Si le chemin que tu empruntes ne te conduit pas là où tu veux, prends une autre route...

 

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AGENDA


Elle a trouvé un carnet verdâtre, un peu sale. Elle l'ouvre et se trouve engagée malgré elle dans une sorte de spirale. Elle va toucher, sans l'avoir pressenti, du fond de ses entrailles ou de son esprit, les secrets d'un jour, d'une semaine, d'un mois, d'une année ou peut-être même d'une vie.

A la première page, elle est fascinée par des pattes de mouche quasiment illisibles. Elle essaye de deviner à partir d'un nom, d'un prénom, d'un numéro de carte d'identité, d'un groupe sanguin, qui se cache là. Elle essaye d'extrapoler à partir des blancs et des tâches. Pourquoi n'y a t-il pas d'adresse, de numéro de téléphone, de numéro de compte bancaire, d'indications relatives à la personne à prévenir en cas d'accident ?

On trouve un carnet, on est incité à remonter le fil, mais on est dépourvu de réelle stratégie pour le faire. On appréhende un instant que l'on possède un instinct de détective sans disposer des moyens pour assumer cette fonction.

Elle va plus loin que la page des renseignements personnels. Au premier janvier 2000, elle ne trouve que la formule pré-imprimée "Meilleurs vœux pour 2000". Elle imagine que d'autres avant elle, ont vécu ce type d'expérience. Elle a découvert un agenda de l'an 2000, oublié là sur l'escalier d'entrée d'un immeuble en démolition. Le cuir de la couverture est légèrement déchiré, griffé. Elle le manipule avec prudence comme le feraient des artificiers avec une bombe, des archéologues avec un vase très ancien, un amoureux avec une lettre de sa bien-aimée.

Elle a toujours été fascinée par les choses ordinaires qui offrent un détail spécial. A partir d'un stylo, d'une punaise, d'un morceau de plastique, elle, la petite dactylo à la vie étriquée, se complaît à laisser venir ce qui vient. Son cœur bat la chamade pour un couteau cassé portant des marques rouges. Sa respiration s'emballe pour une odeur de moisi surgie d'un sac en papier. Ses muscles se tendent pour des traces de pas observées sur la terre humide. Elle imagine, elle vogue parfois ailleurs pour trois insectes écrasés sur un appui de fenêtre, pour des traces d'excréments séchés sur le toit d'une voiture, pour une limace sur une feuille de salade.

S'immiscer dans ce qui lui est inconnu a pour elle une volupté tellement intense qu'elle ne pourrait la décrire avec suffisamment de justesse. Effleurer d'autres trajectoires que la sienne, tenter de démêler l'écheveau de vies complexes, telle est sa passion. Sa respiration, les battements de son cœur, sa température interne, sa transpiration subissent l'influence de ces mises à jour. Il ne lui est pas utile d'aller au cinéma ou au théâtre pour s'émouvoir davantage. Elle échafaude des scénarios, elle se fait peur, elle se fait rire. Frissons, fous rires garantis selon l'humeur du moment.

Elle ouvre un carnet verdâtre à la page marquée "semaine 4". Elle déchiffre au mardi 25 : "Le pauvre moineau trouverait silencieusement la voie". Elle pense à un agent secret. Elle voudrait décrypter un code. Elle fait le silence en elle. Rien ne vient.

Elle va plus loin. "Semaine 7, vendredi 18 février". A l'encre rouge, d'une écriture bien lisible, une autre phrase : "Quand le givre se sera dissipé, le perce-neige scintillera".

"Semaine 14", mardi 4 avril". A l'encre verte, en caractères arrondis, une affirmation : "La flèche est à présent lancée". Elle pense à un jeu d'enfant. Elle se souvient de rébus, de charades.

Elle relit le nom. Elle hésite. Les o et les a sont indistincts. Les m, les n et les r se ressemblent. Elle en revient aux pages centrales. "Semaine 21, jeudi 25 mai" : "Année-lumière, anniversaires".

Elle feuillette, à la recherche d'un rendez-vous, d'une visite envisagée, d'une occupation à réaliser. Rien. Ça et là, des mots. Rien de cohérent.

"Semaine 25". Pas une parole. Un pétale de fleur, une feuille séchée. A l'encre mauve, l'esquisse maladroite d'un canard.

"Semaine 27"…

A chaque jour, des chiffres, des exclamations, des signes pareils à de petites libellules ou à des araignées. Plus loin, de la calligraphie arabe. Plus loin encore d'autres écritures. "Hello, secousses, foire, ruses inutiles". Des mots éparpillés. Des collages, des sentences collées comme des papillons, chevauchant plusieurs jours. Des gribouillis. Les empreintes de petits doigts passés dans de la peinture brune ou dans du chocolat. Des mots effacés avec du correcteur liquide. Plus bas, comme une aquarelle.

En relisant le carnet, elle n'est pas au bout de sa surprise. "Samedi 11 mars". Des ronds multicolores, confettis ou astres qui rendent le jour léger comme un jour de fête.

Un bout de papier pelure avec une poule et des poussins, scotché à la date du 24 avril, lundi de Pâques.

Un brin de muguet, aux traits fermes, représenté au lundi premier mai.

Deux anneaux glissés l'un dans l'autre à la date du 26 août. Jour de noces, alliance d'affaire, d'amour ou de pouvoir ?

Son cœur chavire. Sa gorge se serre. Un vrai désir monte en elle. Elle est pétrie de l'envie soudaine d'élaborer un herbier, de rédiger son journal.

Elle referme le carnet sale et usagé. Sous les doigts, elle sent comme un carton. Elle regarde la couverture arrière. A l'intérieur, entre deux encoches apparaît une carte. Pas une carte de crédit, pas une carte d'affiliation. Pas une carte à jouer. Une carte aux caractères inconnus. Elle pense au Japon, à la Chine. Elle est sidérée. Elle referme vite. Elle s'interdit d'aller plus avant. Elle n'a plus la force de faire face. Elle va porter cela au commissariat de police. Elle doit s'en débarrasser, vite. Elle se retrouve plus légère. Elle a fait son devoir. Le policier a d'autres chats à fouetter. Des objets perdus, il y en a tant. Des reliefs de contenu de sacs à main volés, il y en a tant. Il soupire. Il range le carnet dans une pochette. Il prend note d'une déposition sommaire.

De temps en temps, elle ne pourra s'empêcher de songer au petit agenda vert. De temps à autre, dans son propre agenda, elle dessinera, elle notera un mot évocateur pour elle seule, elle y glissera une plume, une étamine. Elle demandera à un ami d'y calligraphier une pensée, à un artiste régional ou à un sportif de passage d'y apposer sa signature, à un enfant d'y laisser des empreintes de l'index trempé dans la gouache.

Elle commencera un herbier. Elle griffonnera parfois quelques réflexions sur le calepin où elle inscrit sa liste de courses.

Plus tard, elle versera la découverte de l'agenda dans les profondeurs de sa mémoire. A l'occasion, il réapparaîtra. Un jour de pluie, d'ennui, de disette. Alors elle en fera quelque chose. Quelques lignes, un début de poésie romantique ou de récit policier, un bavardage futile.

On a toujours besoin de problèmes non résolus, d'énigmes en suspens pour émailler sa vie de saveurs particulières. On a besoin d'éléments voilés à essayer de déchiffrer. Percer le sens caché d'événements pimente souvent les existences parfois si ternes.

Des signes impénétrables, incompréhensibles sont aussi là pour rappeler que nous sommes fragiles, que nos origines et nos destins recèlent leur part d'obscurité…

Combien de tâches non terminées pour passer le temps. On trouve un collier de pacotille, on le passe autour du cou, on se regarde dans un miroir, on tire la langue, on sourit, on grimace. Les minutes passent à s'amuser de sa trouvaille. Puis on le pose dans une boîte où on range les choses à réparer parce qu'on s'est aperçu que certaines perles de verre sont dépolies ou on va le glisser dans un tiroir pour le simple plaisir d'amasser. Souvent, on l'oublie jusqu'à ce que se pointe le cafard. On trouve un agenda usagé, on échange ce qui y est noté contre des hypothèses. On entre dans un dédale de journées à revivre. On y mendie de maigres informations. Magie de traits qui deviennent chefs d'œuvre, magie d'annotations qui portent à la rêverie. On a la tête ailleurs. On se distrait. On a envie de gérer autrement son propre agenda. Puis pour une carte dont on ne devine pas l'usage, on pressent un mystère. On décide ainsi de s'en remettre à une autre sagacité que la sienne. On y repense un peu quand on s'ennuie. Souvent, c'est comme s'il y avait en nous une sorte d'appréhension à atteindre une issue !


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MARIE-AIMÉE


Il y a la force ordinaire, celle qui guide à travers le quotidien, celle qui suit à travers les jours. E puis, il y a celle que l'on devrait avoir, qu'il semble qu'on devrait construire au fil de sa vie, qui pourrait atteindre sa plénitude à l'âge adulte.

On ne connaît sa force que face à l'ennui ou à la douleur. Marie-Aimée a en elle la force ordinaire celle qui la fait astiquer la maison, celle qui la fait recevoir les clients, celle qui la porte à alléger le souci passager, celle qui l'aide à supporter la mauvaise humeur des collègues ou des voisins.

Marie-Aimée a parfois les idées noires. Quand elle pense à son unique sœur, de quinze ans son aînée, Marie-Aimée perd quasiment tout pouvoir sur elle-même. Elle se sent fragile comme l'éphémère, impuissante comme l'enfant, coupable comme le voleur.

Marie-Aimée regarde ses doigts, la pulpe de ses doigts marquée du rouge des groseilles qu'elle vient de presser. "Sale fille, lave-toi vite les mains". D'anciennes paroles de sa sœur lui reviennent et gâchent ce moment de presque bonheur.

Penser à sa sœur conduit à tout sauf au bien-être ! Tout ce qu'on lui a dit de bon jusqu'à présent, tout ce qu'elle a vécu de positif, tout ce qu'elle a imaginé de beau, peut être effacé par le souvenir d'une réflexion, d'une mimique, d'un geste de sa sœur. Le bonheur s'écroule d'un coup pour un de ces petits riens : photos, mots fétiches, parfums de son aînée.

Marie-Aimée est en vacances. Elle tranche dans ses désirs, dans ses envies, dans ses passions. Elle se sent forte. Elle est partie en vacances sans avouer à sa sœur qu'elle les passerait dans un club. Marie-Aimée a imaginé tant de réactions possibles de sa sœur qu'elle n'a pas osé dire simplement la vérité. Elle est à Cannes mais elle a dit qu'elle était à Nice. Elle est dans un club mais elle a dit qu'elle avait été invitée chez une copine qui possède un studio à Nice. Elle a prévu de multiples activités mais elle a dit qu'elle passerait le temps à repeindre le studio.

Aujourd'hui, Marie-Aimée envoie une carte postale à sa sœur. "Souvenir d'une petite escapade à Cannes" note-t-elle. La carte postée, Marie-Aimée se renseigne sur les possibilités de se rendre de Nice à Cannes en utilisant les transports en commun. Ainsi, mentir l'oblige à des pertes de temps, à des acrobaties imaginaires qui entretiennent plus encore sa colère à l'égard de sa sœur.

"Il faudra bien qu'un jour ou l'autre, elle sache." Cette réflexion d'une vacancière à qui elle se confie fait monter en elle une sorte de fièvre. "Vous allez probablement vous recouper. Que ferez-vous quand le mensonge lui apparaîtra ?"

L'ombre de sa sœur. Le bonheur terni par l'ombre de sa sœur. La brûlure à l'estomac venue de l'ombre de sa sœur. Le plaisir déchiré sous l'ombre de sa sœur. Le jugement, l'impression, le sentiment, le besoin de sa sœur remplacent si souvent les siens. Marie-Aimée a appris à s'estimer à travers les pensées de sa sœur. Marie-Aimée soupire. Il faudra des heures et des heures pour qu'elle émerge de nouveau.

Marie-Aimée est prise de court. Elle est rattrapée par sa sœur même dans ce lieu de rêve où le temps s'écoule agréablement pour les autres. Marie-Aimée se met à lire des polars. Ce n'est pas dans ses habitudes. Mais elle se met à lire les polars, à éplucher les manières de tuer, à détailler les mobiles. Les mobiles lui paraissent tellement futiles. Elle, elle a un bon mobile, un véritable mobile mais elle ne trouve pas sa manière...

Au retour des vacances, Marie-Aimée se regarde dans le miroir de sa chambre. Elle essaye de trouver en quoi elle ressemble à sa sœur mais elle ne trouve pas. Yeux verts, yeux bleus. Cheveux gris, jadis châtain, cheveux presque noirs. Visage ridé, visage lisse. Elle imagine sa sœur à ses côtés. Elle repense à ces photos de mariage. Elles portent toutes deux la même robe. Sa sœur qui s'est mariée deux ans après elle, a voulu porter sa propre robe. Sacrilège, profanation, scandale mais Marie-Aimée s'est tue. Elle a accepté sans sourciller.

Il y a la force ordinaire celle qui guide à travers le quotidien. Et puis il y a celle que l'on devrait avoir quand on atteint la maturité. Marie-Aimée a la force d'aborder son travail au magasin, un travail de secrétaire harcelée par un gérant exigeant. Elle a la force d'aborder les ennuis liés aux deux vols dont elle a été victime à huit jours d'intervalle. Elle a la force d'aborder les contraintes du nettoyage, de la cuisine, des exercices de gymnastique proposés dans son club, de l'écoute de vieux voisins. Mais elle n'a pas la force d'encore entendre sa sœur lui reprocher son divorce, ses gaspillages pour répondre aux normes de la mode, le temps perdu à faire du bénévolat dans l'école que fréquente sa petite fille.

Depuis le retour des vacances, guidée par un besoin imprécis, Marie-Aimée continue à lire des polars. Elle se met aussi à lire des faits divers. Strangulations, asphyxies et empoissonnements lui apparaissent sous des formes désirables, voluptueuses, lumineuses, chaudes.

Jour d'or. Jour de soleil. Jour de brise automnale. Jour de douceur. Marie-Aimée attend la visite de sa sœur, de passage à Paris pour un salon des antiquaires. Ensemble, elles prendront un bon repas avant le départ de sa sœur. Marie-Aimée cuisine avec talent. Les idées montent en elle comme des effluves d'alcool, des brumes enchanteresses. Elle mangera du pâté tandis que sa sœur qui a horreur des pâtés dégustera un carpaccio de thon acheté chez un traiteur réputé. La garniture sera pareille pour les deux entrées, une salade d'herbes amères, garnie de pignons de pin, de tomates séchées et de lamelles de truffes, assaisonnée par une vinaigrette aux trois huiles et trois vinaigres. Une palette de couleurs et une palette d'odeurs exceptionnelles. Une garniture pareille pour les deux, juste un peu de mort aux rats en plus pour agrémenter l'assiette de sa sœur. Un de ces riens qui change tout. Comme un de ces sourires, un de ces parfums, une de ces saveurs qui font basculer de l'agréable vers le divin, du désagréable vers l'insoutenable.

Jour d'or. Jour de grâce. Le conflit est venu très tôt pour un numéro de téléphone refusé à un voisin. Le mobile s'est étoffé. L'énervement justifiera la distraction fatale, celle qui fait saisir la salière contenant la mort aux rats plutôt que la salière contenant du sel de cuisine. Une imprudence sans plus? Une imprudence pareille à celle de la ménagère qui verse un fond de détergent pour vaisselle dans une bouteille de limonade vide, ou de celle de l'infirmière qui confond les boîtes à pilules de deux personnes âgées pensionnaires d'un même home.

Marie-Aimée pleure. Elle n'est plus un oiseau en cage. Marie-Aimée a gagné sa liberté. Jamais plus on ne harcèlera, jamais plus on ne l'accablera de reproches. Jamais on ne la soupçonnera, elle était si dévouée, si bonne, si patiente. Pour sa sœur, elle s'est tant sacrifiée avec une mine radieuse, jusqu'à lui prêter sa robe de mariée, jusqu'à lui présenter des excuses alors qu'elle était innocente, jusqu'à lui offrir les meilleurs vins, jusqu'à lui cuisiner des petits plats raffinés, jusqu'à interrompre des vacances pour l'aider à soigner une mauvaise grippe ! De cela, ses enfants et ses neveux témoigneraient à coup sûr s'ils étaient amenés à le faire !


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INTUITIONS DE FEMMES

RÉCIT DE LAURA
Vendredi 8 octobre 14 heures. Le lecteur de compact disc vient de s'arrêter. Je lève les yeux de mon dessin. J'aperçois un homme. Un homme sur un toit d'un 4x4 dans le champ juste en face de moi. Un homme avec des jumelles. Je tressaille. Mon cœur bat la chamade. Mon corps tremble. Ma tête s'échauffe. Un homme aux cheveux blonds, en training vert sombre sur le toit d'un 4x4 noir. Un homme qui me regarde, qui voit que je le regarde. Un homme agile comme un félin qui descend du toit de son véhicule, rentre dans son engin, se met au volant, fait marche arrière et qui s'en va, me laissant avec ma peur.

