
Si le chemin que tu empruntes ne te conduit pas là où tu veux, prends une autre route...
Le berceau divin
Prémonition ? Sagesse
issue d'une vie simple et droite ? Intuition des humbles ? Qui pourrait dire
comment ses mains avaient été guidées ? Qui pourrait
parler de la tendresse dont témoigne son travail ?
En ce temps-là, à Nazareth, Joseph venait de terminer un berceau,
le plus admirable qu'il eut pu réaliser. Ses doigts avaient, des heures
durant, laissé agir le ciseau et le polissoir. Sans qu'il en eut vraiment
conscience, des étoiles étaient à présent gravées
sur les montants, des bergers et leurs brebis étaient profilés
sur le panneau de la tête. Joseph s'adossa au tas de bois qui se trouvait
dans son atelier et considéra son uvre. Son esprit brûlait
de joie et de fierté car il savait que son fils reposerait là,
au creux douillet du petit lit.
Quelques voisins avaient eu l'occasion d'observer le meuble et bientôt
à travers tout le pays parvint une rumeur qu'un berceau extraordinaire
avait été réalisé dans une humble maison de Nazareth.
Cette nouvelle arriva même au palais du roi Hérode. Celui-ci
n'était pas homme à s'émouvoir de la création
d'un objet d'art de plus, car il avait à sa disposition quantité
de pièces rares et de valeur mais il présageait qu'une telle
rumeur pouvait avoir quelque chose d'inquiétant. Des devins lui annoncèrent,
en effet à la description orale du bel objet, que son règne
était menacé.
Quelques semaines plus tard, Joseph apprit qu'il devait se rendre à
Bethléem pour un recensement. Un ange l'avertit en songe que le bébé
ne reposerait pas là où il l'avait imaginé. Alors, tandis
qu'il se préparait avec son épouse pour le long voyage qu'ils
devaient effectuer, il réfléchissait à ce qu'il allait
faire de son ouvrage. Comme il n'avait pour seule monture qu'un maigre bourricot,
il lui sembla impossible de le transporter, alors il se résolut à
en faire don. Il le déposa près du puits du village et espéra
que quelque personne nécessiteuse pourrait se l'approprier.
Cependant, un émissaire du roi Hérode, congédié
en raison de son âge, qui rentrait dans sa région de naissance
pour y finir tristement ses jours, découvrit le meuble. Il avait entendu
parler du chef-d'uvre auquel on attribuait des vertus insoupçonnables.
En son cur, il éprouva une grande joie. Voilà un trésor,
estimait-il, qui pourrait lui faire retrouver la grâce auprès
de son roi. Il s'en retourna donc pour Jérusalem. Sous les pas de son
cheval, la route était plus facile qu'elle ne l'avait jamais été
auparavant. Il lui semblait que le berceau était plus léger
qu'un voile.
Hérode fut ébranlé
lorsqu'il vit le berceau. Il appela devins, scribes et sages pour interpréter
ce qui était représenté de manière aussi gracieuse
sur le bois.
- L'astre d'un nouveau roi s'est levé, osa l'un d'eux.
- Il est reconnu par tout le peuple de bergers, poursuivit un autre.
- Les Ecritures laissent
prévoir qu'il se trouve à Bethléem, dit encore un troisième.
Peu de temps après cette découverte, des mages venus d'Orient
s'adressèrent à Hérode et confirmèrent qu'ils
avaient vu apparaître une nouvelle étoile, signe d'une naissance
prestigieuse.
Alors, Hérode, reconnaissant les propriétés divinatoires
propres au berceau, manda les mages afin de porter le petit meuble jusqu'à
cet endroit où ils comptaient aller pour rendre hommage à l'enfant.
Quand Joseph reconnut son uvre, il en fut bouleversé. Il frémissait
de bonheur. L'enfant pourrait reposer sur une couche digne de ses origines.
Joseph contempla son ouvrage d'un il nouveau. Il distingua alors qu'il
avait représenté un désert au pied du petit lit. Il fut
visité la nuit suivante par un ange qui lui ordonna de se rendre en
Egypte pour assurer la sécurité de l'enfant.
Joseph se découvrit une force intérieure toute neuve. Il acquit
plus d'assurance. S'il avait l'intuition en façonnant son uvre
de ce qui allait advenir, il pourrait à l'avenir s'y fier encore et
encore. D'autant plus, que l'ange l'épaulait de manière non
négligeable !
Quand fut venu le temps pour la sainte famille de partir pour l'Egypte, Joseph
offrit le berceau à quelque pauvre paysanne qui se trouva près
de l'étable à ce moment-là.
Il paraît que l'enfant qui y dormit, apporta douceur et sagesse partout où il passait. Jamais, le berceau ne fut hors d'usage, même si peu à peu se sont estompées les marques particulières qui l'ornaient.
