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LES POULES


La chose qui me paraît la plus inquiétante lorsque je repense aux curieux évènements qui frappèrent notre pays voilà bientôt six mois, c'est que jusqu'à présent personne n'a encore émis à leur propos la moindre hypothèse crédible.
Notre peuple ne manque pourtant pas de gens sérieux, et parmi la cohorte de savants biscornus qui encombrent notre institut de recherche scientifique, peu nombreux sont ceux qui ne se sont pas penchés avec passion sur le problème. Mais à ce jour, et malgré les efforts financiers consentis par notre gouvernement, aucun résultat, autre que fantaisiste, n'a hélas pu être obtenu.
Il faut dire que ces évènements, aussi subits qu'imprévisibles, avaient tout pour troubler les esprits les plus équilibrés, et que même les personnes les plus raisonnables ne manquèrent pas d'être perturbées par un tel afflux de bizarreries.
En ce qui me concerne, je pense avoir été l'un des premiers à me rendre compte que quelque chose de singulier et d'incompréhensible arrivait à notre pays. C'était un matin, vers huit heures et demi. J'étais encore au lit, et comme ce jour-là je n'avais rien à faire de particulier, il n'était pas dans mon intention de me lever de si tôt. Je somnolais vaguement, me laissant bercer par quelque songe inavouable, et je goûtais sans réserve au plaisir de suer sous mon énorme couette, quand tout à coup, alors qu'un calme absolu régnait autour de moi, et que seul un lointain murmure automobile me rappelait que j'habitais au centre ville, j'entendis un bruit mat et percutant au-dessus de ma tête, comme si quelque chose était tombé sur le toit de l'immeuble. (J'habite au dernier étage).
Au début, je n'y prêtai pas une trop grande attention, pensant avoir rêvé, mais bientôt plusieurs autres bruits, identiques au premier, se firent entendre, et là, je commençai à me douter que quelque chose de peu ordinaire était en train de se produire. Je tendis l'oreille tout en réfléchissant à ce que cela pouvait bien être. Comme nous étions alors en plein été, et que mon baromètre était au beau fixe depuis plus d'une semaine, l'éventualité d'une averse de grêle était peu probable ; d'ailleurs, pour une raison que j'ai encore aujourd'hui du mal à comprendre, je fus tout de suite persuadé qu'il ne fallait pas chercher du côté des phénomènes naturels, et que j'avais affaire à une chose bien plus inquiétante, ayant un rapport étroit avec le monde du mystère et de l'insolite.
Assez vite les coups devinrent de plus en plus nombreux. J'en comptais un toutes les deux ou trois secondes. Cela ne manqua évidemment pas de m'intriguer au plus haut point, et malgré mon envie de rester couché au moins jusque midi, j'en vins bientôt à me résoudre à sortir de mon lit pour essayer de comprendre ce qui se passait sur mon toit.
L'esprit encore un peu embrumé, je me dirigeai donc vers la fenêtre la plus proche (c'était celle qui donnait sur mon balcon). Je l'ouvris sans perdre un instant, et là, à ma grande stupéfaction, j'aperçus, écrasés au milieu de mes cactus et de mes géraniums, une quantité étonnante d'oeufs qui dégoulinaient et s'étalaient sur le plancher. Ne comprenant rien à ce qui m'arrivait, je tournais la tête partout autour de moi, totalement ahuri. Pataugeant dans cette incompréhensible omelette, je levai alors les yeux en l'air, et je vis un essaim bourdonnant, tout entier formé de grosses poules brunes qui venaient de l'est, et recouvraient déjà une bonne moitié du ciel. Elles gloussaient et caquetaient sans cesse, traversant l'espace d'un air indifférent. Aussi loin que se portait mon regard, je ne voyais presque que des poules et des oeufs qui s'écrasaient sur la ville. Au bas de mon immeuble, les passants s'arrêtaient au milieu de la rue, et les automobilistes sortaient de leurs voitures, sans doute aussi abasourdis que moi. C'était un spectacle hallucinant. Rien ne pouvait laisser prévoir une telle chose, et celui qui aurait prétendu ne pas être étonné face à ce phénomène n'aurait pas fait preuve d'une très grande honnêteté.
Le soleil brillait, il n'y avait pas de nuages, mais la nuée de poules était si compacte que tous les objets alentours commençaient à être gagnés par la pénombre. J'étais assez troublé par ce que je voyais, mais je n'avais pas peur. Je peux même dire que je trouvais cela très intéressant à observer.