Je reste assise sur ma chaise. Des images s'entremêlent. Un homme en training vert foncé qui rentre dans mon living, un homme blond qui braque une arme sur moi, un homme qui me ligote. Je vais fermer tous les volets de mon bungalow. Puis j'attends, assise sur ma chaise, devant mon dessin inachevé, dans l'obscurité.

15 heures sonnent. Je suis comme paralysée. Aucun homme n'est venu. Aucun bruit ne s'est fait entendre pour accroître ou réduire mon angoisse. Voici environ une heure que je n'ai plus fait un seul trait sur mon bristol, une heure que j'ai la frayeur au ventre. Mes épaules sont lourdes, mes mains sont crispées sur mes genoux.

16 heures sonnent. Les images ne cessent de défiler. Je me remets à dessiner à la lueur d'un lampadaire. Mon trait est moins ferme. La plume n'obéit plus à ma main.

Je vais m'asseoir dans un fauteuil. Je demeure repliée sur moi-même. La tête entre les mains. Les coudes serrés contre la poitrine. Les yeux fermés. Je frissonne. J'ai froid. Il me semble que quelques minutes s'écoulent ainsi.

"Que fais-tu ainsi ? Tu es malade ?" Mon mari vient de rentrer de sa journée de travail. Il me trouve assise dans le fauteuil, repliée sur moi-même. Je lui dis tout en vrac, le réel et l'imaginaire.

"Téléphone à la police, c'est plus sûr."

"Madame, c'est à 14 heures qu'il fallait nous appeler. Il est trop tard, il n'y a rien à faire. Vous avez noté le numéro de plaque ? … Ah, même pas. Il n'y a rien à faire… "

Ainsi, je suis renvoyée à moi-même. Mon mari ouvre les volets. Il prépare le souper.

Rien, je n'ose plus rien faire. Même pas réchauffer le potage. Même pas glisser le plat contenant le reste de navarin dans le four à micro ondes. Même pas dresser la table.


RÉCIT DE TONY
Octobre. Je suis allé à Val-au-Pont. Je me suis dirigé vers le lotissement des oiseaux. J'ai roulé dans un champ en friche, derrière la dernière avenue. Je me suis amusé à regarder à l'intérieur des maisons. Ce jour-là, je n'avais pas de projet. Juste voir ce qu'il m'était donné d'observer. Des intérieurs cossus, des volets fermés, des tentures tirées, des gens occupés à faire des choses ordinaires. Une bonne femme qui repassait près de la porte-fenêtre de sa cuisine, une autre qui dessinait, un homme qui pianotait sur le clavier de son ordinateur. Et puis des animaux. Un gros chat noir, un chien, des oiseaux. C'est toujours intéressant d'observer l'intérieur des maisons. Dans la dernière maison du lotissement, près du petit bois, j'ai observé de beaux tapis et de nombreuses peintures. J'ai pensé "Voilà une maison intéressante pour Roger."

Puis, je suis resté fasciné par la femme qui dessinait. On aurait dit ma mère quand elle confectionnait des cartes de vœux pour le marché de Noël de son association. Une attention d'enfant. Un cadre reposant. Des murs peints en beige, des fauteuils blancs, des meubles en bois clair, une étagère avec des coquillages et des bouquets séchés, des tentures jaunes, lumineuses. Puis la femme m'a vu. Je suis reparti. J'ai fait un petit tour vers le lotissement du Prince.


RÉCIT DE ROGER
Tony m'a dit qu'il avait vu un bel intérieur au Lotissement des Oiseaux à Val-au-Pont.

J'ai visité la bicoque, le soir du réveillon de Noël. J'avais bien droit à mon Noël. Je n'ai rencontré aucune peine à entrer. Une véritable aubaine ! La porte de la grille d'entrée et la porte de la buanderie n'étaient pas fermées à clef. J'ai même trouvé un escabeau pour pouvoir décrocher facilement les toiles les moins accessibles. J'ai embarqué quelques Chavepeyer, quelques Paulus et un Delporte pour le petit musée personnel du boss. Il avait droit lui aussi à son Noël. On n'a découvert le vol qu'après le Nouvel An.


RÉCIT DE LÉO
Laura est une femme inconsistante. Maintenant, qu'on vient de me voler plusieurs toiles, elle se souvient qu'en octobre, elle avait vu un tout-terrain dans le champ en friche derrière la maison. Sur le toit du véhicule, il y avait un homme en jogging, armé de jumelles. Que pouvait-il faire d'autre que du repérage ? Pourquoi n'avait-t-elle pas relevé le numéro de plaque, averti la police, prévenu tout le voisinage ? Pourquoi ?

Depuis le vol, Laura baisse la tête dès qu'elle me rencontre. Elle sent la faute. Elle semble harcelée par le remords.

Angèle, la femme de ménage est une femme frivole. Le lendemain de notre départ en vacances, elle est venue faire le grand nettoyage. Un coup de fil l'a rappelée chez elle avant qu'elle ait terminé son travail. Son chien venait d'être renversé. Sa fille l'appelait au secours. Angèle est rentrée chez elle sans prendre les mesures de sécurité nécessaires. Elle a oublié de fermer la grille, la porte de la buanderie et celle du garage. Elle a oublié de ranger l'escabeau qu'elle avait utilisé. A croire qu'elle avait le feu aux trousses parce que son toutou avait été blessé.

Moi, je pensais être à l'abri. Avec ma clôture, mes volets, mes vitres blindées, mes serrures trois points. J'avais déjà voulu faire placer une alarme mais ma femme s'y était opposée. "Que ferons-nous quand nous gardons les chats de notre fille ou le chien de mon frère ? Et si l'alarme se déclenche intempestivement ? Et si je n'arrive pas à retenir le code ou à le composer assez vite ? Et si, et si…" Comme toujours, j'avais cédé face à des arguments qui n'en étaient pas.

A présent, je fulmine contre Laura, contre Angèle, contre ma femme plus encore que contre le cambrioleur.


RÉCIT DE MONIQUE, UNE AMIE DE LAURA
Laura m'a dit qu'en octobre, elle avait vu un type sur le toit d'un 4x4 qui regardait avec des jumelles à l'intérieur de sa maison.

En novembre j'ai remarqué, en compulsant "Décoration de la maison" chez mon coiffeur, un intérieur qui ressemblait fort à celui de Laura. Une étagère en bois clair garnie de gros coquillages et de bouquets séchés, près d'un grand canapé blanc derrière lequel on voyait des tentures jaunes fort lumineuses. Je l'ai dit à Laura pour la rassurer mais elle n'a pas semblé m'entendre.

En janvier quand j'ai téléphoné à Laura pour lui présenter mes vœux, elle m'a dit qu'on était venu voler chez son voisin pendant qu'il était parti à la montagne. Comme Laura, j'ai immédiatement fait le rapprochement avec les faits qu'elle avait relatés en octobre.


RÉCIT DE VIRGINIE, UNE COPINE DE TONY
En octobre, Tony m'a décrit plusieurs intérieurs qu'il disait avoir visité en essayant de placer des assurances.

Il m'a notamment décrit en détail le living d'un bungalow dont l'ambiance lui paraissait fort zen. Des teintes claires, des lignes épurées. En passant chez un ami, architecte d'intérieur, qui tient une boutique en ville, j'ai reconstitué du mieux que je pouvais le décor qu'il avait observé. J'ai même pu trouver des tentures jaunes, brillantes, zébrées de traits orange qui correspondaient assez bien à celles qu'il m'avait décrites. J'ai photographié le résultat obtenu. Puis, je me suis amusée à réaliser le même type d'intérieur avec des coloris différents. J'ai rédigé un article "Du zen dans un living" qui a beaucoup plu aux lectrices de "Décoration de la maison".
J'adore la manière dont Tony décrit les intérieurs qu'il visite.


RÉCIT D'ANGÈLE
Le 23 décembre j'étais occupée à nettoyer les vitres extérieures chez Monsieur Léo quand mon portable a sonné. Tommy, mon chien, venait d'être fauché par une auto. J'ai rentré le seau, la raclette, la peau. J'ai laissé là l'escabelle sur la terrasse. J'ai enfilé mon manteau. Je suis partie au plus vite.

Je tremblais en conduisant. Je me suis arrêtée chez le vétérinaire, j'ai demandé à sa femme de l'envoyer chez moi, d'urgence. Je n'arrivais plus à contrôler le volant parce que je pleurais…

Tommy était ensanglanté sur le carrelage de la cuisine. Il gémissait. Le vétérinaire n'est pas arrivé longtemps après moi. Nous avons installé Tommy sur une couverture près du radiateur dans le salon. J'étais incapable de m'occuper. Je ne pouvais plus faire qu'une chose, regarder Tommy. Il me semble que ce soir-là, je n'ai pas mangé. Je ne me souviens plus de ce que ma fille et mon mari ont fait. J'ai passé la nuit dans un fauteuil. Épuisée, je suis assoupie au petit matin. Quand je me suis réveillée, Tommy était mort.

On l'a enterré dans le jardin. J'ai dit : "Cette année-ci on ne fera pas de sapin, pas de crèche, pas de repas de réveillon". Nous sommes allés tous les trois passer le réveillon chez maman, le seul membre de la famille avec lequel j'ai encore un contact régulier depuis le divorce de mes parents il y a deux ans. Je n'y ai presque rien bu ni rien mangé.

Ce n'est que le 30 décembre que j'ai pensé à faire des courses pour le nouvel an. J'ai acheté un tas de choses inutiles pour faire comme les autres.

Quand Monsieur Léo est rentré chez lui le 2 janvier, il a découvert qu'on avait cambriolé sa villa. Le 6 janvier, quand je suis retournée travailler, Monsieur Léo était fort fâché contre moi et Madame semblait fort triste.


RÉCIT DE SYLVIA, LA MÈRE DE TONY
Pour mon anniversaire, fin octobre, Tony m'a offert des fusains, des sanguines et du bristol. Il avait paraît-il eu cette charmante idée en voyant dessiner une de ses clientes.

Tony pense toujours aux autres. C'est un être délicat, comme l'était son père. Avec Tony, la vie devient légère. Tony vous emporte si facilement sur les traces de vos inclinaisons, de vos émotions, de vos désirs.


RÉCIT DE CLÉMENT, LE PATRON DE ROGER
Après Noël, Roger m'a apporté quelques toiles. Je les ai alignées le long du mur en crépi blanc de mon living. Mieux que dans un musée, j'ai goûté à leur beauté. C'est tout mon pays avec ses belles fleurs de charbonnages, ses terrils, ses travailleurs, ses eaux sombres qui était face à moi. Quand j'y ai goûté suffisamment longtemps, j'ai fermé les yeux pour les mémoriser.

J'ai pensé à mon père, à mon grand-père, à tous ces hommes du fond. Puis j'ai pensé à ma vie engloutie en conduites malhonnêtes. J'ai pleuré sur moi, sur eux. Le temps n'était-il pas venu de me retirer dans le sud, pour y couler des jours paisibles ? N'avais-je pas gagné assez ?

Roger a trouvé un trésor. Les toiles sont invendables mais je ne voudrais pas les vendre. Je les garderai cachées où que j'aille…


RÉCIT DE JEANNETTE, L'ÉPOUSE DE LÉO
Ce vol de tableaux qui s'est produit chez nous, la nuit du réveillon de Noël, je peux affirmer que je l'appréhendais et aussi que je le pressentais. Je n'avais pas envie de partir en vacances. J'aurais préféré courir les boutiques et fréquenter les théâtres qui proposent tant de spectacles superbes en fin d'année. J'avais comme une intuition. Il allait nous arriver quelque chose de fâcheux. Je pensais à un accident, un incendie, une avalanche, une maladie ou une panne. Et puis voilà, il y a eu le vol. Il n'y a pas eu d'effraction, pas de témoin, pas de dégâts. On n'a pas touché aux livres rares de Léo, pas plus qu'à mes bijoux. On ne s'est intéressé qu'aux toiles. Des toiles que Léo avait accrochées chez nous début octobre, après la mort de son père. Des toiles convoitées, j'en suis certaine, par quelques-uns. Par Alix, la gouvernante de mon beau-père, une des sœurs d'Angèle, notre femme de ménage, celle-là même dont la négligence a facilité le vol. Alix adorait épousseter les cadres. Par les voisins de mon beau-père. Comment de fois ne lui ont-ils pas dit : "Monsieur Castain, si vous pensez revendre une de vos toiles, pensez à nous. Nous vous en offrirons un bon prix".

Pour mon mari, ce vol est un drame. Ces toiles représentaient pour lui toute l'ascension sociale de son père. Elles symbolisaient sa persévérance, son flair, son bon goût, son souci de soutenir les arts. Je suis affligée. Depuis ce vol, j'ai perdu confiance en moi, en autrui, en l'avenir. Je donnerais tout ce que je possède pour qu'on retrouve les tableaux.

Laura Bol prétend qu'elle aurait aperçu en octobre un homme monté sur le toit d'un tout terrain qui était armé de jumelles et qui observait l'intérieur des maisons du lotissement. Elle prétend aussi avoir prévenu la police de ce fait. Pourquoi n'y a-t-il pas eu une surveillance du quartier ? Pourquoi ?


RÉCIT DE PAULE MOST, JOURNALISTE
J'ai relaté dans le journal le vol survenu la nuit de Noël à Val-au-Pont. Avant de rédiger l'article, j'en ai parlé à Laura Bol et à Jeannette Castain. J'ai tenté de rassembler les pièces du puzzle, à partir de leurs commentaires. J'aime ces moments passés à accumuler les informations. Je comptais continuer à m'intéresser à l'affaire, questionner Léo Castain et des habitants du quartier. Mais, aujourd'hui Roger m'a gâché mon plaisir. Il s'est confessé à moi, son amie d'enfance. "Jure-moi. Tu gardes cela pour toi." J'ai opiné de la tête. "Le vol de la nuit de Noël, à Val-au-Pont, c'est moi. Cela fait du bien de te le dire. C'est comme si j'étais absous."

Sous le sceau du secret, je me suis confiée à tante Jacqueline, la femme de l'oncle Martin, inspecteur de police à la retraite…A la réflexion, je pense bien qu'elle risque de lui répéter ce que je lui ai confié. Oncle Martin fera peut-être de toutes ces informations le sujet de quelques investigations durant cet hiver qui s'annonce si froid, si gris, si propice à la langueur…


RÉCIT DE SANDRINE B., STAGIAIRE A LA POLICE FÉDÉRALE
Je suis née sous une bonne étoile. Ma gentillesse a opéré. Hier, je suis passée dans la salle d'attente du commissariat. Sur un des bancs, il y avait un homme aux cheveux gris qui gigotait. Je suis allée vers lui. Je l'ai salué. Je lui ai dit : "Je peux vous aider ?" Aussitôt, l'homme m'a expliqué qu'il attendait l'inspecteur Romain, un ancien collègue. Romain était en mission à l'extérieur. J'ai insisté pour en savoir plus. "Je suis stagiaire depuis quelques mois. On me fait confiance ici dans le service."

"Rien d'officiel. J'ai des informations importantes pour lui au sujet d'un vol commis fin décembre. Je suis certain que ça va l'intéresser."

"Je peux vous écouter. L'inspecteur Romain risque d'être long. On sait quand il part, on ne sait jamais quand il va revenir…"

J'ai introduit l'homme dans un bureau vide près de la salle d'attente. Je lui ai offert un petit café avec un biscuit. Je lui ai souri. Puis j'ai noté l'essentiel de ce qu'il me disait. En fait, j'ai noté le nom d'un cambrioleur et quelques détails sur l'affaire.

Aujourd'hui, l'inspecteur Romain me félicite. "Une excellente réaction. Il nous faut des gens comme toi, motivés, réalistes, humains. Je t'épaulerai du mieux que je pourrai quand je ferai l'évaluation de ton stage…" Il s'en faut parfois de peu pour réussir. Un mot, un sourire, un café, une absence momentanée, un coup d'œil dans une salle d'attente, quelques notes sur un bout de papier.


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LE DÉCLIC


Du jeu des roues subsistent des traces violentes. Le paysage est réduit à cet espace, à cette cassure de sable prête à engloutir la voiture. Le pâle soleil d'hiver caresse la plaine et le plateau, mais la beauté du lieu est inutile. Tout n'est que futilité hormis ce traquenard. A grand peine, Sophie arrive à sortir de la voiture. C'est à la vue d'un bulldozer manœuvrant au loin, qu'elle a décidé d'entreprendre cette marche arrière bien périlleuse avant de rebrousser chemin. Elle crie, elle apostrophe le chef de chantier qui se trouve à plusieurs mètres. Le coupable, ce n'est pas elle. Elle vocifère de plus en plus. Parce qu'il y a l'urgence du rendez-vous de treize heures trente avec ses amies, elle se sent dans son bon droit. Coupables : l'homme qu'elle aperçoit au loin, les ouvriers qui se meuvent comme des fourmis plus loin encore, les pancartes qui auraient dû être plus nombreuses et plus grandes, les mots trop simples écrits dessus. Sophie s'agite, elle bousculerait quiconque se trouverait près d'elle. L'homme s'approche. Sophie dit l'insupportable, l'intolérable. Calmement, l'homme explique que le passage est interdit mais qu'il va appeler des ouvriers pour tenter de la sortir de cette fâcheuse situation. Sophie ne remercie pas. Le service lui est dû. Son temps est plus important que celui de ces travailleurs. Ce sont eux qui ont perturbé le cours de sa journée et non elle qui est une entrave au bon déroulement de leurs tâches.