Concours
de contes de Noël à Surice 1997.
Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé
des Lys)
Substitution
Des brindilles, de bien
maigres bûchettes et rondins, ils n'avaient plus guère que cela
à pouvoir apporter. Ils avaient dépensé tout leur avoir
pour acheter ce bahut dont l'envie leur brûlait le cur et la pensée
depuis quelques mois. Ils avaient espéré que l'hiver serait
clément et qu'ils auraient peu de frais de chauffage et de vêtements.
Ils avaient eu l'audace de compter sur la bienveillance du temps et des éléments
naturels. Ils n'avaient pas envisagé qu'ils allaient être invités
pour Noël chez des voisins auxquels ils devraient, comme c'est l'habitude
dans leur région, offrir une bûche du plus bel effet et du meilleur
bois. Ce cadeau était, en ce temps-là, le seul partage matériel
des frais du réveillon.
Ces misérables branchages qu'ils avaient récoltés dans
les endroits boisés des environs, jamais ils n'oseraient en faire don.
Ils étaient tout juste utiles à pouvoir cuisiner et à
réchauffer un peu leur foyer le soir venu, quand le travail terminé
ils se laissaient aller à la rêverie au coin de l'âtre
sous une douce couverture. Pour ces activités, peu importait, en effet,
la présentation du combustible, seuls comptaient les résultats.
Pour illuminer un réveillon de Noël, il s'agissait, cependant,
de faire un présent non seulement fonctionnel, mais aussi ravissant.
La forme avait, ici au moins, autant d'importance que l'usage prévu.
Alors ils firent appel à leur imagination pour dissimuler leur pauvreté
du moment. Elle pensa broder un napperon représentant une bûche
ou encore en graver une sur un petit panneau qu'elle possédait. Elle
imagina aussi donner de modestes rondins individuels, joliment emballés
dans un papier qu'elle décorerait avec soin, afin que chacun au moment
opportun alimente le feu. Mais il estima que cela n'aiderait pas vraiment
leurs hôtes à réduire leurs dépenses. Tout cela
était juste symboliquement acceptable. De manière tangible,
cela ne faisait pas le poids avec l'offrande traditionnelle.
Comme ils avaient des ufs, de la farine, de la confiture, du sucre et
du lait, elle proposa de réaliser un gâteau ce qui serait une
réelle contribution personnelle au repas et ne révélerait
aucunement leur précarité actuelle. Il accepta son initiative,
tout en l'invitant à donner au gâteau la forme de l'objet attendu.
Elle roula donc sa pâte après l'avoir soigneusement aplatie et
garnie d'un peu de confiture. Elle orna son uvre de nuds et d'un
entrelacs en confiture représentant les veines et les aspérités
d'une écorce.
D'un air joyeux, ils offrirent leur délicieuse pâtisserie, prétextant
qu'un peu de renouveau ne fait jamais de mal à personne.
Leur innovation eut tant de succès que bientôt à travers
le pays tout entier, puis à travers quantité de contrées
de plus en plus lointaines, de tels gâteaux furent confectionnés.
Ces pâtisseries furent par la suite garnies de crème au beurre,
nappées de moka ou de chocolat, fourrées aux marrons. Leur base
devint une génoise moelleuse à souhait, tant l'homme cherche
à améliorer ses créations.
Qui penserait que l'origine de la coutume fut un manque provisoire de ressources
? Qui oserait prétendre qu'il n'y a point d'issues heureuses aux imprévus
de la vie ?
Qu'un chemin soit inabordable, nous en trouverons tous bien un qui nous conduira
d'une manière différente vers cet endroit où nous espérions
aller.
Notre imagination n'est-elle pas notre plus sûr allié ?
Notre capacité à découvrir d'autres voies n'est-elle pas ce qui nous rend unique parmi tous les êtres de la création ?
Concours
de contes de Noël à Surice 1998.
Extrait
du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé
des Lys)
Banal
Tout jusque là a été banal. Le sol du living est jonché de boîtes et de sachets contenant les accessoires qui décoreront la maison pour Noël. La mère et les enfants s'affairent à parer le sapin que le père est allé acheter sur le marché. Les boules circulent dans les mains des deux petits, avant que l'aîné les accroche selon leur désir. Les guirlandes sorties de leur boîte et dépliées par la mère sont ensuite placées délicatement par le père autour du lustre, des cadres et des encadrements de porte. Tout se passe pour le mieux jusqu'à ce que l'aîné désigne une grosse boule rouge, décorée d'une crèche et de sapins, plus scintillante que les autres en disant: "C'est la mienne. C'est celle que j'ai achetée l'an dernier à l'école. Je la mettrai dans ma chambre près de la petite crèche que j'ai bricolée." Ses paroles n'ont pas trouvé d'écho. Il y a juste la surprise des parents, leur silence, leur malaise. Comment réagir à un tel propos qui les heurte sans rompre le charme du moment ? Il y a aussi l'étonnement contenu des deux petits. Ils se sentent soudain tellement plus démunis que leur aîné. Chacun poursuit cependant sa tâche, comme si rien de spécial n'avait été dit.
