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LYCEE
DENIS DIDEROT A BELFORT
Douze mille mètres carrés
de milieu d'apprentissage industriel, ce n'est pas
fatalement la caserne ou l'usine, même jolie.
En 1983, le Conseil Général
du Territoire de Belfort devait construire un Lycée
d'Enseignement Professionnel Industriel à Bavilliers,
une commune contiguë de Belfort, et nous avait
demandé de bien l'accrocher
au paysage, aux mentalités et d'en faire un
vrai lieu habité.
réflexions et
préalables
Quelques mois auparavant, le
Territoire, très sensible à l'Education
Nationale, avait organisé un colloque sur "L'Enseignement
et la Ville", où il s'inquiétait
des liens entre la pédagogie et l'urbanisme,
entre le milieu et l'appétit d'apprendre. A
ce moment, l'architecture naviguait vers les joliesses
post-modernes et voulait vivre sa vie indépendamment
de tout ce qui empêchait son expression personnelle
ou la démonstration de sa technique brutale.
Il en est sorti ce que l'on sait. Les réponses
que nous pouvions apporter étaient faites de
perméabilité, de réseau, de complexité,
de "jamais dire deux fois la même chose",
de relier, de continuer, de motiver à la perception,
de laisser "s'auto-éduquer", d'impliquer,
etc.
D'abord une étude préopérationnelle
pour recueillir les avis, les conseils, les objections,
faire réagir sur des schémas, pour prendre
bien contact avec les institutions, les personnes,
les voisins, les étudiants (certains nous avaient
invités à entendre leur projet personnel)
et surtout les enseignants, très motivés
à changer d'établissement. C'est le
Maître de l'Ouvrage d'abord, qui fabrique l'architecte
: il suffit d'une seule personne clairvoyante, placée
à l'endroit décisif pendant un temps
suffisant !
La
Cité Technique
Nous
avions visité, à titre d'exemple le
Lycée Technique derrière la gare. Le
slogan de sa conception était : "Une cité
ouverte sur la ville", mais une fois construite,
il s'est découvert encerclé d'une autoroute,
d'une voie de chemin de fer, de pavillons et de fortifications
de Vauban : il n'y avait pas de ville envers laquelle
s'ouvrir. Par habitude de la sécurité,
il s'est construit une forte clôture tout autour
et s'y est enfermé : il était plus simple
d'avoir une entrée qui était aussi la
sortie ! Puis son architecture homogène, de
type "institution" (ce sont les mêmes
panneaux de béton pour les dortoirs et les
ateliers), lui avait interdit de ressembler à
aucune cité aimable ... Donc pas ça
!
la forme
Nous
avons installé le LEPI à la frange de
l'agglomération : Belfort s'achève là,
avec quelques tours de HLM, aussi médiocres
que partout ailleurs.
Un
seul motif pour l'extérieur et pour l'intérieur
: une répartition en réseau ouvert.
Le Lycée touchera les HLM voisines, grimpera
le long de ses façades et réorganisera
l'interface en réhabilitant profondément
les logements. Bien sûr, les usages doivent
se mêler : la ville avait prévu un nombre
de logements sociaux en collectif et en pavillonnaire
(et quelques lieux de travail et de commerce) qui
nous donnait assez de substance pour assurer la jointure
des deux éléments. Ceci a été
retardé : il nous restait heureusement quelques
logements de fonction que nous avons dispersé
pour amorcer les autres, un jour où ils comprendront
...
Nous
ne sommes pas simplement des fabricants d'objets qui
fonctionnent mécaniquement bien ; nous traduisons
en architecture par empathie, les contraintes, les
propositions et les contradictions du voisinage et
du site, et les envies de s'agglomérer que
nous devinons chez les futurs occupants. C'est plutôt
du paysage. L'architecture devient outil de comportement
et cela suffit à la justifier.
rues
et places
C'est
dans ces perspectives que nous avons rassemblé
et coordonné les diversités éparses
sans les effacer ou les réduire, plutôt
en les exagérant aussi violemment que possible,
puis nous les avons transformées en architecture
et enfin, nous les avons construites tranquillement
et pour vraiment pas cher ... Nous avons placé
"l'extérieur au milieu" pour être
sûrs de rendre ce lieu perméable : nous
avons divisé notre territoire au moyen de rues
et de places, de droit public, sans restriction possible
de passage, avec leurs étranglements et leurs
épanouissement : elles deviennent le prolongement
naturel du quartier voisin. Un jour, l'inspecteur
de l'Enseignement responsable du projet se montra
vivement inquiet "car, disait-il, il craignait
des affrontements territoriaux et des responsabilités
nouvelles auxquelles les enseignants n'étaient
pas préparés : les gosses du quartier
seront ici chez eux le samedi et le dimanche, mais
le lundi ils se bagarreront avec nos élèves,
mais c'est le prix de l'ouverture du milieu, allez-y".