Elle hurle : "Dépêchez-vous".

L'injure va jaillir tandis qu'elle jette un coup d'œil à sa montre. Le chef de chantier s'éloigne d'un pas décidé et régulier. Des jets de colère dans sa bouche, Sophie trépigne. Ses bras s'agitent en tous sens, sa tête dodeline sans arrêt, ses pieds martèlent le sol. Ce qu'elle désire, le fassent les esclaves qu'elle observe. Ils sont ses serviteurs. En son regard, point de compassion pour ces travailleurs qui vont s'affairer à une tâche difficile. En son cœur, la compassion est seulement pour elle. Pauvre femme, victime de ce besoin d'étendre encore et encore le réseau routier.

Ils sont six auprès d'elle. Trois glissent sur la pente pour atteindre l'arrière de la voiture et pour la pousser. De chaque côté un ouvrier pousse également tandis que le chef de chantier dirige l'opération.

Les ordres de Sophie ils n'en ont que faire.

"Des imbéciles, incapables de répartir judicieusement leurs forces. Des inefficaces. Des irresponsables", se répète-t-elle, tandis que pleuvent ses conseils.

L'opération dure une vingtaine de minutes. A son issue, pas un merci articulé, pas un billet donné pour faire savoir sa gratitude.

Plus de colère. Plus de panique. Juste le désir de se faufiler le plus vite possible vers sa voiture et de fuir cet endroit maudit.

Soudain, Sophie remarque que le phare arrière gauche est abîmé. De nouveau, la colère l'anime et elle leur lance violemment : "Vous auriez pu faire attention !", avant de se diriger vers la portière. Sophie atteint presque son but. Le plus petit s'avance jusqu'à elle. Sophie le bouscule, mais il se refuse à la laisser accéder au véhicule. Un autre homme se met à rire. Des rires parviennent en cascade. Sophie ne comprend rien. Elle n'entend que ces rires. Elle ne voit que ces hommes qui tous la dévisagent. Ils se mettent à l'encercler.

Le plus petit la prend par le coude et lui dit d'avancer sur le plateau, à pied, dans le sens opposé à la sortie. Tout en progressant, elle remarque une cabane. Quand ils parviennent à sa hauteur, ils l'y font entrer. Seul le chef l'accompagne à l'intérieur. Il lui demande de s'asseoir confortablement à la grande table en bois. Ensuite calmement, il lui explique qu'il aurait pu prévenir la police qui se trouve à une bonne centaine de mètres de là. Elle aurait eu une contravention. Il lui explique encore qu'il pourrait exiger un dédommagement en argent pour l'interruption du travail. Il lui explique qu'ils l'ont aidée et qu'elle ne trouve rien de mieux que de les accuser d'avoir abîmé un phare dont il n'est pas prouvé que ce sont eux qui puissent en endosser la responsabilité. Il lui explique qu'elle va les dédommager de tous leurs tracas et de leurs peines, en effectuant quelques menus travaux de bureau.

Sophie n'abdique pas. Elle s'obstine. Elle parle de ses amies qui l'attendent, de son temps si précieux. Tandis qu'elle cause, le chef de chantier lui prépare des papiers à recopier. Puis il explique comment noter ce qui figure sur ces papiers sur un document récapitulatif. Il lui fournit stylo et correcteur puis s'en va.

Sophie hurle pour elle seule. Elle lance les feuilles en l'air et les regarde retomber en ricanant. Elle s'accoude à la table. Le plus petit pénètre dans la cabane, il s'informe de l'avancement de la tâche. Il annonce que tout devra être terminé avant seize heures, sans quoi Sophie passera la nuit enfermée là.

Il est près de quatorze heures. Sophie se découvre vulnérable. Elle cède. Elle ramasse les papiers. Elle les range. Elle se met à recopier consciencieusement les données sur le grand document.

Vers quinze heures, Sophie inscrit les derniers renseignements. Elle se dirige vers la porte mais celle-ci ne s'ouvre pas quand elle actionne le bouton. Sophie crie de nouveau. Elle entend des pas puis voit la porte s'ouvrir en livrant le passage au chef de chantier. Il contrôle la réalisation de la punition. Il offre un café à Sophie. Sophie s'empresse de refuser et le renvoie à son incorrection. Elle s'enlise dans les mots. La colère refait surface devant l'audace de faire perdre plus de temps encore. Ignominie d'une proposition. L'homme s'appesantit. Un autre petit travail sera à effectuer. Un travail de nettoyage à l'intérieur d'un bulldozer. Sophie n'en croit pas ses oreilles. L'homme se déplace vers une armoire, il en sort un aspirateur et divers accessoires rangés dans une boîte. Il sort ensuite avec Sophie. Il tient dans une main l'aspirateur et dans l'autre main la boîte. Il éprouve quelques difficultés à fermer la porte de la cabane. Un bref instant, Sophie a envie de sourire devant son embarras. Sophie remarque que sa voiture n'est plus présente sur le chantier et fait des commentaires à ce propos. Elle vous attend sur la route, à l'abri de tout nouvel incident répond l'homme. Sophie est sceptique mais sa déception est telle qu'elle a perdu tout goût pour le combat. Elle se laisse aller à chiffonner ses projets anciens et n'envisage plus que de rentrer chez elle pour sortir de ce cauchemar. Les hommes sont rassemblés autour de l'engin. Le plus grand aide Sophie à grimper et lui passe les instruments dont elle aura besoin. A travers les vitres, Sophie devine des regards. Elle entend comme un murmure qui s'accentue. Cela devient comme un chant de galériens. Sophie s'active. L'aspirateur lui semble peu performant et il lui est malaisé d'atteindre les coins et recoins de l'engin. Sophie se sait liée par un contrat non-dit. Les chaînes sont invisibles mais bien présentes. L'odeur qui règne dans l'engin l'écœure un peu. Sophie endure la pire humiliation de sa vie.

De vieilles offenses affleurent alors qu'elle aspire la poussière. Honte d'avoir été surprise à six ans fouillant dans un tiroir chez une cousine. Honte d'être montée la dernière sur la scène quand elle a reçu son diplôme au collège. Honte d'avoir raté un soufflé à l'occasion des vingt ans de son fils. Que de vexations dans sa vie ! Après une demi-heure approximativement et tandis qu'elle rumine tous ces faits, le plus grand vient contrôler l'avancement et la qualité du travail. Il émet quelques compliments, aide Sophie à descendre. Tous deux rejoignent le groupe.

Sophie aperçoit des policiers qui s'approchent. D'un certain côté elle sait qu'elle est maintenant en sécurité mais s'est-elle jamais vraiment sentie insécurisée ? Son amie lui a dit que d'autres personnes empruntent régulièrement ce chantier interdit à la circulation mais qui constitue un raccourci bien tentant pour atteindre le centre sportif isolé dans la campagne. D'un autre côté elle sait qu'elle a été piégée. Le chef de chantier accueille les policiers. Il raconte tout ce qui s'est passé. Inutile de nier. Les traces des pneus attestent de l'incident. Sophie se sent abusée. Non seulement, elle a travaillé mais en plus elle aura une contravention et devra peut-être payer la prestation des hommes.

Toutefois les prévisions de Sophie sont inexactes. Les policiers lui soumettent une convention. Sophie confessera son imprudence, reconnaîtra dans un court spot télévisé tous les désagréments subis par de braves ouvriers du fait de son inconséquence. Elle témoignera pour que d'autres respectent les signalisations. Elle échappera ainsi à l'amende méritée.

Oui, Sophie vit la pire humiliation de sa vie. Elle déteste tous ces hommes. Elle est acculée à accepter la proposition car un policier souligne que, quelle que soit sa décision, la presse sera informée des faits par l'une ou l'autre voie. Quand Sophie arrive enfin au centre sportif, ses amies ont déserté l'endroit. Elles ont laissé un message au responsable dans lequel elles informent Sophie du prochain rendez-vous convenu. Sophie trépigne quand elle lit que ses amies l'appellent "lâcheuse". Ainsi, même ses amies s'attaquent à elle. Il lui semble que le ciel lui tombe sur la tête.

Le soir quand son mari rentre de l'usine, elle lui fait part de sa fureur. Il prend parti pour les ouvriers et pour les policiers. Incomprise. Bafouée. Il lui reste à s'ouvrir à son amie en lui téléphonant. Sophie a l'impression d'être de plus en plus incomprise. Elle apprend que d'autres personnes ont vécu le même incident et s'en sont sorties de manière tout à fait satisfaisante. L'une a remercié vivement les ouvriers et leur a offert quelques bonnes bouteilles se trouvant dans le coffre de son véhicule. Une autre a pleuré, a prié de l'excuser, a juré de ne plus recommencer, a été fort réconfortée par l'aimable chef de chantier qui a ensuite demandé à un de ses ouvriers de remettre lui-même la voiture sur le bon chemin. Une troisième a proposé de compenser le temps perdu d'une façon qui convienne au chef de chantier.

Son amie accuse Sophie d'avoir eu de mauvaises réactions, d'avoir recherché par son comportement les inconvénients qu'elle connaît en ce moment. Elle connaît un peu le chef de chantier et est convaincue que cet homme est habituellement courtois, compatissant, généreux. En outre, son amie lui rappelle qu'elle l'avait mise en garde au sujet des risques encourus en empruntant le raccourci interdit.

La nuit suivante, Sophie rêve que les ouvriers la brutalisent après avoir exigé qu'elle leur donne le contenu de son portefeuille, qu'ils l'obligent ensuite à travailler avec eux et à graver une confession sur les portières de son auto.

Les journées suivantes sont embuées de ressentiment, d'animosité envers tout son environnement. Les journées suivantes, les petits bonheurs habituels sont indécelables. Pour Sophie ce serait folie que de reconnaître son erreur et d'en tirer les leçons. Elle s'enlise dans les résonances de l'incident. Tout est rappel de la vexation vécue.

Le jour prévu pour l'enregistrement du spot, le preneur de son et le cameraman font jaillir l'inattendu. Sophie découvre en un éclair qu'elle est une vedette à part entière. Elle découvre le pouvoir de dire, d'être regardée. Elle est réconciliée avec les autres et avec elle-même quand le cameraman lui fait entrevoir combien son entourage va sans doute bien envier la chance qu'elle a d'être un des acteurs de cette campagne de prévention des accidents de roulage. Ainsi, Sophie passe de la colère et de la rancune, au pavoisement.

Ses amies en auront l'eau à la bouche quand elle leur décrira le tournage par le menu !


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DERNIER DEVOIR

Parce que son père, sa sœur, son frère sont décédés d'un cancer du poumon dans d'affreuses souffrances, il est insupportable à Françoise de recevoir ce diagnostic. Dès qu'elle a entendu la sentence, elle a su qu'elle allait abréger sa vie, avant que la maladie y mette un terme.

Sa toux, sa douleur sont encore tout à fait acceptables, alors elle peut prendre le temps de mettre de l'ordre dans ses affaires. Parmi les choses à régler, il y a une donation à faire à son filleul, il y a la répartition de ses bijoux entre ses nièces et ses amies, il y a la vente de sa maison de campagne à ce voisin qui en est grand amateur, il y a les remerciements à adresser à toutes les personnes qui l'ont soutenue dans son travail, il y a ces vacances à prendre en Egypte dont elle rêve depuis toujours, il y a aussi une vengeance à assouvir à l'égard d'Eric, son ancien compagnon qui l'a trahie avec Sarah, sa meilleure copine. Si elle devait établir un ordre de préséance entre ces diverses choses, la dernière nommée viendrait en première place.

Eric s'imagine qu'elle lui a tout pardonné parce qu'elle accepte d'aller nourrir son chat et d'arroser ses plantes quand il est en déplacement à l'étranger, qu'elle remplit avec soin ses déclarations aux impôts, ou encore parce qu'elle parle avec lui quand ils se rencontrent chez des amis communs. Ne dit-il pas volontiers "Françoise n'est pas rancunière pour un sou". A force de l'avoir entendu faire des remarques de ce genre, Françoise en est venue à le haïr sans cependant l'afficher. Françoise estime qu'il n'a aucune considération pour elle, pour ses sentiments, qu'il la considère comme une brave potiche. Elle souffre de le voir badiner avec elle comme si elle pouvait tout encaisser sans broncher.

Si Françoise est certaine de devoir se venger d'Eric, elle ignore encore par quel moyen. Jadis, elle avait pensé à l'informer des infidélités de Sarah ou à refuser de lui rendre le plus petit service. Mais ces moyens ne correspondent à l'image qu'elle se fait d'elle-même. Ce sont des manières mesquines. Il est hors propos de s'avilir ainsi.

L'idée, banale somme toute, est venue en regardant distraitement un vieux film policier où il est question d'empoisonnement avec de la digitaline. Françoise perçoit la possibilité de faire d'une pierre deux coups.

Quelques mois après que l'idée soit venue, Françoise a réglé pas mal de choses et la maladie la ronge davantage. Le temps est donc venu pour elle d'assurer sa vengeance.

C'est un lundi de mai qu'elle invite Eric à venir souper, avant de remplir la fameuse déclaration fiscale. Elle lui tend le joli flacon en cristal nouvellement acquis. Comme prévu, il l'examine et le manipule avec soin. Elle lui tend ensuite un verre assorti qu'il manie aussi. Puis, elle lui propose de passer dans le coin salle à manger. Après le repas, elle débarrasse la table puis s'affaire à compléter les documents. Elle demande à Eric de lui servir de l'eau aromatisée d'un peu de sirop de grenadine dans le verre précieux resté dans le coin salon tandis qu'elle effectue les derniers contrôles.

Aussitôt qu'Eric est parti, Françoise met des gants, ajoute dans son verre la potion soigneusement préparée le matin, la boit, pose tout à côté de son verre la carafe dans laquelle elle a versé le reste de la potion puis fait les préparatifs habituels avant d'aller se coucher.

Le mardi midi, le corps sans vie de Françoise est découvert par son associée qui, ne la voyant pas arriver à l'agence et n'ayant pas de réponse à ses nombreux appels téléphoniques, a utilisé un double des clefs pour pénétrer dans l'appartement.

Des soupçons de mort non naturelle sont rapidement émis par le médecin appelé.

Eric a tôt fait d'être inculpé : ses empreintes mais aussi un brouillon de lettre rédigé de la main de Françoise, daté de quelques jours auparavant et retrouvé dans la corbeille à papiers font peser les présomptions sur lui. Dans sa missive, Françoise annonce, en effet, à Eric son projet de dénoncer prochainement les importantes fraudes fiscales qu'il a commises ces dernières années, notamment grâce à ces gains illégaux réalisés au Luxembourg ainsi que ceux liés aux travaux d'ébénisterie et de restauration effectués au noir durant ses loisirs.


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UNE AMIE VÉRITABLE


Je l'écoute. Ma compassion est immense. Au fur et à mesure qu'elle me livre ses sentiments, il devient de plus en plus impératif pour moi de faire quelque chose pour elle. Il est de mon devoir d'agir. Je ne sais pas encore comment je vais procéder, mais je vais intervenir. Je favoriserai le destin.

"Si j'étais libre, je quitterais tout, mon poste, ma maison et j'irais avec lui dans ces Ardennes profondes où il a trouvé un emploi pour septembre. Avec mes diplômes, je trouverais bien un boulot quelconque. Mon fils est à un âge où on peut se débrouiller seul. A vingt ans, il n'a plus besoin de moi. Et puis, il trouverait bien quelqu'un de la famille pour le dépanner si c'était utile et pourrait trouver des arrangements avec Edmond. Mais tu comprends, j'ai des scrupules à quitter Edmond. Je saisis maintenant l'erreur que j'ai commise en épousant un homme qui a quinze ans de plus que moi. Vincent est mon prince charmant. Il a les attentions d'un amoureux de vingt ans et non celles d'un homme de soixante ans perclus de rhumatisme".

Suzy, professeur d'anglais de quarante-cinq ans, habitant la région namuroise et participant comme moi à cet atelier de poterie, se confie avec passion.

Ces mots et des mots qui disent la même chose, je les ai entendus des dizaines de fois déjà. J'ai beau parler de divorce, de conseil conjugal, d'aventure passagère à vivre au jour le jour, de furtives rencontres. Elle n'en démord pas : il n'y a pas de place pour Vincent et pour Edmond. C'est l'un ou l'autre. D'un côté, elle se refuse à quitter Edmond. De l'autre, elle n'accepte pas de faire son deuil d'une vie heureuse avec Vincent. Edmond a quinze ans de plus qu'elle, Vincent en a dix de moins. Edmond incarne la rigueur de l'ingénieur sûr de lui, froid, rigoureux, réaliste. Vincent incarne le charme du jeune prof de langues, fantaisiste, spirituel, imaginatif, idéaliste, attentionné, parfois surprenant. Je m'épuise après l'avoir entendue, après lui avoir manifesté ma compréhension à l'aider à trouver d'autres voies, dans lesquelles il y aurait place pour l'un et l'autre. C'est inconcevable pour elle. Elle ne peut trahir Edmond, le compagnon fidèle, mais elle ne peut se passer de Vincent, le jeune amant plein de fougue.