En un temps qui me parut assez bref, les parties du ciel demeurées libres furent envahies par les poules. En quelques instants l'horizon fut entièrement bouché, si bien que la lumière du jour ne nous parvenait presque plus, et que l'on dut allumer tous les réverbères de la ville pour ne pas être plongés dans l'obscurité.
Ne voulant pas rester un simple spectateur, je décidai au bout de quelques minutes de sortir de chez moi pour voir comment réagissait la population, et vérifier si comme je le pensais il n'y avait vraiment rien à faire en présence de pareilles évènements. Je me munis d'un solide parapluie, j'enfilai mon plus bel imperméable, et je descendis dans la rue où, ainsi qu'il était prévisible, régnait déjà une cohue sans nom.
" Mais comment cela est-il possible ? " entendait-on ici ou là. " C'est impensable, ce genre de chose devrait être interdit ! "
Les yeux hagards et la bouche ouverte, certaines personnes accusaient déjà le gouvernement de laxisme ou d'incompétence. D'autres s'aventuraient sur le terrain du surnaturel, et affirmaient haut et fort que c'était les elfes qui nous avaient joué un mauvais tour. Personne ne comprenait rien, et le corps dégoulinant d'oeufs écrasés, chacun y allait de son hypothèse.
Au début, beaucoup pensèrent que ces poules nous attaquaient. Les plus patriotes en appelaient à la protection de l'armée, et j'assistai en plusieurs endroits à des scènes de panique assez ridicules. Mais rapidement il apparut à tout le monde que ces pauvres bêtes ne nous voulaient aucun mal, et qu'elles se contentaient de passer au-dessus de nos têtes, indifférentes à notre sort, et faisant comme si nous n'existions pas. Elles battaient des ailes, lentement, mais avec une grande régularité, et s'en allaient vers l'ouest. Il aurait été rigoureusement impossible de les dénombrer, mais il y en avait à coup sûr plusieurs millions, et à chaque instant l'essaim se renouvelait. Elles traversaient le ciel en flux continu, et restaient toujours bien groupées, volant avec une certaine grâce à une soixantaine de mètres du sol. Leurs caquètements qui couvraient presque tous les bruits humains et mécaniques, augmentaient encore le caractère étrange de l'ambiance qui régnait dans la ville, ambiance oppressante et crépusculaire que d'aucuns comparaient à la fin du monde.(Tout de suite les grands mots !). En ce qui me concerne, je trouvais cette opinion vraiment exagérée, mais force était de reconnaître que la situation n'avait rien de réjouissant.
Durant toute la matinée et une bonne partie de l'après-midi, la population fut pour ainsi dire laissée à l'abandon. Aucune réaction officielle ne fut émise, et les autorités de police se refusèrent à tout commentaire. Cela ne manqua pas de causer un grand désarroi parmi les habitants de la ville, et j'entendis plusieurs personnes se demander si le gouvernement n'avait pas tout simplement décidé d'ignorer le problème, ou pire, de s'enfuir à l'étranger en nous laissant nous débrouiller tout seuls.
Mais heureusement, sur le coup de quinze heures trente, un communiqué du ministère de l'agriculture vint mettre les choses au clair, et bientôt l'on en sut un peu plus sur la stratégie que comptaient adopter les respectables personnages qui veillent paraît-il si bien à la destinée de notre nation.
La déclaration du ministre de l'agriculture était on ne peut plus claire. Il affirmait que tout le pays était touché - ce qui en soi n'était pas une grande surprise - et disait en termes choisis et avec la poigne qui lui était coutumière, qu'après s'être concerté avec le premier ministre et ses collègues des ministères de la guerre, des invasions, et des armes à feu, il avait décidé de donner l'autorisation à tous les chasseurs du pays de sortir du placard leurs fusils et leurs chapeaux à plumes de faisans, et de tirer à volonté sur tous ces encombrants volatiles à qui l'on n'avait rien demandé, et qui gênaient la vie publique de façon bien trop importante pour qu'on les laisse faire sans réagir.
" Allez-y de bon coeur " disait-il, " fusillez-moi toutes ces bestioles, et faites-en rôtir autant qu'il vous plaira ! " Très optimiste, son communiqué se terminait par les mots : " Bon appétit ! "
Bien entendu ce genre de proposition avait de quoi séduire les amateurs de tueries collectives, mais hélas on se rendit très vite compte que tout cela était un peu trop simple, et que ce n'était pas en appliquant une telle méthode que l'on mettrait fin à une invasion de pareille ampleur.