Après quelques minutes, les enfants préparent la crèche sur une table près du feu ouvert. Il y a l'étable, grande, en bois blanc et plein de santons. Des santons plus ou moins colorés, plus ou moins fignolés. Des santons portant des vêtements en tissu, garnis de paille ou de bois, venant de Provence, des santons simplement peints venant d'Ardennes. Et parmi ces santons, un étrange âne aux oreilles démesurées, à la queue légèrement fissurée. "C'est le mien. Je le garde pour moi." Le plus petit a dit cela sur un ton assuré. Que serait une crèche sans un âne ? A présent, il y a la surprise des deux plus grands, le malaise grandissant des parents.
Enfin, Jésus est sorti de son emballage. "C'est à moi, dit le cadet. Mamy me l'a offert quand le chat avait cassé l'ancien." "C'est à moi, c'est à moi", il s'en va en courant vers sa chambre. Que sera la crèche sans âne, sans Jésus ? Alors papa ôte silencieusement les guirlandes dorées qu'il a déjà placées autour des cadres et les range dans leur emballage. "Mais papa ""Que fais-tu, papa ?"
Les interrogations des enfants se répètent avant que le père n'y réponde. "Elles sont à moi, ces guirlandes. Alors je vais les offrir pour garnir la salle paroissiale à l'occasion du goûter de Noël. Les organisateurs seront ravis de ce petit cadeau."
Personne ne souffle mot. Les enfants ont compris. La grosse boule rouge scintillante, l'âne et l'enfant Jésus sont rapidement de retour dans le living.
Tout jusque là avait été banal. Cette année là cependant, contrairement aux habitudes, les enfants confectionnèrent ensemble des guirlandes avec du papier alu pour remplacer celles que leur père avait données. Contrairement aux habitudes aussi, ils ne se querellèrent pas à propos d'une part plus ou moins grosse de bûche, ni de la place plus ou moins proche de la crèche et du sapin occupée à table.
L'appel des cloches
Depuis le décès
de ses grands-parents, au retour d'un réveillon de Noël, il ne
voulait plus célébrer cette fête. Noël était
devenu pour lui un jour plus qu'ordinaire, un jour de deuil et de tristesse.
Une mauvaise plaque de verglas avait eu raison du bonheur qu'il avait à
préparer et à festoyer pour Noël.
Cette année-là, des amis et des parents avaient eu beau insister
encore pour qu'il se joigne à eux, il avait résisté.
Pour être obstiné, il était obstiné. Il était
tellement certain de ne pas utiliser sa voiture les 24 et 25 décembre,
qu'il l'avait prêtée à sa jeune sur.
Le 24 décembre, il s'était couché vers 22 heures après avoir surfé un peu sur Internet et avoir mangé un bout de pizza. A minuit moins quart, il se réveilla en sursaut. C'était la sonnerie des cloches qui lui rappelait la fête. Une sonnerie effrontée qui l'appelait au dehors. Une sonnerie joyeuse, vivante, magique. Il ne pouvait y résister. Soudain, il avait besoin de voir des gens, de retrouver des personnes connues, de faire quelque chose de spécial. Mais voilà, il se trouvait sans voiture à une dizaine de kilomètres au moins des gens qu'il aimait.
En dépit du froid, il se leva. Il s'habilla. Il sortit. Il prit le chemin de l'église, le seul endroit, où pensait-il, il était certain de retrouver l'un ou l'autre voisin, des gens bigots qu'il ne fréquentait habituellement pas mais qui se ferait un plaisir de l'accueillir. En marchant, il avait le cur léger car la sonnerie des cloches résonnait encore en lui.
Il arriva fort en retard pour la messe. Jugez-en, le défilé des fidèles pour recevoir la communion s'achevait déjà. A peine eut-il pris ses marques, se fut-il rappelé des bribes de liturgie, que la chorale entonnait déjà "Minuit Chrétien".
Quelques-uns uns se préparaient à rentrer chez eux alors que lui-même, aurait souhaité que le chant se prolonge.
Il suivit la plupart des fidèles qui se rendaient à la salle paroissiale pour boire du vin chaud et manger un morceau de boudin. Hélas, il ne repéra aucun de ses voisins. Il était comme un étranger dans son village. Il s'apprêtait à repartir lorsqu'il la vit, oui, il la vit. Sous ses habits d'un autre temps, la Vierge de la crèche vivante, se révéla être une ancienne compagne de classe. Elle avait un sourire si lumineux, des gestes si gracieux.
Il la vit, elle le vit. Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.