Je ne sais plus exactement quand l'idée à germer en moi d'abréger ses souffrances. Je ne sais plus si c'est le fait de l'avoir vue pleurer ou d'avoir senti sa main contre mon bras, qui m'a fait basculer dans l'horreur. Moi ordinairement plutôt timorée, plutôt dubitative, plutôt conciliante aussi. Moi l'assistante sociale aux allures de bonne sœur, j'ai viré de bord. Pour elle, je suis soudain prête à commettre l'irréparable.

Machinalement, je mémorise maints détails sur l'emploi du temps du week-end de Pentecôte qu'Edmond se prépare à passer à Paris avec un jeune universitaire algérien qui fait un stage à l'usine. J'ai malgré moi, enregistré le nom de l'hôtel, les heures d'arrivée et de départ du Thalys, les projets de visites touristiques retenus pour faire découvrir au jeune homme les monuments les plus beaux et les plus réputés.

Je me surprends à me réjouir de n'avoir jamais rencontré Edmond auparavant. Je n'informe pas Suzy de ma rencontre annuelle prévue à Paris avec des amis suisses et français dont j'avais fait connaissance durant mes vacances en Turquie, quatre ans auparavant, ce même week-end de Pentecôte. Je ne voudrais pas lui mettre la puce à l'oreille, elle est en effet si scrupuleuse à ses heures.

Tout en continuant à téléphoner régulièrement à Suzy pour m'informer de son état d'esprit, je prépare tout doucement un plan. J'en arrive à ne plus espérer du tout en son acceptation d'une séparation, d'un divorce, d'une vie parallèle avec Vincent, d'une renonciation à son nouvel amour ou encore d'une explication franche avec Edmond. Que celui ou celle qui n'est jamais allé jusqu'au bout d'une amitié me jette la première pierre !

Tandis que j'attends Solange dans son bureau, mon regard est attiré par sa poubelle orange qui déborde. Prêts à tomber, quelques feuillets mal chiffonnés sur lesquels je peux lire "massepain". En prêtant un regard plus attentif, je remarque que tous ces papiers portent des traces noirâtres mais sont lisibles. J'en conclus que Solange, institutrice de troisième primaire, a sans doute été mécontente de la qualité des photocopies de la recette destinées à ses élèves et s'est décidée à les jeter. J'en subtilise une que je glisse dans mon sac. Je crois que, tout en ignorant encore consciemment ce que j'allais être amenée à faire, mon inconscient ce bon guide auquel j'accorde toute ma confiance, m'a poussée à ce geste estimant qu'il serait utile pour moi. Ce qui suit en est d'ailleurs la confirmation. Dès le retour de Solange, nous poursuivons notre conversation sur le projet de décret modifiant l'organisation de l'enseignement fondamental. Pas question de mauvaises photocopies, de massepain ou des problèmes sentimentaux de Suzy.

Autre lieu, autre personne, autre sujet de conversation. Mon cousin, garde-chasse, célibataire endurci, me parle de son projet d'accueillir sa mère pour une convalescence paisible à la campagne quand elle sortira de l'hôpital où elle vient de subir un pontage coronarien. Il soupèse le pour et le contre. Comme l'heure du souper approche, il se décide à aller chez le traiteur dans la petite ville voisine pour acheter de quoi nous préparer un délicieux repas froid. Je lui propose de profiter de son absence pour accomplir quelques menus travaux ménagers, ce qu'il accepte avec joie. En quittant la cuisine où je viens de terminer la vaisselle et en voulant me rendre au jardin pour dépendre du linge mis à sécher, je passe par une sorte de vaste débarras. J'admire l'ordre qui y règne. Je contemple de jolis posters avant d'avoir le regard attiré par une armoire vitrée où sont rangés des produits divers tels que des granulés contre les limaces, de l'anti-herbe, des insecticides et de la mort-aux-rats. J'ouvre la boîte contenant cette dernière préparation et subtilise trois sachets qui ont vite pris place dans la poche de mon gilet et seront transférés dans la pochette à fermeture éclair de mon sac à main. Cette tâche accomplie, je me fais un devoir de m'intéresser aux serviettes et draps secs que je plie consciencieusement dans une manne. Déjà, mon cousin est de retour et nous poursuivons la conversation interrompue avant de nous mettre à table. Là aussi, je comprendrai plus tard que mon inconscient ne me voulait que du bien en me poussant au larcin.

Il me reste dix jours avant de me rendre à Paris. Je confectionne de mes mains gantées un massepain peu ordinaire, pour lequel j'ai quasiment doublé la dose de sucre et d'amande, et que j'enrobe ensuite de poudre de chocolat. Dès que je contemple mon œuvre, je suis convaincue que j'irai jusqu'au bout d'un projet que je ne me suis pas encore formulé. Ma production est soigneusement rangée dans la partie la plus haute d'un meuble de cuisine.

Le ballotin est joli, fleuri, délicatement coloré, il ne porte aucune marque. Jamais, je n'aurai fait un achat aussi empressé. Sitôt acquis, je le manipule avec soin. Rentrée chez moi, je l'époussette après m'être prudemment gantée, je l'ouvre très délicatement pour le vider de ses pâtes de fruits et le remplir tout aussitôt d'un nouveau contenu, je le dépose ensuite précautionneusement au fond de mon sac de voyage.

A deux jours du départ, je m'informe des états d'âme de Suzy. Le beau Vincent vient de l'abreuver de mots doux. Edmond est de plus en plus conventionnel. Bref, Suzy n'a pas de solution ni d'éléments nouveaux à avancer.

Je suis là dans le train. Je ne le connais pas mais je pense à lui. Il est déjà à Paris avec le jeune Algérien. Il se promène peut-être déjà le long des quais. Il ignore qu'il a laissé en Belgique une épouse aux pensées vagabondes. Il lui a semblé tout à fait normal que Suzy reste auprès de son fils, dont la session d'examens approche à grands pas, pour l'entourer de toute sa vigilance maternelle.

Les retrouvailles avec mon groupe sont joyeuses. Comme je suis habituellement discrète, je n'ai pas à me forcer pour parler plus que de coutume. Vers dix-sept heures, j'annonce que je les rejoindrai pour le dîner car je compte me rendre à la messe. Nous convenons d'un lieu de rendez-vous. Personne ne paraît désarçonné par mon attitude. N'est-il pas habituel que je me ménage lors de ces longs week-ends de retrouvailles, des moments de solitude pour faire du shopping, aller à la messe ou visiter une exposition qui n'intéresse que moi.

Par chance, l'hôtel Chopin se trouve à proximité de l'église Saint Eugène. Par prudence, je suis rentrée dans un café bondé de monde. Beaucoup de touristes étrangers sont là, probablement après la visite du musée Grévin ou une promenade sur les grands boulevards. On parle anglais, allemand, italien, japonais. Cette cohue me protège. Je suis allée mettre une perruque et j'ai troqué ma veste contre une autre en évitant de passer devant le grand comptoir où s'agitent les garçons pour me rendre aux commodités situées au sous-sol.

Par un heureux concours de circonstances, la femme de chambre est occupée à faire la chambre d'Edmond. Prenant un accent étranger, je lui demande de déposer le ballotin sur la table de nuit de mon ami. J'ai accompagné la boîte d'une enveloppe contenant un carton sur lequel il est marqué "Bienvenue" suivi d'une signature qui tient du réel griffonnage. Ma bonne œuvre accomplie, je rejoins le bistrot, ôte ma perruque dans les toilettes. Je récupère promptement ma veste qui, un bonheur n'arrivant jamais seul, se trouve toujours suspendue au même crochet. Ensuite, je me rends à la messe et j'assiste à la fin de l'office.

Le reste de ma journée se passe banalement. J'admire mon sang-froid, mon esprit d'organisation. Cette disposition intérieure se traduit par une assurance nouvelle qui fait dire à mes amis que je semble radieuse et en pleine forme. Pourtant, s'ils savaient que la malfaisance me convient si bien, ils éviteraient sans doute de me fréquenter !

Ma nuit est bonne, le petit déjeuner excellent. Notre balade dans le quartier des Halles est des plus réussies.

Il est peut-être quatorze heures, quand je lis un gros titre dans un journal du dimanche. "Sombre affaire à l'hôtel Chopin" Un peu plus bas, en caractères un peu moins gras : "Le fils d'un activiste algérien retrouvé mort dans sa chambre".

Cela n'a pas fait "tilt" tout de suite. Je me redis ce que j'ai lu, avant de réaliser qu'Edmond a fort généreusement partagé ses sucreries avec son stagiaire.

Après tout, ce ne sont plus mes oignons. Je brûle d'envie d'acheter le journal mais je résiste à cette tentation. Je patienterai encore quelque temps avant de savoir.

La police doit s'activer dans le quartier. Brave Edmond va, qui fait du tourisme avec le fils d'un terroriste, lui qui, selon Suzy, estime que tous les violents de tous poils devraient être pendus haut et court. Brave suis-je, moi qui tue de la graine de révolutionnaire. Je me sens plus utile que jamais. Je porte bien mon titre d'assistante sociale, internationale, faudrait-il même ajouter, si on voulait être complet !

Je n'ose, cependant, trop m'imaginer le coût des mesures de surveillance particulières qui selon la presse du soir vont être prises pour protéger la capitale et le pays tout entier, de représailles toujours possibles !


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NON-ASSISTANCE

En pénétrant dans son bureau, ses muscles se crispent, elle halète. Une puanteur telle se dégage qu'elle en a des haut-le-cœur, envie de vomir. Elle suffoque presque tandis qu'elle cherche dans son sac à main un vaporisateur rempli de son eau de toilette. Sa réaction est rapide.

Tandis qu'elle fouille, elle découvre tour à tour son briquet, son couteau suisse, son rouge à lèvres, avant de mettre à jour le vapo. Elle entend un souffle autre que le sien. Elle se surprend à haleter comme si elle souffrait d'asthme ou de bronchite. Les remugles sentis lors de la première visite des lieux lui reviennent en mémoire ainsi que l'oppression ressentie alors. Cela fait deux ans déjà que les combles ont été transformés en bureaux, qu'elle travaille dans une des petites pièces aménagées. Là-haut elles sont trois collègues, trois assistantes sociales à recevoir régulièrement, à l'abri des oreilles indiscrètes, les confidences des plus paumés parmi les paumés de la banlieue, les confidences de ceux qui sont souvent trop honteux de leur situation pour accepter de les recevoir chez eux. Elles sont trois à panser les âmes, accueillir, réconforter, consoler, conseiller parfois, distraire à l'occasion.

Le flacon retrouvé, elle ouvre le vélux, projette des gouttelettes à travers tout l'espace de son bureau puis ferme la porte. Pour rédiger des rapports dans un cadre salubre, elle descend ensuite dans la salle de réunion située au rez-de-chaussée.

Au bout d'une heure, elle estime que l'air et le parfum ont agi, elle remonte donc. Son bureau lui livre cependant encore quelques relents. Odeurs de transpiration, de rance se mêlent lui donnant le tournis. Elle voit une tache sur la couverture cartonnée du classeur qu'elle avait déposé sur la table. Il s'agit d'une réelle salissure, comme une empreinte de graisse sur le dessus du carton. Elle pense déjà faire adhérer à cet endroit un autocollant lorsqu'elle remarque que le sol est tout crotté.

Défile alors devant elle la galerie des portraits de ses clients les plus malheureux, les plus dépourvus, les plus angoissés, les plus révoltés, les plus grossiers. Si des doigts sales, des chaussures sales la renvoient à plusieurs voies, l'odeur bien particulière la laisse sans piste possible.

Il est dix-huit heures, elle est seule. La femme d'ouvrage n'arrivera que dans une heure. Elle ferme la fenêtre, vaporise une dernière fois des gouttelettes d'eau de toilette, range quelques papiers, quitte les lieux.

Le lendemain matin, l'exhalaison pestilentielle est de retour, elle la cloue sur place au seuil de son bureau. Essoufflement, estomac noué perturbent son bien-être. Sur la chaise réservée au visiteur, elle discerne de dos un individu vêtu comme un corsaire. Bandana sur la tête, tee-shirt rayé, boucle d'or à l'oreille gauche. Aussitôt, sa température interne s'élève, sa bouche s'assèche.

Elle prend plusieurs bonnes inspirations, pénètre plus en avant. Son odorat demeure muet.

Il parle avant elle : "Mes parents m'ont mis dehors. J'ai besoin d'une aide urgente. Vous avez aidé Marc, vous m'aiderez aussi."

Son ventre se contracte. Elle cherche ses mots. Enfin elle annonce : "Je ne suis pas seule à décider."

Il se lève, s'approche, sort un objet de la poche de son pantalon. Elle tremble, sa vue se brouille, elle expire bruyamment. Revolver, pistolet, couteau, coutelas, elle ne distingue pas ce qu'il tient entre les mains. Sa main à elle cherche le coupe-papier. Ils sont à armes égales. Alors, elle remarque que son instrument de torture à lui est une sculpture en merisier représentant un être déformé par la lèpre.

"Mon trésor", dit-il, en le brandissant.

De nouveau, son cœur change de rythme, son odorat fonctionne. Son anosmie a été, hélas, bien éphémère. Des picotements traversent sa gorge. Elle s'assied, joue avec le coupe-papier, l'écoute à grand peine.

Le jeune homme s'explique. Ses parents refusent de lui prêter encore secours s'il ne modifie pas son mode de vie. Ainsi, il lui faudrait accepter n'importe quel emploi, renoncer à ses recherches artistiques, se conformer. Voilà le mot inacceptable. Se conformer. Laisser en friche ses talents pour devenir caissier, éducateur, gardien de nuit ou manutentionnaire.

Son parcours scolaire est irrégulier. Très bon élève jusqu'en rétho, il a tenté ensuite plusieurs filières dans des hautes écoles. L'échec s'est chaque fois manifesté pour un travail rentré trop tard, des réflexions trop spontanées, des examens mal préparés.

Elle ne l'entend plus, les émanations repoussantes ont raison de son appareil digestif. Elle vomit dans sa poubelle qu'elle a juste pris le temps d'approcher. Son teint est blafard, ses mains glissent sur le plastique. Son abdomen se tend. Ses yeux s'embuent. Il n'y a plus rien à écouter, rien à voir. Il reste seulement une odeur, des tensions dans tous ses muscles.

L'individu s'en est allé. Il n'a pas supporté les miasmes de l'endroit, a-t-il confié à Marc. Il s'est adressé à un autre service social.


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IMMOBILITÉ


Zoé est assise dans son fauteuil. Elle est seule, elle fixe une reproduction du "Dénombrement de Bethléem". Elle adore ce tableau plein de vie, plein de couleurs.

Depuis qu'elle a perdu l'usage de ses jambes, ses plaisirs sont réduits. Mais le monde extérieur est présent. Il ne l'oublie pas. Il est dans ces bruits de chaises qui se heurtent, dans ces cris, dans ces bruits de pas, dans cette musique exubérante qu'elle entend à longueur de jour et parfois de nuit. A l'étage du dessus, il y a ce qu'elle appelle "la vie de rock and roll".

Zoé n'ira jamais là-haut. Elle ne verra jamais ces jeunes locataires que l'agence lui a dénichés. Elle vit pourtant à leur rythme. Le rythme du volet du garage qu'on ouvre et qu'on ferme plusieurs fois par jour, le rythme de l'auto qu'elle entend souvent ronronner avant de démarrer, le rythme de danses endiablées, de meubles qui s'entrechoquent.

Zoé a dit aux voisins qui relèvent son courrier : "Je devrais prévenir la police. Ils m'empêchent de dormir."

Comment préviendrait-elle la police ? Sa femme de ménage ne parvient pas à prononcer deux phrases cohérentes ni à les écrire. Zoé avec sa voix chevrotante, avec sa main tremblante n'envisage pas de dénoncer elle-même le tapage diurne et nocturne.

Zoé n'a que de rares visites. Sa nièce passe parfois en coup de vent quand elle vient voir un client dans le quartier. Depuis que Zoé est inactive, sa nièce n'aime plus venir dans le petit appartement sombre où l'air est vicié et le décor immuable.

Zoé a dit plusieurs fois "je devrais prévenir la police, ils font tellement de tapage", sa nièce n'y a pas pris garde. La première fois que sa nièce a entendu un bruit de vaisselle cassée, elle a pensé que les locataires du dessus étaient maladroits. La maladresse n'est ni un péché ni un délit. La deuxième fois, elle a pensé que c'était peut-être leur chien qui était trop exubérant. Puis elle n'a plus prêté attention aux bris de vaisselle, aux cris.

Myriam, la voisine, relève le courrier de Zoé et le lui apporte. Elles demeurent souvent l'une et l'autre silencieuses, comme en prière.

Zoé a dit une fois : "Je vais prévenir la police" mais Myriam a répondu : "Laissez-les. Ce sont des jeunes, ça va passer". Pourtant Myriam entend, elle aussi, régulièrement des cris, des pleurs, des rires. Myriam a pris le parti d'accorder plus de poids aux rires qu'aux larmes, aux nuits calmes qu'aux nuits agitées.