En effet, même si dès que l'ordre leur en fut donné tous les adeptes de l'art cynégétique du pays se mirent à tirer vers le ciel avec un enthousiasme aussi ardent que communicatif, il fallut au bout d'assez peu de temps se rendre à l'évidence que ces poules étaient bien trop nombreuses pour que l'on puisse en venir à bout aussi facilement. Dès qu'un groupe de chasseurs tirait vers elles en un endroit précis, un trou se formait dans le ciel, et laissait quelques instants passer librement la lumière du jour. Mais aussitôt que les victimes de ce joyeux carnage s'écrasaient sur le sol en lâchant un dernier gloussement d'effroi, le trou se refermait, comme si l'essaim se reformait automatiquement.
Il semblait en fait qu'il y avait plusieurs couches de poules, qu'elles ne se contentaient pas de voler les unes derrière les autres à la queue leu leu, mais que faute de place elles avaient dû se superposer, et qu'à certains endroits ces couches avaient une épaisseur vraiment considérable. Se débarrasser de ces animaux paraissait impossible. C'était un peu comme si l'on avait essayé de tirer sur les nuages.
Lorsque vint la fin de la journée, tous les chasseurs étaient morts de fatigue. En quelques heures toutes les cartouches dont ils disposaient avaient été utilisées. Les rues, les places publiques, et les toits des immeubles étaient alors non seulement recouverts des innombrables oeufs tombés depuis le début de l'invasion, mais aussi de toutes les poules abattues en plein vol. Nous marchions pour ainsi dire sur un tapis de poules dont les os craquaient sous nos semelles, et il semblait peu probable que nous puissions toutes les manger ainsi qu'il avait été prévu. Chacun des habitants de la ville ramassa quelques carcasses pour sa consommation personnelle, mais le reste dut être évacué par les services d'hygiène. Ce soir-là, tout le monde mangea sa poule en se demandant si ce qui nous arrivait était bien normal. De l'avis général il semblait que non.


Les deuxième et troisième jours après le début de l'invasion, presque aucun évènement notable ne se produisit. La situation était stationnaire. La nuée de poules, toujours aussi dense et aussi mystérieuse, poursuivait sa progression dans le ciel de la ville, et leurs oeufs nous tombaient toujours sur la tête en aussi grand nombre. Face aux résultats fort peu satisfaisants de la partie de chasse improvisée du premier jour, la plupart des personnes possédant un fusil ne jugèrent pas utile de se réapprovisionner en munitions, et seule une poignée d'acharnés continua à gaspiller du plomb dans cette inutile entreprise. Installés sur leurs balcons ou les toits de leurs immeubles, ils tiraient sans vraiment regarder où ils pointaient leurs armes. Même les plus combatifs avaient perdu tout enthousiasme, et s'ils continuaient à tirer vers le ciel, c'était plus par orgueil que par véritable conviction. Ceux qui reçurent des cadavres sur la tête furent ceux qui se lassèrent le plus vite. C'était à des poules bien grasses que nous avions affaire, et les recevoir sur le coin de la gueule n'avait rien de très amusant. À l'aube du troisième jour on n'entendait d'ailleurs plus un seul coup de feu dans la ville, et tout le monde avait perdu l'espoir de s'en débarrasser par ce seul moyen.
Pendant tout ce temps, les autorités demeurèrent absolument silencieuses au sujet de la crise que traversait le pays. La télévision diffusait en boucle des spectacles de danse folklorique, la radio d'État se contentait d'affirmer sans la moindre preuve que la situation était sous contrôle, et les journaux se répandaient en analyses toutes plus absconces les unes que les autres.
Il était impossible de savoir avec exactitude ce qui se passait en haut lieu, mais l'opinion la plus souvent émise parmi les gens avec qui je discutai était que les membres du gouvernement étaient bien trop paniqués pour arriver à faire quoi que ce soit d'utile à la nation.
Devant pareille situation chacun se débrouillait comme il pouvait, et comme nous sommes un peuple raisonnable, nous prîmes notre mal en patience. On n'eut pas à noter de révolte de grande ampleur, et l'on tâcha de garder une vie normale en dépit des curieux évènements qui nous frappaient. On évacuait au fur et à mesure les oeufs qui s'écrasaient à terre, les rues étaient balayées en permanence, et l'on était très prudent lorsqu'on sortait de chez soi.