Maintenant quand il entend l'appel des cloches, il a le cur en joie. Il se sent pousser des ailes. Maintenant, il n'oublie jamais de fêter Noël. Même s'il est de garde à l'hôpital il prévoit quelque chose de particulier pour l'occasion ! Il n'oublie jamais de disposer une crèche à une place de choix dans le living et d'écouter quelques cantiques. De plus, il est devenu grand amateur de concert de carillon et de boudin.
Le nouveau santon
Papy nous a quittés voici presque un an. C'est le premier Noël que nous allons passer sans lui. Je garde de Papy des souvenirs tendres, des souvenirs joyeux mais aussi des souvenirs savoureux et goûteux. Il faut dire que Papy était cuisinier et qu'il nous faisait souvent profiter de ses talents de chef coq. Aucun de ses enfants et petits enfants ne s'est aventuré comme lui sur une voie gastronomique. Nous avons plutôt suivi les traces de Mamy, institutrice dans une école maternelle, nous orientant les uns vers l'enseignement, les autres vers des professions artistiques. Cependant, nous avons conservé de bien odorantes et pittoresques images des activités de Papy. Je le revois encore coupant les fines herbes, préparant une farce pour la dinde, décorant des gâteaux, savourant une de ses compositions ou alignant des légumes sur un plat.
Tandis que je déballe un à un les santons, tandis que je les ôte du papier de soie qui les protège de la poussière d'un Noël à l'autre, j'en découvre un tout neuf. Un cuistot moustachu avec une haute toque blanche, une veste et un pantalon blancs, portant dans la main droite une écumoire. J'en suis certaine jamais un tel personnage n'a figuré parmi mes santons. Mes santons ont chacun leur histoire. Après l'achat de la Vierge, de l'enfant Jésus et de Saint Joseph, deux bergers et des brebis sont venus étoffer ma collection. C'était un cadeau de maman pour le Noël de mes dix ans. Puis avec mon argent de poche au gré de vacances en Provence ou de marchés de Noël, je me suis procuré un âne, un buf, des mages, un ferronnier, une poissonnière, un tisserand, un maréchal-ferrant, un ébéniste, une bergère, deux fermières, un graveur, un médecin, un avocat, un facteur, un rempailleur, un prêtre, une religieuse, un flûtiste, des poules, des canards, un porteur, enfin un gendarme, un rémouleur. Je suis certaine aussi de n'avoir jamais recherché ce type de figurine ni même d'en avoir découvert une dans une boutique ou chez un brocanteur. Autrefois, j'ai parcouru longtemps les brocantes à la recherche d'un gendarme, puis d'un rémouleur. Mais voici quelques années déjà, après mon déménagement, j'ai pris la décision de ne plus rechercher de nouvelles figurines. Trop peu de place pour les ranger, trop peu de temps pour rafistoler les habits abîmés des vieux santons que je dénichais souvent en mauvais état.
La tête d'une brebis à recoller et me voilà pensant à autre chose.
Un coup de fil de maman et me voilà partie lui rendre visite pour mettre au point l'organisation du réveillon. Sitôt entrée chez maman, un détail de décoration capte mon attention. Sur une table, dans un coin du salon, dans un cadre de bois, je vois une photo jaunie de Papy. Papy portant une moustache, une haute toque blanche, tenant dans sa main droite une écumoire. Papy dans sa jeunesse. Papy pareil au santon qui se trouve près de ma crèche.
La désignant, je m'exclame : "Quelle belle photo" !
"Je l'ai trouvée dans un coffret ancien avec des photos de famille, des souvenirs de communions et de baptêmes, des menus de mariage. J'ai trouvé que ce serait bien de la mettre à l'honneur pour le réveillon."
La réponse de maman me trouble. Elle qui aime fouiller dans ce coffret ancien, comment n'a-t-elle pas encore eu jusqu'à présent l'idée d'encadrer la fameuse photo ? S'entourer des visages de ses proches est pourtant dans ses habitudes.
Je n'ose parler de mon nouveau santon. Maman est tellement bavarde. Elle ne pourrait s'empêcher de colporter un peu partout l'information ! Tante Marie parlerait probablement de mystère et oncle Bernard de superstition. Cela ne résoudrait en rien l'énigme.
Mon santon demeure en évidence, le premier près de la porte de la crèche. Le regard de ma sur puis celui de mon oncle et celui de ma mère se sont longuement attardés dessus lors de leur visite. Ils se sont tus. Même maman n'en a soufflé mot. Je me suis tue également.
C'est ainsi que Papy s'est manifesté chez maman et chez moi, pour ce premier Noël où il avait rejoint un autre univers ! Discrètement. Silencieusement. Délicatement.
Après Noël, ce santon a pris place parmi mes statuettes en Sèvres. Quant au cadre en bois garni de la photo de grand-père, il est demeuré sur la table du salon chez maman.