Dans sa solitude, c'est aux jeunes du premier, que Zoé pense. Un jour, elle a perçu "au secours !" Elle dira plus tard qu'elle pensait que cela provenait d'un programme télévisé. Elle a entendu "Aie". Elle dira qu'elle avait pensé à un jeu d'enfant.

Dans sa solitude, Zoé prie pour les jeunes du premier.

Un matin, en écoutant la radio, Zoé a appris qu'une actrice française avait été frappée par son compagnon, qu'elle en était morte. A ce moment-là, Zoé a fait une sorte de parallèle avec les jeunes locataires.

La nuit, Zoé a parfois l'impression que le plancher va s'effondrer tant les bruits sont intenses. Cela résonne longtemps dans sa tête. Un matin, elle a dit à son infirmière : "Je vais prévenir la police". L'infirmière n'a pas demandé comment elle allait faire. Elle a changé de sujet de conversation. Elle a parlé de la pluie qui tombait depuis des jours et des jours. L'après-midi, elle a dit à son kinésithérapeute : "Je vais prévenir la police." Il n'a pas demandé comment elle le ferait. Personne ne l'encourage à faire les gestes qu'il faudrait sans doute faire.

Jusqu'alors la vie de Zoé avait des couleurs ordinaires, variées, tantôt tendres, tantôt vives. A un moment, elle s'est arrêtée de courir après le temps. A un autre moment, son corps s'est refusé à obéir. Elle pensait être à l'abri des imprévus et voilà qu'elle entend des choses qui la placent face à des responsabilités auxquelles elle n'arrive pas à faire face. Les massacres, les crimes, elle pensait que ce n'était plus que pour les journaux télévisés, les livres et les films et pourtant la voilà confrontée à ce qu'elle n'ose nommer.

Zoé demeure adossée à son problème. Elle dit et redit : "Je vais prévenir la police", mais elle ne s'en rend même pas compte, elle secoue la tête en disant cela comme si elle n'était pas vraiment persuadée qu'elle allait le faire.

Un jour, une forme ensanglantée est venue dans la chambre de Zoé. Un jour, une jeune femme est venue mourir à quelques pas de son lit. Elle avait été rouée de coups par son ami. Ce jour-là, elle ne criait plus, elle ne pleurait plus, elle ne gémissait plus. Elle laissait des traînées rouges derrière elle.

Ce jour-là, Zoé a crié "A l'aide !" Elle avait retrouvé sa voix. Des passants l'ont entendue, des voisins aussi. Ce jour-là, elle s'est appuyée contre la commode, puis contre la garde-robe, pas après pas, elle a gagné la fenêtre pour crier "A l'aide".

Ce jour-là, Zoé a retrouvé un peu de ses forces et de sa mobilité mais il était trop tard. Depuis, son kiné s'évertue à la faire marcher un peu mais le miracle ne s'est plus renouvelé.


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MOMENTS DE JALOUSIE


4 janvier.

Je les vois l'un près de l'autre. Il est derrière elle. Il est debout. Elle est assise sur le canapé. Il a posé la main sur son épaule. Il lui parle mais pour moi peu importe les mots. Seuls comptent leur proximité, leur intimité. Ils ignorent que je les observe. Un sentiment étrange, une émotion nouvelle grandit en moi. Pour la première fois, je ne supporte pas de les voir ensemble. Ma respiration est courte et rapide. Mes mains sont moites. Je ne parviens pas à détacher mon regard.

Soudain, elle tourne un peu la tête. Elle pourrait me remarquer mais ce n'est pas le cas. Elle rit doucement. Il y a si longtemps que je ne l'avais plus entendue rire de la sorte. Il lui raconte sa journée de travail d'éducateur minable dans une institution pour enfants caractériels. Il a l'âge de notre fils, mais aujourd'hui il m'apparaît comme un homme et non point comme l'adolescent attardé auquel il y a un an à peine je donnais des conseils pour la réalisation du travail de fin d'études.

Mon cœur bat la chamade mais je demeure là comme pétrifié.

Elle lui demande d'aller chercher le café à la cuisine. Alors, machinalement, je tousse un peu et les salue. Je suis gêné d'être dans ma propre demeure. "La réunion a été écourtée", dis-je pour m'excuser de briser leur complicité.

"Veux-tu boire quelque chose avec nous ?", demande-t-elle d'une voix languissante.

"Je prendrai une limonade dans le bureau en remettant de l'ordre dans mes papiers." Ma réponse se veut banale mais il me semble que j'y ai fait passer un soupçon de colère.

Ce jour-là, il restera jusque vingt-deux heures. Il soupera avec nous. Il l'amusera par ses mimiques, ses feintes. Il la séduira par ses prévenances d'un autre âge.


15 janvier.

Il vient rencontrer notre fils mais celui-ci est absent. C'est moi qui suis allé lui ouvrir. Il porte misérablement un bouquet de mimosa. Je l'introduis dans le salon où nous échangeons quelques propos au sujet des élections prévues pour le printemps. Quand elle pénètre dans la pièce, il lui fait la bise et lui offre gauchement son présent. Elle est rayonnante, alors qu'il y a quelques minutes encore elle tirait la tête.

Il accepte de partager notre repas du soir bien que j'aie pris le soin de l'avertir du fait que notre fils ne rentrerait probablement pas pour le week-end.

Elle semble être au septième ciel. Elle applaudit aux plus anodines réparties, même aux miennes.

Mon irritation grandit progressivement. Je prétexte la fatigue pour aller me coucher. Dans mon lit, je rumine, je projette des scénarios qui attisent mon exaspération. Je les imagine rédiger ensemble les rapports d'observation qu'il doit écrire chaque semaine concernant les jeunes qu'il suit. Je les vois faisant ensemble les courses hebdomadaires, car depuis qu'elle est affligée d'une tendinite inguérissable, il juge souvent bon de l'aider. Il ne lui suffit plus d'avoir une femme de ménage et un mari tel que moi qui cuisine avec elle, il lui faut un homme de peine, un jeune, un bellâtre qui préfère la compagnie les femmes de la génération de sa mère.


17 janvier.

Notre fils est venu dîner avec nous. Pendant qu'elle fait la vaisselle, je lui demande ce qu'il pense de la présence si fréquente de son copain Frédéric sous notre toit. Selon lui, le garçon a mal vécu le divorce de ses parents, suivi du grave accident de voiture de son frère aîné qui, bien que rétabli, accapare encore toute l'attention de leur mère. Frédéric retrouverait donc chez nous un foyer digne de ce nom. N'ai-je pas contribué aux succès de ses études en le guidant aimablement dans l'élaboration de ses notes de stage et de son petit mémoire ? Marie, ma femme, ne l'a-t-elle pas soutenu de ses encouragements lorsqu'il avait pensé à abandonner sa dernière session d'examens ? Lui-même, ne l'a-t-il pas réconforté quand sa mère a déprimé après le divorce ?

Je n'ose pas aller plus loin dans mon questionnement. Tout semble si clair vu de l'extérieur.


22 janvier.

A mon retour du travail, Frédéric est de nouveau là. Il a l'audace d'adresser un clin d'œil à ma femme. Il a l'audace de ranger les provisions dans les armoires puis de préparer l'apéritif. Marie a l'audace de le remercier et même de le complimenter.

Ainsi, je me rappelle la bise de l'autre jour, la main posée sur l'épaule. Je me laisse envahir par une fureur nouvelle et cela me paralyse dans mon fauteuil, et cela me fait monter le rouge aux joues.

Je bois mon porto sans prêter attention à sa saveur. Ces remous dans mon cœur m'empêchent de profiter des bons moments possibles. Bientôt, je devrai mettre un terme à tout cela.


24 janvier.

Je me lève tôt avec des interrogations obsédantes qui ne me quittent pas de toute la matinée. Frédéric vient-il à la maison quand je ne suis pas là ? Téléphone-t-il à Marie ? L'empressement qu'il manifeste à l'égard de Marie est-il ancien ou récent ?

Ce dimanche après-midi, je vais au cinéma avec mon vieil ami Paul tandis que Marie rend visite à sa mère. Discrètement, durant l'entracte, je demande à Paul ce qu'il pense de la présence régulière chez moi d'un ami de mon fils en l'absence de celui-ci. Paul ne semble pas avoir saisi ma question. Alors, je laisse tomber le sujet.


25 janvier.

Marie est immobile dans la bergère. Marie est silencieuse. Marie rêvasse sans doute.

Alors, je me rappelle que Frédéric est parti pour quinze jours dans les Ardennes. Il accompagne un groupe en classe verte.

Je trouve soudain une cause à la morosité de Marie. Bon prince, je lui propose de l'emmener en ville manger une pizza dans un de ces restaurants à l'atmosphère quelque peu exotique.

Marie est de nouveau gaie. Mais n'est-ce pas l'effet du vin ?

Marie a le projet de refaire de l'aquarelle bien que la tendinite persiste.


26 janvier.

Ma secrétaire me parle du pique-assiette qu'est le petit ami de sa fille, toujours occupé à prendre ses repas chez elle le samedi et le dimanche. Je lui touche un mot de mon problème avec Frédéric mais elle m'écoute à peine, probablement trop occupée à réfléchir à un bon moyen de se débarrasser de son intrus du week-end.


13 février.

Bien sûr, j'ai offert des chocolats à Marie et une unique rose rouge joliment emballée. Bien sûr, j'ai pensé à rapporter du foie gras, de la confiture d'oignons, de la brioche et à mettre du champagne au frais.

Bien sûr, Marie avait tout d'abord projeté de me donner le livre acheté pour l'occasion un peu plus tard. Bien sûr, je suis en avance sur la date parce que demain dimanche, j'aurais eu de l'embarras à faire ces emplettes. Est-ce une raison pour m'accueillir avec froideur ?

Alors, je pense à Frédéric. Voilà plus quinze jours que nous ne l'avons plus vu. Il n'a même pas donné un coup de fil ou adressé un petit mot. J'y vois là tout à coup un bon motif à la mine renfrognée de Marie.

Marie me confie se faire du souci pour l'état de santé de sa mère. Elle estime qu'elle perd la tête, parce qu'elle lui a posé quatre fois la même question au téléphone et qu'elle dit avoir égaré son carnet de chèques. J'écoute patiemment Marie puis nous entamons notre champagne. Malgré les conséquences escomptées de la dégustation des bulles magiques, Marie ne semble pas avoir retrouvé sa bonne humeur. Est-elle vraiment inquiète à propos de sa mère ou plutôt à propos de Frédéric ?


14 février.

Frédéric ne nous a pas oubliés. Il vient en visite avec quelques cigarillos pour moi et quelques fleurs séchées pour Marie, souvenirs de son séjour au bord de la Semois.

Marie jubile. Marie renaît.

Me poursuit ma colère de voir dépendre l'humeur de ma femme de la présence de ce garçon. Oui, je suis jaloux, et je n'en ai point honte. A coup sûr, je devrais mettre un terme à tout cela.


18 février.

Il est minuit moins cinq. Marie dort paisiblement à côté de moi. Elle est couchée sur le dos. Dans la pénombre, je place mon oreiller sur sa tête et j'appuie, j'appuie le plus fort que je peux, j'appuie de longues minutes en y mettant un grand espoir. Puis, je quitte la chambre.


19 février.

Je viens de rentrer de mon travail. J'entre dans notre chambre à coucher. Mon oreiller est toujours posé sur le visage de Marie. Je l'ôte mais je n'ai garde de regarder le visage.

Je fais ma valise dans l'intention de prendre un dernier week-end à la Côte. Mais je n'ai pas le temps de partir. Déjà, ils sont là, ils sont entrés sans que je remarque la moindre agitation ou le moindre bruit. Mon fils est accompagné de policiers. Il a tout découvert en venant à midi partager son repas avec sa mère, comme il le faisait quelquefois quand il visitait des clients près de chez nous.

Ils ont l'assurance de tenir le coupable et je n'ai pas l'intention de résister.


2 mars.

Je lis dans les journaux que je ne parlais guère ces derniers temps que de mes soupçons. Je séchais de jalousie paraît-il. J'étais rongé par elle. Ainsi, je n'aurais traité depuis quelques semaines que de ce sentiment qui me brûlait. Mon fils, mon meilleur ami, ma secrétaire en attestent.

Voici que je croyais n'avoir quasi jamais soufflé mot de ce qui m'agitait et que je suis pris au piège de mon soi-disant bavardage.

Mon avocat certifie que j'attire la sympathie de milliers de jaloux, qu'il a trouvé un expert psychiatre prêt, suite aux témoignages reçus, à m'examiner et à établir un rapport en béton prouvant mon irresponsabilité.


3 mars.

Frédéric m'a écrit. Il est réellement désolé de la tournure qu'ont pris les choses. Il se trouvait si bien chez nous. Marie et moi étions si sympathiques. Il paraît tellement sincère que je me demanderai toujours si mes soupçons étaient fondés ou pas, si je n'avais pas la berlue quand je remarquais ses gestes et ses paroles tendres à l'égard de ma femme.

10 mars.

Frédéric vient de me rendre visite. Je suis tout à fait désappointé face à tant de gentillesse.

Je souffre d'avoir peut-être mal interprété des comportements. Avais-je perdu tout bon sens, toute compassion ? Comment vais-je pouvoir subir les interrogatoires qui m'attendent, alors que déjà je change ? Comment dire tous mes moments de doute, toute mon indignation passée face aux minauderies de ma femme et de Frédéric ? Comment me suis-je laissé submerger par mon courroux, par ma douleur, moi qui étais jadis si pacifique ? Comment Marie n'a-t-elle pas été plus perspicace ?

Comment vais-je parvenir à réellement mettre un terme à tout cela ?


13 mars.

"Un prisonnier retrouvé pendu dans sa cellule"
"Il s'agit de l'homme qui avait tué sa femme dans un accès de jalousie"

Selon les quotidiens, on parle d'une vague de remords qui expliquerait un tel acte, de la conséquence d'une dépression latente depuis des semaines ou encore de la mise à exécution d'un conseil patiemment distillé par un intime.

Qui dorénavant enquêtera sur cette mort qui permet de clôturer un dossier ouvert depuis à peine trois semaines ? Qui trouvera les pages du journal intime qui s'arrête brutalement le 18 février...


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LE CADEAU DES COLLÈGUES


Elle les écoute distraitement tandis qu'elle corrige la dernière interrogation. Soudain des mots l'agressent. Elle fait effort pour ne pas lever le regard.

- On pourrait offrir une grenouillère ou un anorak pour Thomas.

Elle respire rapidement. Elle est chargée de colère. Ses doigts se crispent sur son stylo. Elle s'acharne à maîtriser ses gestes. Elle pétille de haine, d'injustice.

Ses collègues du degré inférieur envisagent un cadeau pour le petit-fils du chef. Ce nourrisson a-t-il plus de valeur que sa fille ? La seule marque de sympathie manifestée par l'ensemble des professeurs lors de la naissance de son unique enfant avait, en effet, été une misérable peluche d'une vingtaine de centimètres.

Pour une fois, elle jette sa rancœur sur le papier. Ce n'est pas aujourd'hui qu'elle excusera la moindre erreur. Les marques d'encre rouge sont autant de coups de pied infligés à celles-là qui s'apprêtent à fêter la venue au monde d'un bambin qu'elles ne verront jamais.

Au même instant, lui revient en mémoire l'oubli de ses anniversaires, de sa nomination. Des coins d'un passé douloureux se lèvent. Qui aurait pensé à envoyer une carte pour la communion de sa fille? Qui l'a félicitée quand elle a gagné le concours de belote? Qui a reconnu ses talents quand elle décora la salle de gymnastique pour la fancy-fair? Qui lui a apporté des fleurs quand elle a été hospitalisée une semaine pour son hépatite?

Impitoyable est-elle en ce moment. Malheur à l'élève qui a omis un accent, une virgule, une majuscule.

A la récréation de l'après-midi, Marie-Josée qui est comme elle titulaire d'une classe du degré moyen et qui surveille avec elle, lui confirme ce qu'elle a entendu précédemment. On envisage de faire un présent à Thomas. Marie-Josée n'est pas tout à fait d'accord avec la proposition, elle l'a fait savoir et on lui a répondu qu'on ferait circuler une enveloppe où chacun déposerait la somme qu'il voulait. Qui n'avait quelques cents à consacrer à un petit cadeau qui ravirait sûrement le directeur, conclut Marie-Josée. Elle-même pensait d'ailleurs ne mettre que 2 euros maximum. L'argent récolté auprès des dix-huit enseignants permettrait bien qu'on achète ne serait-ce qu'un joli pull.

Elle fulmine mais ne réagit pas encore verbalement. Un joli pull, se répète-t-elle et non pas une peluche de "prisunic".

Sa gorge se serre, son cœur bat la chamade, elle rougit. Durant quelques secondes, elle ne maîtrise plus son souffle. L'irritation la fait basculer vers un besoin de représailles.

Rien ne passe. Elle siffle l'élève qui joue à cache-cache sous prétexte qu'il semble se bagarrer, elle crie après celui qui réconforte un petit prétendant qu'il le harcèle. Elle confisque des ballons. Elle tend l'oreille et perçoit des injures là où d'autres saisiraient des exclamations.