Pourtant, malgré ces précautions, de tragiques accidents durent être déplorés. De nombreuses personnes âgées glissèrent sur les trottoirs. Cela donna beaucoup de travail aux hôpitaux, et malheureusement trois d'entre elles se brisèrent le cou, ce qui ne fit plaisir qu'à leurs héritiers car elles étaient, paraît-il, très riches et d'une compagnie fort peu agréable.
Le quatrième jour de l'invasion, un nouveau communiqué fut enfin publié par le gouvernement. Il était assez laconique, et se bornait à nous informer que les trois aéroplanes et les deux montgolfières dont disposait l'armée allaient être envoyés en mission afin d'évaluer la situation de plus près, et de se faire une opinion plus précise de la stratégie à adopter. Cela nous sembla être une décision de pure forme, une sorte d'acte désespéré destiné principalement à rassurer la population, et à faire croire que le gouvernement savait ce qu'il fallait faire pour ramener le calme, mais qui en fait n'allait servir à rien ou à pas grand-chose.
On pouvait en effet se demander de façon fort légitime ce que trois misérables avions à hélices et deux pauvres aérostats rapiécés pourraient bien rapporter comme informations nouvelles alors qu'il suffisait de lever la tête pour avoir une vision totale de ce qui arrivait à notre pauvre pays.
D'ailleurs, à l'aube du cinquième jour, on apprit sans aucune surprise que les deux montgolfières et l'un des aéroplanes n'avaient même pas pu décoller, et que les deux autres, juste après s'être envolés, s'étaient écrasés sur le sol. Ils avaient été pris dans un tourbillon de poules qui les avaient déstabilisés et leur avait causé d'irréparables dégâts. On promettait déjà des funérailles nationales à leurs pilotes, mais cela ne faisait rien pour racheter la bêtise de cette opération qui comme on pouvait s'en douter fut un échec complet.
Après ces tragiques évènements la situation parut à beaucoup encore plus désespérée. On réfléchissait, on élaborait sans trop y croire des plans plus ou moins saugrenus qui préconisaient l'utilisation de filets à papillon géants, de catapultes, ou même du gros canon qui venait tout juste de sortir de notre nouvelle usine d'armement, et dont le fût était paraît-il à peine tiède.
Cette dernière proposition eut semble-t-il un temps la faveur des plus bellicistes, mais par bonheur l'intervention sur les ondes de la radio nationale d'un colonel chargé du district militaire de la ville qui affirmait qu'il était hors de question d'utiliser des armes de destruction massive dans ce genre d'affaire en raison du haut risque d'accident, vint à point nommé remettre à leur place les quelques excités qui n'avaient pas songé au fait que les obus, après avoir atteint la nuée de poules, ne pourraient que nous retomber sur la tête et détruire une bonne partie de la ville sans profit pour personne.
Au bout d'une semaine il n'y avait toujours aucun changement, et il paraissait de moins en moins probable que nos dirigeants puissent faire évoluer la situation de façon favorable. Du reste, ils demeuraient presque tous silencieux, et se faisaient les plus discrets possible. De toute évidence ils étaient conscients de leur incompétence, et beaucoup devaient ressentir une trop grande gêne et une trop grande honte pour oser s'exprimer en public.
Les choses en restèrent là pendant encore une bonne douzaine de jours. Les poules passaient en perdant leurs oeufs, et nous vivions sous leur mystérieuse et oppressante domination, en esclaves de cette improbable tyrannie.
Mais un jour, c'était exactement trois semaines après le début de l'invasion, un évènement que l'on n'attendait plus se produisit. Cela vint faire éclore en nous un regain d'optimisme au moment où l'on s'y attendait le moins. Ce devait être vers midi. Je venais de sortir de chez moi pour acheter du lait et de la nourriture pour mon poisson rouge, quand, jetant machinalement un regard vers le ciel opaque éclairé par les seuls réverbères, je vis à ma grande stupéfaction un petit trou se former dans la nuée de poules jusque-là si compacte. Par ce trou un mince rayon de lumière parvenait à percer. De toute évidence le nombre de poules présentes dans l'essaim tendait à diminuer, tout comme la quantité d'oeufs qu'elles lâchaient par minutes. Très intrigué par ce que je venais de découvrir, je m'assis sur un banc tout en gardant les yeux en l'air, et j'observai le ciel durant quelques minutes afin de m'assurer que ce que je soupçonnais était bel et bien exact.
