BUBULLE
Lorsqu'on est une baleine, que l'on vit au fond des eaux, et que l'on a pour seuls amis les pieuvres, les hippocampes, et les bernard-l'ermite du grand océan, ce n'est pas tous les jours que l'on a l'occasion de fréquenter les gens du monde. Il n'est dès lors pas étonnant que Bubulle, l'une des baleines les plus respectées de ce côté-ci de la banquise, eut du mal à croire à ce qui lui arrivait quand un beau jour elle vit arriver vers elle l'empereur, sa femme, et le petit prince, ainsi que diverses comtesses, marquises, et baronnes habituées des réceptions impériales.
" C'est trop d'honneur ", pensa-t-elle un peu confuse, " tous ces gens si bien habillés, coiffés de couronnes scintillantes, et couverts de pierreries, comment ont-ils eu l'idée de me rendre visite, moi qui ne suis qu'une pauvre baleine tout juste bonne à errer d'un océan à l'autre ? "
Elle était très émue, car elle croyait en toute honnêteté que ces braves gens étaient vraiment venus lui rendre visite. Elle était fort gênée à l'idée de se présenter à eux sans même avoir pris soin de faire sa toilette, et rougissait jusqu'au bout de la queue tant elle était impressionnée. Elle ne savait pas où se mettre, se sentait flageoler, et se posait toutes sortes de questions à propos de la manière dont se pratiquait le baisemain.
Hélas, comme elle voyait couler à pic les membres de la famille impériale et leurs amies aristocrates, elle dut bientôt se rendre à l'évidence que quelque chose ne tournait pas rond dans cette étrange affaire, et ce n'est que lorsqu'elle vit passer devant ses gros yeux tristes le paquebot impérial qu'elle comprit qu'un terrible naufrage venait d'endeuiller la nation.
FIN