De retour chez elle, l'idée de tenir une solution se précise. Il lui faudra simplement attendre. Un jour ou l'autre, l'enveloppe parviendra jusqu'à elle. Un jour ou l'autre, elle aura gain de cause.

Deux jours plus tard pendant la pause du temps de midi, on s'adresse enfin à elle. Elle cherche son porte-monnaie, y prend 1 euro et le glisse au sein du produit de la collecte. Elle ne rate pas son coup, elle gardera une voix d'hôtesse de l'air en disant : "Si vous voulez, j'ai une copine qui liquide son stock d'articles pour bébés. On peut faire une occasion chez elle." Les deux inséparables faiseuses de courbettes acquiescent. Elle a bon goût, elle peut se charger de la chose. Les deux complices sont trop heureuses de n'avoir pas à courir les boutiques. Et puis l'important n'est-ce pas de plaire au chef en lui manifestant de l'attention?

L'argent lui est ainsi remis, 24 euros au total.

Pour 3 euros, elle déniche un ourson d'environ 50 centimètres chez Oxfam. Il paraît neuf. Elle l'emballe artistiquement dans un papier multicolore, colle un gros nœud rouge. Fière de son œuvre elle le confie aux deux flatteuses qui dans les heures qui suivent font circuler un petit mot destiné à accompagner le jouet afin que chacun le signe.

Lors de la réunion du personnel du lundi suivant, on offre le cadeau.

Quant aux 21 euros restants, une organisation caritative en bénéficia car elle était généreuse et non point voleuse.

Son besoin de justice est satisfait. Oh, comme il lui est bon de rire sous cape ! Sans le savoir ses collègues ont réparé leurs erreurs. D'un seul coup, elle a reçu fleurs, cartes, cadeaux, félicitations...


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UN PEU DE DÉSINVOLTURE…


Je me dis, si vraiment ils ne viennent pas, c'est qu'ils ne nous apprécient pas, c'est que c'en est fini de notre relation amicale qui dure depuis plus de trente ans, c'est que j'ai perdu quelque chose de mon attrait.

Je demeure suspendue à leur absence. La présence des deux autres couples invités en même temps qu'eux n'a plus d'importance. C'est comme si c'était uniquement pour eux que j'avais cuisiné, dressé la table, ressorti des photos, préparé les vieilles bobines de super 8.

Je devine dans les yeux de mon mari que pour lui il ne s'agit encore que d'un retard. Il sert le champagne, les toasts. Il plaisante. Il sourit. Il est près de 13 heures, ils ont une demi-heure de retard, il garde son calme.

Monique a dit : "Quand je suis passée devant chez eux, la voiture n'était pas là. J'ai cru qu'ils étaient allés chez le fleuriste. Devant le magasin du fleuriste, leur voiture n'était pas là non plus. J'ai fait la remarque à Francis. Francis m'a répondu que Sylvie avait sans doute trouvé un nouveau fleuriste à l'autre bout de la ville".

Chantal a dit : "Et si on téléphonait ?"

Bernard a téléphoné, il a laissé un message sur le répondeur de leur téléphone fixe et sur celui de leur portable.

Les bons mots, les potins vont et viennent sans que j'en retienne rien. Le champagne a la saveur de l'eau. Mes zakouski n'ont ni couleurs ni effluves. J'agis comme un automate.

Il est treize heures quarante cinq. "On va bientôt passer à table". Bernard a pris la décision sans me consulter. Bernard apporte les assiettes garnies de foie gras, de confiture d'oignons et de confiture de figues que j'avais préparées. Bernard se charge de griller les tranches de cramique. Je sers le muscat, un muscat tel que Sylvie et Daniel l'aiment. C'est tellement simple quand les choses se déroulent ainsi qu'on les attend. Je tremble un peu. Quelques gouttes de vin coulent le long d'un verre.

Bernard enlève les verres et les couverts disposés au milieu de la longueur de la table.

Je ne demande rien. Je ne dis rien. Ma quiétude est voilée par cette absence.

"Comme tu es pâle". Monique a perçu quelque chose dans mon attitude. Monique s'inquiète. "Veux-tu que je t'aide ? Ce n'est tout de même pas la désinvolture de Sylvie qui te met dans cet état ?"

J'aurais pu lui avouer qu'au fil du temps j'étais devenue fragile, que je ne supportais de moins en moins les imprévus, que je m'étais fait une telle fête de ce jour férié passé au calme avec des amis que ma déception était énorme. Non, je ne pense pas accident, maladie. Je pense désaveu, perte d'amitié. Je me tais.

Je fais semblant de rire, de manger, de boire. Je fais comme si…

"Quelle chouette idée !" Bernard me montre comment faire face. Bernard dispose deux gros nounours sur les chaises demeurées inoccupées.

Francis entre dans le jeu. "Es-tu bien installée Sylvie ? On dirait que tu n'as pas très faim Daniel !"

Je retiens un reproche. La colère monte en moi. La mémoire me fait souffrir. Je reste assise à table sans rien faire d'autre que de contenir une vague de fureur. Du feu dans la gorge, dans la poitrine, dans tout le corps. Des mots qui voudraient sortir, que je garde en moi. Je passe la main sur mon front brûlant. Je vide d'un trait mon verre de muscat. J'ai dans la gorge une boule qui monte et qui descend au rythme de ma respiration. Il y a la voix de Sylvie qui me revient. Qui murmure : "C'est pas si grave", après la fausse couche de ma belle-fille. Qui chuchote "Cela arrive à tout le monde", après le décès de maman. Il y a le fou rire de Sylvie quand je lui confie qu'elle a gâché notre journée. Insouciance de Sylvie, désinvolture, opportunisme, gaieté. Je suis à bout de souffle. Mon indignation va franchir la frontière. Je pose mon regard sur Monique puis sur Chantal. "C'est délicieux." C'est tout ce que Chantal a sans doute pensé que j'attendais d'elle. Un compliment, une mimique radieuse.

J'ôte les assiettes vides. J'apporte les assiettes creuses. Bernard va chercher le velouté aux chicorées. "Quel délice !" Le chœur de Francis et de Monique. "N'est-ce pas Sylvie que c'est délectable." "Oui super, super." Chantal apporte sa touche. Roland va se placer derrière un des nounours. Il imite Sylvie. "Super, super…" Ils rient de bon cœur.

Sylvie n'est pas là mais eux aussi ils ne pensent qu'à elle, à ses "super", ses "fun", ses "extra". Ils ne pensent qu'à son souci d'être dans le vent, de s'habiller comme sa fille de vingt ans, de cuisiner comme un grand chef, de garder sa bonne humeur en toutes circonstances.

"Vous souvenez-vous le jour où Sylvie a envoyé sa côte d'agneau sur la cravate de son voisin lors d'un réveillon…" Ils rient. Je suis furieuse. Je me souviens de "Qu'est-ce qu'un an dans toute une vie ?", quand je lui ai annoncé que Thomas allait doubler sa première année à la faculté.

Je n'ai pas l'envie de gâcher le plaisir des autres en évoquant les petits incidents liés à Sylvie.

On entend la plainte de la brise. On voit le pâle soleil de novembre. On sent la chaleur de l'amitié. Moi, je supporte mon aigreur. J'ai un poids sur l'estomac.

Je me réfugie dans la cuisine. Que suis-je pour Sylvie et Daniel ? Que sommes-nous ? Des relations, des anciens collègues, des voisins de longue date ?

"J'aurais dû rappeler notre invitation à Daniel quand je l'ai aperçu au super marché." Il a suffi que j'aille réchauffer le civet de lapin pour que Bernard s'épanche, pour qu'il fasse étalage d'une sorte de culpabilité. Pourquoi faut-il toujours rappeler les choses à Sylvie et à Daniel, pourquoi faut-il que j'assume les négligences de Sylvie quand nous travaillons ensemble ?

La cuisine est ma cellule protectrice. J'y demeure assise la tête entre les mains tandis que le civet mijote.

Chantal me rejoint. Elle se penche sur moi. "Ça va ? Un coup de pompe ? Tu t'es donnée trop de mal pour nous recevoir. Tu es toute rouge à présent". J'opine de la tête.

Elle me prend par l'épaule. Nous rejoignons les autres. Roland est debout derrière un nounours, Francis est debout derrière l'autre nounours. Roland caresse la tête du nounours : "N'est-ce pas Sylvie que le potage de Bernard et de Viviane était su-ccu-lent ?" Francis secoue un peu le nounours : "N'est-ce pas Daniel que Sylvie ne doit ses talents culinaires qu'au traiteur Michel. Pour Sylvie qu'importe 5 ou 15 minutes de cuisson, tu le sais bien, n'est-ce pas Daniel ? C'est pour cela que tu vas manger chez tes parents trois fois par semaine…" "Hi, hi, hi " Ils rient tous. Bernard a les larmes aux yeux tant il rit. Bernard secoue le nounours Sylvie. Monique a le hoquet tandis qu'elle ânonne "Ce n'est pas grave s'il faut une scie pour découper les cakes de Sylvie !"

La soupière est vide. La deuxième bouteille de muscat est vide. Chantal me prend la main. Elle rit comme les autres. Elle est entrée dans leur jeu.

Je retire ma main de celle de Chantal. Je m'approche du nounours Sylvie, je le bouscule avec violence. Je crie presque : "Ce n'est pas grave de gâcher du foie gras, des fromages affinés, de la salade aux noix, des gâteaux de chez Lilian. Rien n'est grave !"

Le festival d'humour est fini. Bernard me toise un instant. Chantal vient à mon secours : "Tu sais l'autre jour Sylvie avait oublié les tickets de théâtre chez elle. J'ai dû payer une deuxième fois pour ne pas rater le début du spectacle. On a tous ses défauts".

Je hoquète. "Sylvie nous méprise". Monique me prend dans ses bras. "Elle est comme ça. Tu n'y es pour rien. Allons un sourire… On passait un si bon moment."

Il est 16 heures, le temps et le bordeaux ont fait leurs effets. Sylvie et Daniel sont assis sur leur chaise. Plus personne n'ose leur parler. Nous regagnons les fauteuils pour regarder les photos. On sonne à la porte. Sylvie et Daniel sont là. Sylvie tient en main un énorme bouquet de fleurs. Ils arrivent pour le goûter. "Je t'assure Bernard, tu avais dit goûter…"

Ils prennent le train en marche. Ils s'installent dans le canapé. Sylvie a apporté quelques vieilles photos de la pendaison de crémaillère chez Monique.

Je pense : si elle ne nous a pas oubliés, c'est qu'elle tient à nous. C'est tellement important pour moi qu'on tienne à nous, qu'on maintienne le lien avec des copains de longue date qui nous rappellent notre jeunesse. C'est plus important que les quelques paroles blessantes venues de la désinvolture…


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TROP PARFAITS


Elle est dans son living, l'épouse modèle. Il est dix-huit heures trente et elle s'attend à être prévenue, dans le quart d'heure qui suit, du retour de l'époux. En femme avisée, elle consacre ce temps à prendre par téléphone des nouvelles de sa meilleure amie qui vient de rentrer de voyage.

Elle sait qu'aucune faille n'est possible, l'épouse modèle. Il est à présent dix-huit heures quarante-deux et elle raccroche. D'une minute à l'autre, sur son précieux portable, l'époux formera le numéro qui lui permettra de communiquer avec elle. Il lui fera savoir qu'il est sur le parking de l'usine et qu'est venu le temps de réchauffer le repas. Les rassure tous deux l'idée d'être reliés en permanence par la seule magie d'un GSM.

Elle, assise dans sa bergère, presque religieusement, s'apprête à entendre la sonnerie, à décrocher prestement, à acquiescer aux demandes de l'époux.

Elle, en ces instants, ne pense qu'à lui. Elle lui sera agréable comme elle l'est depuis plus de vingt-huit ans de mariage. Elle l'imagine près d'elle, commentant à table ses succès de jour. Il est le meilleur, le plus perspicace des ingénieurs de sa boîte, le plus cultivé, le plus instruit, le plus irréprochable des hommes.

C'est alors que sa pensée est tout orientée vers lui, qu'elle perçoit des pas dans le couloir. Il est là, sans crier gare. Pourquoi ne lui a-t-il donc pas adressé le traditionnel coup de fil ?

Il est dix-neuf heures, il est face à elle, probablement furieux tout en s'exprimant de manière contenue et mesurée. Comment a-t-elle osé téléphoner alors qu'elle se devait bien sûr de laisser à pareille heure la ligne libre, libre pour lui, l'époux modèle ? Comment a-t-elle osé une telle rupture dans le nouveau contrat tacite qui les lie depuis qu'il possède son GSM ?

Il l'embrasse froidement sur le front puis exige d'être servi. Puisqu'elle l'a voulu, il mangera froid, ce repas qu'elle lui a concocté dès le matin. Pas question de se plier aux normes de réchauffement imposées par le micro-ondes. Pas question de rater le journal télévisé de dix-neuf heures trente parce qu'elle a fauté.

Aucun reproche n'affleure plus mais, tandis que son assiette à elle tourne doucement dans le four à micro-ondes, il se délecte imperturbablement d'une blanquette de veau et de riz qui, à peine sortis du frigo, doivent être à peine mangeables. Il ne souffle mot. Sans doute espère-t-il faire naître en elle quelque culpabilité. Elle ne dit rien, mais lui reviennent en mémoire des incidents vieux de vingt ans. Oui, il lui a fait un jour une scène pour une tache sur un miroir. Oui, il a boudé une autre fois toute une soirée pour un pantalon mal repassé par la servante. Oui, il lui a souvent répété qu'il ne voulait absolument plus trouver des toiles d'araignée dans la cave comme il l'avait fait à son retour d'un long déplacement à l'étranger. En même temps, elle repense à l'extrême dévouement de cet homme, capable de faire plus de quinze kilomètres pour venir remplacer en pleine journée une ampoule dans le hall de nuit sur un simple coup de fil désespéré, ou de demeurer près d'elle dans un fauteuil à la veiller presque toute une nuit parce qu'elle est fiévreuse.

Après la dégustation du repas, il se dirige vers le bureau et jette un coup d'œil sur le courrier qu'elle a soigneusement trié à son intention. Elle ne le voit pas, mais elle sait que là, il n'y a aucun couac possible. Pourtant, il l'appelle et elle se doit de le rejoindre. "Pourquoi cette publicité n'a-t-elle pas été jetée ? J'ai reçu la même il y a deux jours à peine", dit-il d'un ton sec. Elle ne répond pas mais prend les papiers et les dépose calmement dans la corbeille à papiers.

Dans cet espace de vie, elle, l'épouse modèle, soudain se révèle pécheresse. Plus tard, elle ressassera encore ce début de soirée. Elle pourrait dans une autre culture, sous d'autres cieux être battue, répudiée. Heureusement, ici, de telles conduites n'ont pas cours.

La serviette mal pliée, le verre terne sont ici témoignages de relâchement, de manque d'affection comme le serait dans d'autres foyers l'oubli d'un gâteau d'anniversaire, ou du muguet le premier mai.

Un moment, elle se sent étouffée, brisée non point par des querelles vives mais par des reproches souvent voilés. Dans dix ans, elle sera sans doute moins vigilante et les accidents bénins ou plus conséquents, se succéderont plus souvent encore. Comment y fera-t-elle face ?

Dans dix ans, les progrès de la technologie révéleront plus aisément ses incapacités, ses imperfections et elle, l'épouse modèle, deviendra un poids pour lui, l'homme parfait.

La veillée se passe normalement mais elle n'arrive à s'attacher à rien. Elle ne pourrait rien raconter de ce western dont les images défilent sur l'écran du téléviseur. Comme doit être misérable l'homme pêcheur face au Très-Haut !

La nuit lui livre la conviction que les choses vont empirer entre eux. Elle est convaincue que diminuent peu à peu ses performances. Et si elle se faisait enfin faire un lifting ? Et si elle fréquentait cette salle de musculation dont lui a parlé une copine ? Elle se met à pleurer doucement dans le lit conjugal. Pleurs de rage, pleurs de deuil, pleurs de soumission, pleurs de désespoir se mêlent.

Il est dix-huit heures quarante-sept. Il est dans sa voiture, stationnée le long de la large avenue qui le conduit vers sa maison. Il appelle son épouse mais la sonnerie révèle que la ligne est occupée. C'est la deuxième fois en un mois que la situation se présente.

Il est dix-neuf heures une. Il pénètre en sa demeure. Son épouse bavarde au téléphone. Elle s'interrompt quand elle l'entend. Elle se précipite dans la cuisine pour réchauffer le repas. Mais il est trop tard. Il demande à être servi tout de suite. Il mangera froid. Il en prend l'habitude. D'ailleurs peu lui importe ce qu'il mangera. Pour lui, s'alimenter est une obligation non un plaisir. Il se sustente donc en silence tandis que, comme lors du premier incident, l'assiette de l'épouse tourne dans le four à micro-ondes.

Ainsi, l'accord est rompu. Ainsi, il est trahi par l'épouse fidèle. Il doit être pourtant si facile de plaire à un homme tellement prévisible. Il évoque secrètement d'autres négligences mais celles-ci étaient plus isolées, moins importantes. Jusqu'à quels dérapages va-t-elle se laisser encore aller ?