Après un examen minutieux de la situation, il m'aparut bientôt évident que des choses nouvelles se passaient parmi les poules. Non seulement d'autres petits trous commençaient à se former de-ci de-là et laissaient de façon de plus en plus importante passer la lumière du jour, mais en plus les poules qui passaient alors au-dessus de moi semblaient en moins bonne forme que celles que j'avais observées les jours précédents. Elles volaient avec plus de difficulté, produisaient des oeufs plus petits et plus cassants, et certaines perdaient même leurs plumes en cours de route.
Cette fois les choses paraissaient claires ; ça sentait la fin. Le plus gros du troupeau devait en avoir fini. Sans doute n'y avait-il plus que les retardataires et les éléments les plus affaiblis par le voyage qui devaient encore traverser notre pays. D'ailleurs, lorsqu'on regardait vers l'est, on pouvait déjà avoir l'impression que l'horizon se dégageait quelque peu. Ce n'était pas encore très précis, mais avec un peu d'imagination on pouvait sans peine apercevoir comme une lueur du côté des collines, la où jusqu'alors n'avait cessé d'apparaître de nouvelles poules.
Pour vérifier cette impression, je décidai bientôt de remonter chez moi, et de grimper sur le toit de mon immeuble, endroit où je pourrais bénéficier de l'une des meilleures vues panoramiques de la région. Je n'étais évidemment pas le seul à avoir remarqué qu'il y avait du nouveau dans le ciel, et déjà plusieurs de mes voisins qui avaient eu la même idée que moi se trouvaient au sommet de l'immeuble. Ils avaient tous des mines réjouies, et criaient en s'agitant : " regardez, de ce côté-là le ciel est dégagé ! Si ça continue comme ça, ce soir elles auront toutes disparues ! "
Et en effet, à cette hauteur on voyait parfaitement le bout de la nuée de poules. Lentement le ciel s'éclaircissait, la densité de l'essaim s'amenuisait de façon assez considérable, et bientôt l'on put pour la première fois depuis trois semaines éteindre l'éclairage public.
Bien entendu la joie de la population était immense. Les voitures klaxonnaient dans les rues, et les gens s'embrassaient comme un jour de libération. Vers le milieu de l'après-midi plus des trois quarts du ciel étaient dégagés. La ville semblait se réveiller d'un long cauchemar. Presque plus aucun oeuf ne s'écrasait sur le sol, et l'on se réhabituait peu à peu à ne plus entendre les incessants caquètements qui bourdonnaient à nos oreilles. Le soulagement était général. Ne manquant pas d'audace, le gouvernement fit savoir qu'il se félicitait de la tournure qu'avaient pris les évènements, et remerciait la population d'avoir su rester calme durant la crise. Visiblement la vie normale pouvait à présent reprendre son cours, et il ne nous restait plus qu'à espérer que jamais plus une chose de ce genre ne nous arrive.
La dernière poule fut observée à 19H30. Elle était maigrichonne et ne battait plus des ailes avec beaucoup d'entrain. Elle s'écrasa en plein milieu du square de mon quartier après avoir poussé un dernier et très faible gémissement, puis fut récupérée par les services vétérinaires du ministère de l'agriculture qui l'empaillèrent avec soin. Elle finit paraît-il sur le bureau du ministre, ce qui lui fit un très beau souvenir.
D'après ce que je sais, jamais pareil phénomène ne s'est produit dans une autre partie du monde. Seul notre pays a connu ce genre d'invasion. Après tout, c'est une gloire comme une autre.
Depuis que cela nous est arrivé je me pose un nombre incalculable de questions auxquelles je ne parviens pas à trouver la moindre réponse cohérente : pourquoi ce soudain envahissement ? Pourquoi ces poules arrivaient-elles en si grand nombre ? d'où venaient-elles ? Quelqu'un les avait-il envoyées chez nous dans le but de nous nuire, et si oui, qui ? Pourquoi lâchaient-elles leurs oeufs en plein vol ? Y avait-il un risque qu'elles reviennent un jour dans l'autre sens ?
Ces questions sont évidemment légitimes. Mais après tout, pour le bien être de notre peuple il est peut-être préférable que le mystère reste entier. Peut-être vaut-il mieux oublier cette étrange histoire qui a déjà occupé nos esprits durant bien trop longtemps, et faire comme si rien ne s'était passé…


FIN

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