Plus tard, cela s'est passé fort bien.
îlots
Le
réseau de rues divise (ou bien réunit
?) le territoire en une demi-douzaine d'îlots
bien distincts Ils entourent deux espaces publics
importants : celui de "l'entrée vers les
logements sociaux et celui de la grande place au centre
du Lycée qui reçoit la couverture vitrée
du préau demandé par le programme. C'est
la Grand'Place qui rassemble les bâtiments les
plus variés : les divers ateliers par les fenêtres
desquels, en passant, on aperçoit l'activité,
le foyer-bar, les salles d'enseignement général,
le restaurant, les espaces des professeurs, l'administration
au fond de la place et la maison du concierge tout
à côté, qui attend ses voisines.
La
"maison d'accueil" a été détachée
de l'ensemble et plantée vers le carrefour,
en estafette, accolée à d'autres bâtiments
: elle reçoit les passants, leur expose l'industrie
locale et son lieu d'éducation. Surtout, elle
est la communication avec le monde extérieur,
habité, économique, travailleur, industriel,
etc.
Il
y a ainsi une quinzaine de "maisons" indépendantes,
groupées d'après leur logique propre.
Elles se personnalisent aussi démonstrativement
que nous le pouvions : par les activités des
lieux, les emplacements, les volumes, les formes,
les pentes des toits, les techniques constructives,
les matériaux, les couleurs, les hauteurs,
les plantations, etc ... Tous les lieux sont différents,
il n'y a scrupuleusement aucune répétition.
Chaque maison recevra son nom spontanément,
comme dans les vieux pays.
le milieu
Si
ce n'est pas l'usine, on y travaille pourtant sur
de vraies machines et à des besognes industrielles.
Mais il ne suffit pas de construire des espaces bien
éclairés, ventilés et chauffés.
Il ne suffit pas non plus de ménager des vues
sur des jardins soignés et sur des lieux de
repos comme le propose le mouvement actuel de l'amélioration
"profitable" des lieux de travail et grâce
auquel, elle anesthésie souvent proprement
tous les motifs éventuels de révolte,
de créativité ou de participation.
l'usine
?
Nous
voulions en faire une sorte de prototype miniature
d'usine contemporaine, une alternative dont les lieux
très différenciés fonctionnent
aussi bien que dans les "caisses" traditionnelles,
mais constituent un paysage intérieur et extérieur
habitable. Il ne peut y avoir d'architecture spécialisée
dans l'habitat, le travail, la culture, c'est l'articulation
des espaces qui affirmera la fonction, non la technique
ou les matériaux : une usine habitée
... Et un jour, elle se pliera à la concertation
des travailleurs, de la même façon qu'un
jour aussi, les paysages urbains pourront s'aménager
avec leurs habitants et quitter cette sorte d'uniforme
infamant actuel (mais quand ?).
transports spécialisés
A
la Cité Technique, nous avions vu combien malaisées
étaient les manutentions faites au moyen de
mécaniques spécialisées fixes
: le semi-remorque se rangeait difficilement sous
le palan du monorail qui équipe le plafond
de tous les ateliers, il ne sert plus, car il est
trop encombrant et trop spécialisé.
Nous avons plutôt parié sur l'élévateur
à fourche, un moyen moderne et autonome puisqu'il
est banalisé et polyvalent et peut circuler
dans nos ateliers et dans nos rues, comme un véhicule
urbain : il suffit de lui supprimer les bordures de
trottoir (encore un instrument de démonstration
de la spécialisation mécanique : nous
vivons dans des parkings...).
diversités
Nous
avons adopté toutes les techniques et tous
les matériaux, aussi variés que les
circonstances le permettaient : maçonneries
de parpaings ou de briques, pan de bois, ossatures
en béton, charpentes traditionnelles ou en
lamellé-collé, fermes métalliques,
réseau métallique du préau, etc.
Et toutes les vêtures possibles : toits plats
ou tuiles de béton, tôles laquées,
ravalements, pierres et briques, frises et tavaillons,
châtaignier et cèdre, etc.
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