Au cours d'un dîner entre amis durant lequel elle un peu trop bu, elle fait état du caractère de moins en moins dynamique de son époux. Eh oui, il ne fait plus guère de la plongée que durant les vacances. Il renonce au jogging. Il lit, surfe sur Internet, regarde la télévision, mais se livre de moins en moins à des exploits sportifs. Il est fatigué. Il est exaspéré par un petit retard ou un manque de disponibilité.

Après ces remarques qui se veulent humoristiques, il sent vaciller plus encore la confiance qu'il lui témoignait.

Germe alors en lui une idée folle, une idée peu commune, une idée dont la réalisation peut faire chavirer une existence. L'automne saison d'habitude favorable à la réalisation de ses projets, lui sera cette année encore promesse de changements heureux.

Dans un élan de générosité, il accepte donc d'héberger un neveu paumé, un peu caractériel, qui a trouvé un boulot de videur dans l'unique dancing du village voisin. Il l'a assurée, elle l'épouse modèle, que cela ne le dérangerait absolument pas que le jeune homme occupe une chambre d'amis et partage même occasionnellement leurs repas. Ce qu'il projette dans son for intérieur mérite bien quelques sacrifices !

A l'aube d'un jour ordinaire qui suit cette installation, tandis qu'elle sommeille encore, il l'étouffe le plus simplement du monde sous un épais coussin puis vaque à ses occupations sans le moindre scrupule durant trois bons quarts d'heure. Pour la première fois en vingt-huit ans de mariage, il prépare lui-même le café, met la table, range la cuisine puis la salle de bain. Juste avant son départ, il met des gants, dérobe les bijoux qui se trouvent rangés sur la table de nuit, les dépose dans une veste laissée par son neveu au vestiaire et contrôle enfin qu'elle ne manifeste plus aucun signe de vie. Puis, dans sa grosse limousine, alors qu'il se dirige vers l'usine, il repense avec irritation aux maladresses de l'épouse parfaite, incapable de se servir correctement d'une alarme, d'user et d'abuser des possibilités multiples offertes par Internet, de lire scrupuleusement un mode d'emploi. La journée sera fructueuse à n'en point douter. La vie sera belle, sans pépins.

En ces moments, jamais, il n'imagine que le fidèle portable est devenu son pire ennemi. Il a, en effet, oublié cette précieuse chose dans la cuisine et laissera apparaître de la sorte que c'est lui qui a agi puisque de toute la matinée il n'adressera pas le moindre coup de fil à l'épouse demeurée au foyer, lui qui ordinairement lui téléphone pour des broutilles, lui qui se fait un devoir de lui rappeler ainsi la nécessité de porter un costume chez le teinturier, de s'informer au sujet d'un mini-trip, d'un concert, d'une vente aux enchères ou d'un vernissage. De cette absence de coup de fil, le neveu et la domestique en témoigneront devant les policiers.


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SERVICE POSTAL


Lundi 12 avril

Sur l'enveloppe hors format standard, en papier vélin beige, six timbres totalisent la valeur de trente-deux francs requise. Un grand timbre à six francs représentant un fragment d'une œuvre de Breughel, un autre timbre de mêmes dimensions et même prix commémorant l'alunissage du 21 juillet 1969, un timbre à douze francs où figure l'église de Marcinelle, un à six francs représentant un immeuble à encorbellement de Zottegem, deux à un franc avec des oiseaux.

Une écriture large, montante, arrondie orne ce bijou. Les mentions principales sont à l'encre noire tandis que diverses annotations sont à l'encre violette. "Monsieur et Madame Thirion-Jendrain" sont assortis de la remarque "mes petits chéris", "rue du Paradis" est commenté "que c'est charmant", le nom de la localité est ponctué de "beau musée de l'industrie".

L'arôme de vanille qui émane de l'ensemble replonge le facteur dans la cuisine de sa grand-mère. Il goûte à nouveau les galettes, il écoute la voix qui l'encourage à s'en délecter. Il essuie une larme qui glisse au coin de l'œil, puis dépose le courrier.

Il pensait avoir dépassé l'âge de s'émouvoir et voilà qu'il est sujet à des palpitations cardiaques, qu'il laisse tomber une publicité tant il maîtrise mal ses mouvements, qu'il rougit comme un gamin pris en défaut.

Malgré le relief de la rue, il avance à pas de géant. De quelque recoin de son enfance lui viennent des images de bricolages, de mots doux adressés aux filles du catéchisme, d'exercices de calligraphie. Il retrouve ses onze ans.

Les nouveaux habitants du 4, rue du Paradis seraient-ils promesse de fantaisie ?


Du mardi 13 avril au vendredi 23 avril

Rien que des journaux, publications périodiques, imprimés, lettres de la banque et une seule carte illustrée fort ordinaire pour les Thirion-Jendrain.

Le regret de n'avoir pas examiné l'oblitération et le nom inscrit au dos de la missive du 12 avril colle à la pensée du facteur. Il hante ses jours et ses nuits.

Parfois, émerge de ses pensées l'image de l'expéditrice, car à ses yeux, il s'agit évidemment d'une femme, probablement une adolescente. Imaginative, gracieuse, spontanée, belle. Tantôt, elle est blonde, tantôt rousse. Tantôt rieuse, tantôt mélancolique.

Il transpire abondamment chaque fois qu'il trie la correspondance, chaque fois qu'il passe devant la maison. II espère avoir un paquet à leur porter ou un courrier recommandé. En se rapprochant un peu de ces gens, ne se rapprocherait-il pas de leur correspondante ?


Lundi 26 avril

De nouveau un envoi artistique pour les Thirion-Jendrain. L'enveloppe est jaune, parsemée d'étoiles, fleurettes et oisillons, décorée de huit timbres à quatre francs. Elle embaume la cannelle. A l'encre bleu marine sont les noms des destinataires, en rouge sont des commentaires : "Gros paresseux", "Coucou", "Terre de contrastes". Cette fois, il remarque le cachet "Malmédy, ville fleurie" et enregistre mentalement les coordonnées inscrites au verso : Marie Jendrain à Bellevaux-Ligneuville.

Ses joues roses, ses gestes tremblants sont témoins de l'émotion du facteur. Il va consulter l'annuaire, il va téléphoner, il va connaître la voix de celle qui écrit. Il dira son admiration, son affection. Non, il n'est pas curieux. Il a vingt-deux ans. Il aime déjà à travers des mots calligraphiés, des dessins, des odeurs, des timbres. Il aime une philatéliste comme lui. Il aime un être de rêve.


Du mardi 27 avril au dimanche 9 mai

Il a téléphoné, il a entendu une voix grave, il a retenu son souffle, il s'est tu. Le même scénario s'est reproduit les treize jours. Le facteur a le cœur gros.

Le facteur ne mange presque plus, il perd le sommeil, il n'arrive plus à réfléchir.


Lundi 10 mai

Enveloppe blanche, encombrée de sept timbres, animée de nuages. Encre turquoise, encre noire. Parfum de patchouli. Spasmes dans la poitrine.


Jeudi 13 mai (Ascension)

Le facteur a mauvaise mine. Il a les traits tirés. Ses jambes et ses bras sont lourds tandis qu'il conduit. Un empoté au volant qui, au fil des kilomètres, consulte de plus en plus souvent sa carte routière.

Enfin, il n'en croit pas ses yeux. Il est dans la rue recherchée, devant le numéro tant de fois répété. Il se gare un peu plus loin. Selon son plan, il prépare quelques fascicules qu'il est censé vendre au profit d'une œuvre caritative. Ensuite, il se lance à l'eau. Déjà, il sonne. Déjà, la dame aux cheveux grisonnants l'accueille. Tout va si vite. Elle lui achète ses cahiers, lui parle de son frère qui vit avec elle mais passe souvent ses journées au café, de sa petite-fille nouvellement installée au Pays Noir. Elle lui offre des gaufres à la cannelle, un genièvre et lui propose de rester jusqu'au soir. Elle est si seule à présent, elle souhaiterait avoir un petit-fils, pareil à lui, qui l'écoute.

Le facteur est au septième ciel. Les senteurs de vanille et de patchouli le réchauffent. Le facteur oublie ses fantasmes passés. Sa grand-mère est de retour !


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"LUI"

 

Jeudi 25 juin 1959 - naissance 1

Accouchement à terme, rapide. Cri immédiat. Bonne adaptation au régime alimentaire. Excellente digestion. Considéré comme un bébé de santé robuste. Sommeil profond. Il est choyé, adoré. Sa couche est douce. Les voix autour de lui sont feutrées.


1969 - naissance 2

Il découvre le fusain. Bénis soient les parents qui lui ont offert ce stage. Ravissement des esquisses, des retouches à la gomme, des ombrages. Une pomme le révèle à lui-même sous l'éclairage d'un spot. Une pomme le conduit au succès, à la passion. Une pomme l'amènera vers d'autres techniques de dessin, vers d'autres reproductions de fruits et de natures mortes. On l'applaudit. Il est comblé. Il prend conscience de ses capacités, de son pouvoir. Il vibre et fait vibrer.


Eté 1976 - naissance 3

Il la rencontre. Il traverse l'été avec l'impression de flotter. Jamais, il ne se lassera de la regarder. Ils sont pareils et pourtant différents. Elle parle et il laisse infuser les mots. Ses paroles sont musiques délicates. Sa démarche est danse. Ses gestes sont prières. Il lui tient la main et une chaleur inconnue le gagne tout entier. Ils rient sans raison. La vie est belle. L'eau enivre. Les couleurs scintillent. De nouvelles saveurs se révèlent dans les aliments les plus ordinaires. Des arômes rares embaument la pluie. Il se découvre des talents insoupçonnés. L'anglais et l'allemand deviennent matières faciles. Il sculpte le bois. Il se met à la flûte. Chaque question trouve sa réponse. La nature exhale la compassion.


Juillet 1977 - naissance 4

Contact. Ronronnement du moteur. Démarrage. Volant bien en main. Changements de vitesses. Braquages. Virages. Accélérations. Rétrogradations. Freinages. Griserie en appuyant sur le champignon. Manœuvres pour se garer. Calme du contact coupé. Apprentissage de rêve.


Juillet 1979 - avril 1982 - naissance 5

Il vient d'être victime d'une agression. Alors débute une psychothérapie pour le sortir de ses angoisses. Tisser des liens. Trouver dans les coups reçus le souvenir d'une gifle donnée par son père, d'un coup de pied infligé par son frère, d'une injure d'un condisciple. Explorer son passé, le revoir autrement, découvrir d'autres réactions, se construire une infinité de films, élaborer mille stratégies. Tout n'est pas si rose. Tout n'est pas si clair. Il a besoin d'en savoir plus. Il n'est plus le bébé sage, désiré, modèle. Il est un être en souffrance. Les succès lui occultaient l'essentiel. Lui apparaît futile l'importance exagérée accordée à son apparence physique, aux contrôles continus de ses connaissances, à l'actualité sportive. Que fera-t-il de sa vie ? A quoi le conduiront ses études de droit ? Quel est son avenir avec Elle ? Il y a des mots qui pèsent plus qu'il ne le pensait. Il dissèque ses pensées, ses émotions, ses comportements. Il ne se connaissait pas. Son entourage ne le reconnaît pas. Il change tellement. Parfois affleure la violence, parfois jaillit la tendresse. Tantôt exubérant, tantôt réservé, il se cherche.


Mai 1982 - naissance 6

Pardon. Acceptation sans jugement, sans déni, sans colère. Les évènements vécus l'ont fait tel qu'il est. Il s'est enrichi dans la douleur comme dans la joie. Il s'apprécie sans vanité aucune. Il est confiant sans présomption aucune. Il se fixe des objectifs. Il peut compter sur ses ressources. Il a des alliés sûrs. Il est prêt à accueillir les autres puisqu'il ne les considère plus comme des concurrents, des rivaux voire des incapables et des ignares. Chacun a droit à ses faiblesses, ses difficultés, ses tâtonnements, ses points de vue, ses valeurs.


Avril 1999 - naissance ultime

Au volant de sa Ferrari flambant neuve, il vient de heurter un arbre à plus de 200 à l'heure. La rivière a rejoint l'océan. Il n'est plus de désirs, de luttes, de découvertes. Il y a le simple fait d'exister en communion avec l'univers, d'être le galet uni au lit du fleuve, le choriste dont la voix est indissociable de celle de ses voisins, une des essences d'un parfum sans défaut, un coloris sur la palette.


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QUELQUES CRITIQUES CONCERNANT MES LIVRES DE NOUVELLES ET MON LIVRE DE P.N.L.

"Nouvelles à travers les passions", critique de Christian Van Moer

Après nous avoir fait traverser les saisons, voilà donc que Micheline nous invite à voyager à travers les passions.

Au gré de sa fantaisie, 24 textes plus ou moins courts nous mènent tant du Pays Noir à Vittel ou de la Vendée au Portugal, que de la Belle Époque au Moyen Age ou des années cinquante à nos jours. Et avec elle, on regarde des photos, on relit de vieilles lettres, de vieux documents, on écoute les cris et les chants, distraitement d'abord, avec émotion finalement.

Écolier à cette époque révolue où la moindre image nous faisait rêver, j'étais fasciné par certaines illustrations de mon manuel d'histoire ou de mon livre de lecture : la statue équestre d'Ambiorix, le portrait de Marco Polo, les Sauvages emplumés du Nouveau Monde entre autres, ou encore le siège d'un château fort, une exécution capitale, un autodafé... : avec nostalgie, j'ai eu l'impression de retrouver quelques-unes de ces images - qui en montraient à la fois beaucoup et pas assez - lorsque Micheline fait revivre Christophe Colomb, Henri le Navigateur ou Barbe-Bleue...

Micheline glane dans le champ des passions. Traversant les frontières et les époques, ses récits dévoilent les hommes en montrant la beauté et l'horreur, l'ambition et l'amer ressentiment, l'envie et l'amour, la Providence et la fatalité, le printemps et l'hiver de la vie, la démence et le salut... Mais chez Micheline, les passions les plus inavouables sont décrites avec retenue (trop, peut-être), avec une extrême pudeur : le sang n'éclabousse pas le lecteur, les personnages ne crachent pas leur bile. C'est un peu comme dans les Contes de Perrault, où la cruauté et les turpitudes de la vie demeurent évidentes malgré la sagesse et la beauté des mots.

Si certaines nouvelles surprennent parfois, c'est par le pouvoir insidieux de la fascination que leur brièveté recèle et libère au final, lorsque la fine ampoule contenant le poison ou le parfum se brise. Charmé, contrit ou simplement perplexe, on vacille alors un moment avant de passer au récit suivant.

L'écriture est irréprochable : le vocabulaire est riche sans être pédant, la phrase, courte sans être stéréotypée, la syntaxe et l'orthographe sont solides.

Un paragraphe :
Quand je lève les yeux vers lui, sa belle chemise blanche en lin est éclaboussée d'encre. La perfection de l'encre m'apparaît non pas sur ce papier enduit au blanc d'œuf qu'il a fait passer de l'un à l'autre, pareil à un bijou précieux, mais sur le lin. C'est comme si la fibre livrait une dimension spirituelle. La force et le pouvoir de l'inattendu. La métamorphose de la maladresse. L'encre sève de vie. La tache rédemptrice aussi bien du péché de perfectionnisme que de celui d'orgueil. (Éclaboussures d'encre de Chine, p.148)

Personnellement, j'ai particulièrement apprécié "Une espèce de Mentor" et "Piqûre ou Grigri ?"

J'ai passé un bon moment de lecture...

 

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"Nouvelles à travers les saisons", critique de Bob Boutique

Micheline Boland, c'est un peu l'académicienne de Chloé des Lys. La liste de ses œuvres, prix et autres ateliers exige plus d'un écran d'ordinateur. Elle n'a plus grand-chose à prouver, que ce soit sur le plan du style ou de la construction des phrases. C'est une bonne élève, appliquée et respectueuse de la langue française. Mais est-ce bien important ?

Je vais vous choquer (et titiller au passage mon ami Olivier), mais Proust m'ennuie, Camus m'endort, Anatole France me plonge dans la torpeur… alors que Micheline m'attire, comme un aimant. Et le plus curieux est que je n'arrive pas à me l'expliquer.

S'il fallait résumer ce recueil de 200 pages, je dirais 'tout ce qui se touche, se vit et se respire' (c'est d'elle), avec passion et déraison (c'est de moi.)

Des contes, dont je ne sais toujours pas pourquoi ils courent à travers les saisons et qui mettent en scène des personnages qui ressemblent à Madame et Monsieur Tout le Monde. Sauf qu'on s'aperçoit très vite que ces gens très comme il faut couvent en secret de sérieuses doses de folie ou de schizophrénie galopantes et presque toujours destructrices.

Micheline, c'est l'écrivaine du détail qui tue, du sentiment qui chancelle et des six sens qui enivrent. Six ? Voyons voir… il y a la vue, l'ouïe, l'odorat, le goût, le toucher… et le cœur bien sûr ! Le tout dans une ambiance feutrée et retenue où la tristesse, la nostalgie de l'enfance et la solitude sont omniprésentes, dans une enveloppe (une chape peut-être) de petite bourgeoisie provinciale et de religiosité surannées.