Premier réveillon
Une entorse la retient chez
elle. Une entorse la contraint à renoncer au travail à l'hôpital
aussi bien qu'aux soins à domicile. Six semaines d'arrêt de travail.
Bientôt elle va entreprendre une rééducation. On lui a
annoncé que durant plusieurs semaines elle devrait se ménager,
prendre soin d'elle. Puis qu'elle devrait à porter des bottines quand
elle retravaillerait. Une douche froide pour une personne si dynamique !
La voilà redevenue une enfant, vivant chez ses parents, se laissant
dorloter du matin jusqu'au soir. "Tu n'as besoin de rien là-haut
?", "Veux-tu que je t'apporte une limonade ou un café ?"
Là voilà qui observe les autres qui s'agitent et qui demeure le plus souvent inactive. Il n'est pas aisé de se déplacer avec ses béquilles, de passer entre les meubles, d'éviter les obstacles que sont les plantes et les petites tables.
La voilà passive. Noël approche. Sa mère s'affaire. Elle a entrepris un grand nettoyage, elle a garni un magnifique sapin, elle a arrangé les personnages dans la crèche, elle a disposé des étoiles et des guirlandes un peu partout. A présent, elle feuillette des livres de cuisine à la recherche de recettes originales. Depuis qu'elle travaille, depuis qu'elle a rompu ses fiançailles, trois mois après son entrée à l'hôpital, elle n'a plus pensé que Noël pouvait se préparer ainsi.
Sa mère s'active, se disperse. Elle, elle lit des nouvelles policières mais son attention se fixe difficilement. Elle rêvasse. Elle se penche sur sa vie. Elle a vingt-huit ans et depuis sept ans, elle ne sait plus ce qu'est un réveillon, une fête de famille. Pendant ces sept années, elle s'est offert quelques beaux voyages en Asie et en Amérique, c'est là toute l'évasion qu'elle a mise dans sa vie. Adieu les rencontres fréquentes avec les copains, les copines, les voisins ! Adieu, le footing et le tennis ! Ses contacts sont rarement de vraies rencontres. Ce sont des coups de fil ou des mails. Pour se vêtir, elle fréquente une unique boutique. Pour se nourrir, elle se contente souvent de plats préparés ou des menus offerts par la restauration rapide.
Aujourd'hui, elle rencontre le kiné que le médecin lui a recommandé pour sa rééducation. Il habite à quelques pas de chez ses parents. Il propose de venir la chercher chez elle pour les séances de rééducation. Il affirme qu'un peu de marche lui fera le plus grand bien. Il semble détendu, combien plus détendu qu'elle. Il insiste. "Pour moi le squash c'est sacré. J'en fais tous les lundis et jeudis midi avec un ami. Ça fait un bien fou". Il prend le temps de parler, de s'intéresser à ses goûts, de lui expliquer le programme de rééducation.
Quand le kiné la quitte, son regard s'attarde sur l'enfant de la crèche. Un bébé qui n'a pas encore accompli de grandes choses mais qui a tellement de prix ! Elle pense à son quotidien fait de multiples tâches. De longues journées, de nombreux patients qu'elle soigne en ne s'attachant souvent qu'à leur problème physique. Combien de paroles machinales ! Elle pense à Jésus qui plus tard valorisa une femme qui s'attachait à écouter ses paroles plutôt qu'une femme laborieuse ! Elle pense au kiné qui ne semble pas courir de client en client comme elle. Elle pense à sa collègue Nicole qui en connaît bien plus qu'elle sur la vie personnelle des malades, des médecins, des collègues. A-t-elle fait le bon choix ?
Sa mère rentre les bras chargés de paquets. Des victuailles, un dernier cadeau, un milieu de table composé de jacinthes. Elle a passé toute une après-midi à courir les boutiques pour effectuer ces achats. Elle est fatiguée mais contente. "Je ferai sûrement encore des heureux des années. L'an dernier, ta sur a beaucoup apprécié la reproduction du "baiser" de Rodin que je lui avais achetée. Elle l'a mise dans va vitrine et m'assure qu'on la complimente souvent au sujet de cette copie !"
Elle pense que pour Noël, si elle ne s'était pas blessée, elle aurait acheté comme d'habitude des fleurs pour les femmes, un compact disc pour les hommes. En une heure, elle aurait fait le plein de cadeau.
Demain, ce sera le réveillon. Sa mère dispose les cadeaux au pied du sapin. Sa mère prépare une terrine de coquilles saint Jacques, un velouté aux chicons, tout en écoutant des chants de Noël.
Pour la première fois, elle écoute les chants. Elle s'attache aux paroles. "Il est né le Divin Enfant, chantons tous son avènement". Elle fredonne. Elle apprécie la mélodie, la chaleur du feu de bois, le moelleux du fauteuil, les odeurs de poissons qui viennent de la cuisine. Fredonner, sentir, se laisser aller.
