

 -«Monsieur Georges », qu'il me fait le président, « ne perdez pas votre temps et celui de la Cour.  Répondez très exactement aux questions qui vous sont posées » et ça, sur un ton aussi sec qu 'un brin de muguet qu'aurait passé tout l'été au Sahara sans une goutte d’eau.

 -« Votre affaire a bien été introduite ? » qu'il fait.

 -« Sauf votre respect, que je vous dois, ça ne regarde que moi ! » que j'lui réponds.  Non mais !  D'abord i'm'demande si j'ai joui et à c't'heure, i'm'demande si j'ai introduit m'n'affaire !  Pour qui y se prend çui-là ? C'est au confessionnal pour puceaux attardés que j'suis tombé ? Ou quoi ?

 Mes remarques n'ont pas l'air de le perturber outre mesure, c'est déjà ça de pris. Et au moins, il passe à autre chose alors.

 -« Et Monsieur Pierre Michel vous a envoyé un renon ? » qu'i'm'demande alors.

 -« Crénom de non, Monsieur le Président », que je lui réponds, « y doit y avoir erreur : mon salaud, i'n's'appelle né Pierre mais Delporte, comme l'ouverture que garde votre clerc ».

 Le président fait des yeux en point d'interrogation en s'adressant à son garde-vestiaire et à l'homme qui est assis plus à droite du second banc et lui demande alors :

 -« Monsieur Michel, c'est bien lui votre adversaire ?

 -« Pas du tout, Monsieur le Président », répond l'inconnu qui se fait passer pour mon proprio.

 Alors tout le monde commence à parler en même temps et ça fait un joyeux tohu-bohu, aussi bien sur l'estrade que dans la salle et sur le banc des avocats d'la toge romaine.

 Moi, là-dessus, j'en profite pour filer à l'anglaise vu que je viens de retrouver la convocation dans la poche intérieure de mon veston et que j'y lis que c'est au deuxième étage que je dois me présenter.  Mais allez vous retrouver dans un pareil foutoir !

 Heureusement, je risque pas d'être en retard, car je me suis, en vérité, pointé à 9 heures moins le quart et que je lis dans ma convocation que c'est à 14 heures que je dois être là pour le conciliabule.   C’est vrai, j’ai perdu ma matinée mais au moins je suis vacciné sur les manières de ces rigolos !  Mais je sais que je ne vais pas me laisser marcher sur les cors-au-pied et mon « camarade de chambrée » verra de quel bois je me chauffe s'il continue à faire du bruit après minuit et s 'il hurle encore à mort à la pleine lune pour me faire croire qu'y a des loups-garous dans l'immeuble, pour que je me taille de son immeuble.

 Finalement, tout ça m'a desséché le gosier et je crois que j'vais aller m'en j'ter une chez Popaul en attendant 14 heures.

 

 

 

 

 

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