La vue.
Elle collectionne les miroirs et tout ce qui réfléchit ou grossit ces parties du corps qu'on ne voit jamais : le dos, les reins ou un point noir sur lequel elle fait une fixation.

I'odorat.
Il vit la truffe en l'air, émerveillé par les senteurs qui l'environnent, l'encens, les lys, le citron et finit par se suicider avec un sac plastique rempli d'herbes aromatiques… Un texte en feu d'artifice, qu'on jurerait plagié sur le célèbre 'parfum' de Süsskind, alors que (j'en suis persuadé) Micheline ne l'a sans doute jamais lu.

Le goût.
Elle est amoureuse de la nourriture et le foie gras à la confiture de figue, accompagné d'un petit muscat australien la fait grimper aux murs. Elle fait la connaissance d'un cuisinier, ça va de soi… La suite, calamiteuse bien sûr, dans le livre.

Le toucher.
Il ou elle (il n'existe malheureusement pas de neutre en français, comme le het flamand) n'est encore qu'une motte d'argile. Puis la main apparaît et se met à chanter sur elle pour la modeler.

Le cœur.
Toujours incompris, insatisfait et déçu car la passion est insatiable et n'admet que la perfection. Elle est mariée et aime un autre homme qui ne s'aperçoit même pas qu'elle existe. Ça arrive tous les jours ? Sans doute. Peut-être est-ce pour cela que ce conte me touche tellement.

Et ainsi de suite, dix-neuf fois.

C'est un beau livre, formé de saynètes courtes et enlevées, pas vraiment noires mais toujours grises, croquées au fusain, chargées d'émotion, et voluptueuses. Oui voluptueuses, un adjectif qui va bien avec la mort.


Ça ne se lit pas d'une traite, mais par petits bouts, comme une barre de chocolat qu'on grignote pour faire durer le plaisir.

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"Nouvelles à travers les passions", critique de Bob Boutique

Je vous ai déjà parlé de Micheline à propos de son premier recueil intitulé ‘Nouvelles à travers les saisons‘ et dit à l’époque tout le bien que j’en pensais. Lorsque son deuxième livre est sorti à l’occasion de ‘Tournai la Page’, ‘Nouvelles à travers les passions’, je me suis donc précipité dessus, en espérant retrouver les mêmes sensations. Gagné. C’est de la même veine et pourtant différent. Ce qui m’évitera de devoir me répéter.

Première remarque. On nous propose cette fois-ci sur 172 pages, 24 textes qu’on pourrait classer en trois groupes. Des nouvelles classiques ( de loin mes préférées), quelques récits historiques et enfin des écrits beaucoup plus courts, glanés sans doute dans les ateliers d’écriture auxquels Micheline participe.

Personnellement, c’est dans ses nouvelles traditionnelles, que je me retrouve le mieux. Des histoires simples, presque anodines, dont on se demande si ça vaut la peine d’en parler. Puis l’auteur gratte un peu et derrière les personnages conventionnels, banals, parfois falots, se profile une passion, une douleur, une phobie… bref, une humanité criante qui semble nous rappeler qu’en fin de compte, on est toujours seul.

L’univers n’a pas changé . C’est celui de la petite bourgeoisie hennuyère catholique dans laquelle vit l’auteur. Un milieu où les conventions, le qu’en dira t-on et le ‘ce qui se fait’ tiennent lieu de morale. Un monde étriqué, où tout se passe dans la tête, faute de pouvoir l’exprimer avec emphase. Un milieu coincé, où le péché est vécu comme une calamité, alors qu’il fait peut-être tout simplement partie de la vie.

Et en matière de péchés, elle s’y connaît notre Micheline : qu’il s’agisse de la jalousie, de l’avarice, de l’envie… ou d’handicaps véniels (je ne trouve pas d’autre mot) qui vous rendent rêveuse, suiveuse, épieuse, hésitante, influençable, bigotte… lisez : la palette est très large et tous les personnages du livre en sont atteints, d’une façon ou l’autre.

Un exemple ?

C’est une Mémé, une bobonne tout ce qu’il y a de plus traditionnel, avec ses recettes de cuisine, les petits enfants qu’il faut chercher à la sortie de l’école, le mari qui est plutôt gentil… bref, une petite vieille qui n’a pourtant que 53 ans. Et puis un jour… comme ça, sans raison, une impulsion : elle enfile son manteau, court jusqu’à la gare et prend le premier train venu ! Il va à Namur… Peu importe. Elle s’assoit sur une banquette, encore étonnée par son escapade et essaie de faire le point d’une vie bien rangée, sans doute un peu terne.

Puis le remords ou le simple bon sens ? Elle se rend compte qu’elle ne va nulle part, descend à Châtelet et retourne à pieds. Lorsqu’elle rentre à la maison, personne n’a remarqué son absence ou si peu et tout reprend comme avant. Voila, c’est tout. Il ne s’est rien passé. C’est une non-histoire.

Sauf que racontée par Micheline, cela tourne à la grande aventure. Le dérisoire devient passionnant et la petite bonne femme une héroïne qu’on voudrait écouter pendant des heures en lui tenant la main. Car (et c’est peut-être la leçon principale, sous-jacente, qu’on retrouve dans ces nouvelles) chacun de nous a droit à la compréhension et ira en fin de compte au paradis. Comme dans la chanson de Polnareff.

Enfin, moi, c’est comme ça que je l’interprète.

Pour le reste, est-il utile de rappeler que le style est quasi parfait, le français d’une richesse sans forfanterie, les descriptions imagées avec une acuité toute particulière et le rythme soutenu. On arrive au bout avant de même de comprendre qu’on lit de jolies phrases littéraires.

Encore une fois bravo au comité de lecture de Chloé des Lys qui a su reconnaître un vrai talent.

 

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"Nouvelles à travers les passions", critique parue dans la revue "Le Bibliothécaire"

Vingt-quatre nouvelles où, comme l'annonce le titre, les passions s'affrontent. Il est très difficile de résumer un tel ouvrage car au fil des pages on passe à travers des situations tellement différentes que l'on pourrait croire qu'il n'y a rien de cohérent. Or le fil d'Ariane est bien présent, de la première à la dernière page : la passion. Qu'elle soit consacrée au jeu, à l'argent, à la musique ou à la beauté, elle est toujours là qui mène son petit monde sous la plume légère et créatrice de Micheline Boland.

En quelques pages, l'auteur croque une situation et j'ai pris plaisir à refaire, avec elle, une visite du château de Villandry et ses parterres de légumineuses. Pas celle des guides touristiques, mais avec Jean, le jardinier. Un passionné aussi, celui-là.

Les pages défilent se tournant avec rapidité car on souhaite découvrir le dénouement de la nouvelle suivante, policière, captivé par le mystère…

L'écriture est soignée et les sujets abordés sont toujours de bon goût, ce qui permet de mettre le livre entre toutes les mains.

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"Nouvelles entre chien et loup", critique de Daniel Plasschaert

Entre rencontres inattendues ou espérées, attendues et rêvées. Entre bancs et fontaines, chambres d'hôpitaux et tables de restaurants, les personnages de ces nouvelles posent des questions au lecteur; une de ces questions parle de la fragilité du bonheur et du destin.

En un instant, tout peut basculer dans une vie. Dans un sens comme dans un autre, il suffit d'un regard, d'un objet, d'une attention qui se porte sur un détail insolite, d'un rayon de lumière, d'une toute petite décision prise au début de la journée.

À la lecture de ces nouvelles, on est tenté de jeter un pont entre elles et sa propre vie. On découvre des liens, des similitudes ou on les invente, on se revit en miroir, on pénètre dans le récit, on en fait partie.

Quelquefois nous vient l'impression de suivre tel ou tel personnage, dans la rue, dans un parc, on s'assied à sa table, on l'écoute parler ou penser. On anticipe ses réactions, on l'observe et l'on suit le cheminement de ses sentiments.

J'ai croisé Simenon dans ces atmosphères, certaines descriptions. Ce n'est pas Simenon, c'est sa compagnie discrète, en arrière plan. Comme s'il rêvait que ces petits tableaux psychologiques puissent devenir des intrigues. On n'en est pas loin.

L'un ou l'autre de ces personnages n'aurait-il pas des intentions cachées ? On ne le saura peut-être jamais. Où alors c'est à nous de pousser l'écrivain à devenir détective, oui, détective des âmes.


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"Comment rendre votre quotidien plus plaisant ? Avec la programmation neuro-linguistique", critique de Martine Diellis-Snaet

Avant même d'aller plus loin, et de dire tout ce j'ai ressenti, pour n'induire personne en erreur, je dirais qu'à mon avis, ce livre n'est pas un livre de détente mais un livre de travail. Il n'apporte pas la détente des pieds en éventail d'un roman mais il apporte autre chose.

Il peut être lu par tout le monde et pas seulement par le monde des enseignants, éducateurs et tout ce qui a la charge d'autrui (les p'tits malins ajouteront les curés, histoire de rire mais y aurait-il vraiment matière à sourire ?) comme on le penserait peut-être trop vite. Mais pour moi, ce livre est quand même un outil.

350 pages ! A l’endroit, à l’envers, en marche avant, en marche arrière. Comme d’habitude ! Jamais dans le sens "comme il faut". Et je m’en fous. Je m’en délecte d’autant plus quand je le prends enfin à l'endroit pour le relire doucement. Même un bouquin comme le tien, Micheline ! Seulement là, il t'aura fallu attendre un peu plus pour avoir mon commentaire.

Avec la P.N.L. comme on dit, on rentre dans le monde des intellos. Exit les littéraires, les poètes, les conteurs, les narrateurs, les... Mais qu'est-ce que je raconte là ! Des bêtises ! Des bêtises de première ! Vous verrez pourquoi plus loin.

Dans ce livre, trois parties et chacun peut s'y retrouver.

- La première est théorique (80 pages) et pour les professionnels et le nombre important de personnes qui ont suivi cette formation P.N.L., plus d'un appréciera. Les autres dont j'en fais partie vu que j'ai toujours refusé de m'inscrire, eh bien les autres, ils lisent doucement. Ou bien ils passent.
Moi, j'ai lu doucement. Et d'autant plus doucement que j'avais tendance à accrocher un problème personnel et actuel à ce que je lisais: chose qu'il ne faut absolument pas faire !

- La seconde partie (40 pages) ou les processus de mises de route : plus abordable, nettement ! Sans cesse, on se dit "ah tiens, c'est vrai, c'est ce que je fais, c'est ce que je pourrais faire" ou "ah tiens, c'est vrai, c'est ce que je fais mais qu'est-ce que moi je pourrais faire pour m'orienter différemment, pour trouver les haut-pendus perdus et invisibles mais pourtant réels dans le ciel de notre vie ?"

- La troisième et dernière partie (225 pages) est celle que je préfère et par laquelle je recommanderai de commencer à toutes les personnes qui n'ont pas suivi la formation P.N.L.

Et les voilà qu'ils sortent des pages! Tels des pantins, vous les voyez se redresser à chaque page.
Qui ?
Mais les littéraires, les poètes, les conteurs, les narrateurs ... pardi ! Ils sont tous là. Cachés dans les mots les phrases, les images, les poèmes.

Dans cette partie, Micheline nous livre ses impressions tout en restant à l'écart. Femme pudique et réservée, discrète et intelligente, sensible et éveillée car Micheline est tout cela, et toute sa personnalité se découvre dans cette partie.

Elle raconte ce qu'elle a vu, les situations dont elle a été témoin, les réflexions qu'elle s'est autorisée à faire, les questions qu'elle s'est posées, les non-réponses qui ne sont pas arrivées. Et elle le fait bien. Divinement bien !
Sacré nom ! Arriver à mettre de la poésie, des histoires courtes dans un livre pareil. Faut l'faire ! Bravo Madame !

Maintenant si vous n'avez pas envie de vous poser des questions, si vous n'avez pas envie de sortir des moments mélancoliques, si vous n'avez pas envie d'améliorer ces jours parfois gris, si vous n'avez pas envie que l'on ouvre devant vous des tas de petites portes que vous n'aviez jamais vues, ne lisez pas le livre.

Mais si vous désirez voir ces dizaines de petites loupiotes allumées derrière ces portes qu'on a ouvertes devant vous, si vous désirez trouver un sourire, un apaisement alors que vous n'en trouviez plus, si vous désirez vous rendre compte que même le sombre coeur d'une forêt n'est, en fait, que l'orée d'un bois verdoyant, alors, lisez le livre.

Oh ! Il n'est pas ni un roman ni la panacée dont on rêve. D'ailleurs les panacées sont restées dans les poches des tabliers de nos grands-mères. Le monde moderne est difficile à vivre. Le livre de Micheline n'est pas ça mais il est un vent de fraîcheur. Et cela est parfois bien doux.

J'en ai apprécié la brise.

 

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"Nouvelles à fleur de peau", critique de Cathy Bonte

Elle m'a bien eue la petite dame ! J'avais déjà eu l'occasion de lire un de ses livres "Nouvelles à travers les saisons" et j'avais bien aimé. Des personnages simples, un peu Monsieur et Madame tout-le-monde auxquels nous pourrions nous apparenter facilement, des histoires de tous les jours que nous pourrions vivre un jour ou l'autre. Oh, il y a bien un petit meurtre de temps en temps dont Micheline a le secret, histoire de bousculer un peu l'univers petit bourgeois de certains héros, et puis une écriture tout en finesse, facile, gaie, alliant une description intelligente de l'état psychologique des protagonistes.

C'est donc dans le même esprit que je m'apprêtais à lire son dernier recueil "Nouvelles à fleur de peau". Belle surprise !

Dès la première histoire ("La chaise vide"), la belle-mère m'énerve ! Je meurs d'envie de lui mettre une claque ou de lui faire un croche-pied… à moins que… ?

L'histoire suivante ("La porte") m'envoie dans un monde où les peluches et les poupées s'aiment… Et si c'était vrai ?

La troisième ("Rencontre de vacances") me plonge carrément dans un univers étrange qui me fait tout de suite penser aux "Petits contes cruels pour mal dormir" de Dominique Leruth. De même que "La statue" qui me glace un peu.

"L'ange" me fait penser à cette photo en noir et blanc représentant un socle vide, une échelle posée dessus, et des pas qui s'éloignent dans la neige… *

Une larmichette d'émotion pour "Les ballons" ou encore pour "Critique et vengeance" car je sens et je sais ce qu'il y a derrière…

21 nouvelles viennent ainsi étoffer le quatrième recueil de Micheline. Du suspens dans chacune d'entre-elles, une écriture qui a mûri, qui s'est affirmée, une bonne dose de psychologique qui nous fait glisser dans la peau des autres : Comment se sent-on quand on devient retraité du jour au lendemain ? Que sommes-nous prêts à faire devant une statue qui nous trouble ? En pleine canicule, face à un mari qui nous énerve, que fait-on avec le couteau à viande qu'on a justement en main ? Etc… À chaque fin d'histoire, l'envie de poursuivre le recueil pour savoir comment sera la suivante. Un magnifique travail, Micheline, bravo !

Un petit bémol ? Quelques fins m'ont laissée sur ma faim… Je m'attendais à plus de meurtres Il y en a, bien sûr, mais je vous laisse deviner dans lesquels…

* Après avoir écrit cet article, je suis allée sur le blog de Micheline et j'ai découvert la fameuse photo. Micheline s'en est bien inspirée pour écrire cette nouvelle !

 

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"Nouvelles à fleur de peau", critique de Martine Dillies

Je me demande si c’est une mauvaise nouvelle apprise ce matin ou si c’est la nostalgie retrouvée au travers de ces vingt et une nouvelles qui me met ainsi le vague à l’âme. Probablement que je ne connaîtrai jamais la réponse.

Micheline Boland, dont je ne connaissais que le livre sur la PNL, nous donne à découvrir au travers de ces nouvelles, des histoires. Des histoires de statues, des histoires de livres, de couples, des histoires vraies et d’autres imaginées, mais leur dénominateur commun est de transpirer des émotions vécues ou refoulées.

Et ce sont les histoires imaginées qui m’ont le plus accrochée. J’ai, par exemple, franchement adoré celle de "La petite main".

Psychologue de formation, Micheline transcende dans chacun de ses récits les émotions et les récits d’adultes qu’on lui a "offerts" dans sa profession et qu’elle a sentis vivre au plus profond d’elle-même sans jamais rien en dire.

Je la sais suffisamment fine et intelligente pour être certaine qu’elle connaît le transfert qu’elle a opéré vers ses histoires. Ce trop-plein de l’être humain jamais évacué…

Les nouvelles sont brèves et ne lassent jamais le lecteur. Il est à recommander au lecteur qui n’aime pas s’attarder sur des histoires longues, mais certainement pas à conseiller à qui nage dans la déprime. C’est ainsi que je le ressens.

Si dans son livre sur la PNL, Micheline nous offre un plateau d’outils, ici, l’auteur raconte…

J’ai trouvé extra le titre trouvé, car ce livre de Micheline boland, c’est exactement cela : des nouvelles à fleur de peau. Rarement un titre a autant collé à l’œuvre que celui-ci.

 

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