"J'ai croisé Sandra chez le poissonnier. Elle passera te voir un de ces jours".
Se laisser aller, préparer une rencontre. Elle se lève. Elle va jusqu'au bureau, elle s'installe comme elle peut face à l'ordinateur, en gardant la jambe étendue. De clics en clics, elle trouve des sites qui proposent de charmantes cartes pour Noël. Elle choisit ce qui conviendra à chacun. A Nicole, à Philippe, à Marco, à Pascale, à Dominique. A tous ceux-là qu'elle côtoie sans prendre la peine de s'y attacher. Elle pense à chacun et d'un clic envoie des cartes pour dire qu'elle pense à eux, qu'ils lui manquent, qu'elle se réjouit de les revoir.
De clic en clic, elle se dit qu'elle se ménagera plus de temps pour elle, que s'offrir un réveillon tous les deux ou trois ans ce ne serait sans doute pas un luxe
Un Noël d'artiste
Il dessine sur les pavés de la ville. Le long de la cathédrale ou dans un coin de la place du marché, au milieu du piétonnier ou près de la banque centrale, près de la grand poste ou sur la place de la gare, dans le square à deux pas de l'hôpital, à l'entrée principale du parc. Il dessine à la craie. Il croque des personnages, des objets, des animaux, des sites, des monuments, selon son humeur, selon la saison. Des bouquets de fleurs, du muguet, un couple d'amoureux, un paysage enneigé, des saltimbanques, des jouets, des artisans, des icônes. Il improvise avec talent. Il travaille sans relâche avec pour seul salaire, quelques sous jetés dans son chapeau, quelques commentaires élogieux. Comme Noël approche, il dessine à présent des crèches, des anges, des sapins et des étoiles.
Généralement, les pas et la pluie ont tôt fait de faire disparaître ses dessins. uvres éphémères données pour quelque menue monnaie à un public de passage. uvres éphémères que n'atteignent ni les critiques d'art ni les marchands. uvres pareilles à ces châteaux de sable que les vagues détruisent petit à petit.
En ce mois de décembre, il travaille comme il le fait d'ordinaire, malgré le froid piquant. Les sapins, les crèches, les étoiles, les anges, on les retrouve du haut au bas de la ville. Les passants ont beau les piétiner, ils demeurent là où il les a dessinés. Ils subsistent en dépit des jours qui passent. Les flocons qui tombent ne les effacent pas. Au contraire, au fil des heures, ils deviennent plus colorés, plus précis, plus attrayants.
Ils attirent le regard du haut jusqu'au bas de la ville. Pas un promeneur ne peut les ignorer. Avec eux, pas question de passer sous silence la fête qui s'annonce. Ce sont autant d'uvres d'art dans toute la ville. Spectacle gratuit offert à tous.
Un premier article de journal en a parlé. Puis une chaîne de télévision locale a fait un reportage. Enfin la chaîne nationale a diffusé tout un programme les concernant.
A présent, l'artiste anonyme ne l'est plus. Les autorités communales l'ont félicité, l'association des commerçants lui a offert un espace officiel de travail dans le centre commercial. A présent, l'artiste anonyme prépare une fresque pour la Saint-Valentin. Il n'oubliera pas de sitôt ce dernier Noël !
La chapelle qui chante
Au fil du temps, Monsieur le curé de Saint Louis se retrouve seul pour assurer les messes dans la paroisse. Son vicaire a été nommé curé dans un village voisin et il n'est pas question de le remplacer. Au fil du temps, non seulement, le clergé se fait rare mais les fidèles aussi. Monsieur le curé se retrouve à présent seul pour assurer les messes dominicales.
Une poignée de paroissiens, une dizaine le plus souvent, assistent encore à la messe le dimanche matin dans la chapelle à l'autre bout du village. Le choix a été douloureux à faire, mais Monsieur le curé l'a fait. Pour tenir le coup, il a décidé de supprimer la messe de 8h30 dans la petite chapelle et celle de 18h à l'église.
Depuis cette décision, la petite chapelle n'est plus fréquentée que de temps à autre, pour un mariage ou pour un baptême dans le quartier.
La petite chapelle demeure là dans son écrin de verdure, entourée d'arbres. Il n'est plus question de pouvoir s'y recueillir un moment. Monsieur le Curé la garde fermée à clef. Il a même fait poser un système de sécurité, pour protéger la jolie statue de Sainte Anne qui date de plusieurs siècles et la descente de croix, une uvre moderne d'un artiste né dans le hameau.
La petite chapelle semble oubliée. Parfois, un bouquet de fleurs champêtres est déposé sur son seuil. Parfois, la sacristine vient la dépoussiérer. On est bien loin des fastes d'antan.
Cette année, pour la première fois depuis sa construction, il n'y aura pas de messe de Noël dans la petite chapelle. Pas question de l'ouvrir ce soir-là, pour y chanter des chants traditionnels ou pour y méditer en groupe sous la conduite d'un laïc. "On ne va tout de même pas la chauffer pour l'occuper une heure ou deux, ce serait du gaspillage !" Pas question de la décorer avec une crèche ou de la fleurir, comme le proposent des personnes âgées de l'endroit. "Ce serait inutile, puisque personne ne s'y attardera."
Alors la petite chapelle est vide. Désolation, nostalgie pour un soir exceptionnel.
Peu avant minuit, des cantiques s'élèvent dans le hameau. Pas de doute, c'est bien "Il est né le divin enfant" et "Douce nuit" qui se font entendre jusqu'à l'intérieur des demeures environnantes. On sort de chez soi, on s'interroge, on se demande quel individu ose ainsi troubler le calme du village. Enfin, on comprend. La musique provient de la petite chapelle.
Et la musique continue à se faire entendre. On s'approche pour percer le mystère. Plus on s'approche, plus le son devient fort. La porte est pourtant bien fermée. La petite chapelle ne laisse échapper aucune lumière. Mais la musique s'en échappe comme d'une boîte à musique.
On reste là à écouter, immobiles et heureux. Personne ne pense que dans quelques instants la messe débutera dans l'église paroissiale. On reste entre soi, sous le charme des cantiques. Bientôt des gens du centre du village arrivent. Eux aussi ont entendu les chants et ont deviné d'où ils provenaient.
Alors on chante tous ensemble, on est si content de se retrouver pour une nuit pareille. On ne voit pas le temps passer. Quand les chants se taisent, on applaudit, on danse, on se serre les uns conte les autres.
Monsieur le Curé n'en croit pas ses oreilles, quand on va le trouver pour lui raconter la chose. Il attend avant de prendre une décision qu'on le presse de prendre. "Il faudrait de temps en temps, y célébrer la messe. Pour Noël, pour Pâques, pour le 15 août par exemple. Essayez de trouver une solution."
De solution, Monsieur le Curé n'en trouve pas qui convienne. Monsieur le Curé vieillit, ses collègues sont fort occupés, la sécurité des églises et des chapelles est de plus en plus difficile à assurer.
C'est ainsi que pour Pâques, pour la Pentecôte, pour Sainte Anne, pour Noël, pour des circonstances indéterminées, la petite chapelle se met à chanter. On ne trouve pas pourquoi ni comment cela se produit.
La petite chapelle chante et les fidèles sont tout heureux de répondre à son appel quand elle se met à chanter
Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé des Lys)
L'étoile
Il était une fois, en Orient, un homme jeune encore qui venait de perdre sa femme et son unique fils. Il en conçut un tel chagrin qu'il se tenait courbé vers la terre et ne regardait plus guère en direction du ciel. Que les récoltes furent bonnes ou qu'elles furent mauvaises, que le temps fut clément ou pas, peu lui importait. Il demeurait confiné en ses noires pensées. C'est à peine s'il écoutait encore les propos de son intendant, s'il parlait encore à son frère avec lequel il partageait le domaine hérité de son père. Il ne se nourrissait quasiment plus, aucun mets n'ayant pour lui de saveur agréable. Il se contentait de boire de l'eau et de manger un peu de pain. Ses forces s'amenuisaient.
Or, un soir qu'il était assis au bord d'un lac, occupé à ressasser son malheur, il contempla sur le miroir de l'eau un reflet merveilleusement doré. Il leva les yeux vers le ciel et y observa un astre tellement lumineux qu'il en fut ébloui. Il remarqua que l'astre se déplaçait lentement. Il en éprouva un tel bouleversement qu'il décida de s'en aller pour suivre l'étoile. Il prévint juste son frère qu'il partait pour affaires et reviendrait quand il le pourrait. Il emmena avec lui sa monture favorite sur laquelle il jeta un manteau et prit une bourse contenant quelques piécettes. Jamais, il n'avait agi avec tant de précipitation.
Des jours durant, il parcourut le pays. Seule l'étoile lui imposait une cadence. Seule, elle lui indiquait des temps de repos. Qu'elle s'arrêta quelques instants et il était sûr de trouver sur sa route un légume ou un fruit à déguster ou du fourrage pour son cheval. Qu'elle s'immobilisa plus longtemps, elle lui indiquait un endroit où mettre l'animal au vert et où découvrir pour lui-même un lieu pour se reposer.
Déjà, de regarder régulièrement le ciel, son humeur devint moins triste. De se tenir droit sur sa monture, il se trouva ragaillardi. De manger ce que la nature lui proposait, lui redonna de l'énergie. Voyager ainsi guidé lui faisait du bien. Vallées et collines, champs, prairies, vignes et vergers se succédaient au rythme imposé par l'astre dont la brillance continuait à l'émerveiller. C'est à peine s'il lui arrivait encore d'évoquer son malheur. Il lui semblait que sa femme et son fils l'accompagnaient sur le chemin. Il entendait parfois leur voix. C'était un encouragement qui venait de ceux-là qui l'avaient quitté trop tôt. C'était un appel à trouver ailleurs la présence qu'il ne trouvait plus chez lui.
De nouveau, les aliments avaient un goût. Les fleurs sauvages embaumaient. Les arbres projetaient leur ombre bienfaisante.
Un jour, l'étoile s'arrêta au-dessus du toit d'une étable. L'homme poussa doucement la porte. Il constata que l'humble bâtiment était déjà occupé par un couple, un bébé et quelques bêtes. Aussitôt, il referma la porte sans faire de bruit. Pas question de se nourrir ou de sommeiller ici. Cependant, il savait que ce lieu désigné par l'étoile ne pouvait être que très spécial. Alors, il s'assit pour réfléchir à l'attitude qu'il adopterait. Tout alentour la nature semblait plus fertile que dans son propre pays. Peut-être l'étoile lui indiquait-elle tout simplement un endroit où s'installer pour démarrer une nouvelle existence ? Tandis qu'il pensait ainsi, une heure passa en quelques minutes.
Il fut sorti de sa rêverie par des mages venus d'Orient qui lui annoncèrent qu'ils avaient été précédés jusque là par l'étoile annonçant la naissance du roi des juifs. Les mages lui dirent la joie profonde ressentie lors de l'apparition de l'astre. Ensemble, ils pénétrèrent dans la maison, se prosternèrent devant l'enfant et offrirent des présents. L'homme n'avait que quelques piécettes à donner. Au moment où il les tendit à Marie en regardant Jésus, la félicité le gagna lui aussi. Il comprit que son malheur n'avait été qu'un moyen de le mener jusque là pour participer à un événement unique. Jésus lui souriait, comme il souriait au monde. Jésus vaincrait la mort, le mal. Une ère nouvelle s'ouvrait.
Peu après, les mages s'en retournèrent chez eux par un autre chemin que celui que leur avait indiqué l'étoile. L'homme les pria de transmettre un message à son frère. Marie, Joseph et Jésus allèrent chercher refuge en Egypte car un ange avait révélé en songe à Joseph que la vie de l'enfant était menacée. Quant à l'homme il s'installa à Bethléem où la terre se montra particulièrement féconde. Il mena une vie simple, droite, généreuse témoignant de la grâce apportée par l'enfant. Dès que pointait le cafard, le souvenir de la brillance de l'étoile et du sourire de Jésus s'imposait à lui. Alors, affluait en son âme une sérénité qui le portait à la louange.
Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé des Lys)
Le sapin fugueur
Il était une fois, un sapin de table presque aussi bien décoré que certains sapins de Noël trônant dans des châteaux. Des nuds rouges à profusion, des petites boules dorées, brillantes comme des pendants d'oreille. Un vrai bijou. On l'a placé au centre de la table. Il attend d'être entouré de pièces de vaisselle précieuses et d'être posé sur une nappe de prix. Il attend Noël en regardant par la fenêtre. D'où il est, il peut observer de l'autre côté de la rue une misérable demeure. Il voit bien que là-bas, on ne prépare pas la fête Sur la table de la salle à manger, il n'y a vu que des plats de pâte, du pain, de la confiture. Ceux qui habitent là sont mal vêtus, mal logés.
Le sapin de table considère qu'il y a là une réelle injustice. Ici, chez lui, tout n'est que luxe et beauté. Des guirlandes, une superbe crèche garnie de multiples santons, un magnifique sapin, des anges vêtus de satin et de tulle, des pommes de pin argentées rehaussent les fastes du cadre. Là-bas, tout paraît pauvre. Il y a tous ces meubles dépareillés. Il y a surtout cette absence de vrais fauteuils confortables, de chaîne hi-fi, de téléviseur, de bibelots et surtout de sapin et de crèche.
Quand, l'avant veille de Noël, le sapin de table voit la fenêtre ouverte pour laver les vitres, il part et va se poser sur le rebord de la fenêtre de la triste demeure. Il grelotte, il patiente longtemps avant qu'on ne le remarque et qu'on ne le fasse entrer. Il souffre du froid de cette attente puis du froid de la demeure mais il a le cur léger car il lui semble qu'il a établi un peu plus de justice. Les enfants et les parents sont ravis de sa présence. "Enfin, un petit cadeau du ciel" dit le père. "Pour une fois, nous avons un peu de chance", complète la mère. On le place sur une table bancale. Ce Noël là, des anges en carton, bricolés par les enfants à l'école et une bougie en forme d'étoile distribuée par une grande surface lui tiennent compagnie.
On le conserva dans la famille même longtemps après que les années de vaches maigres furent passées. Il symbolisait l'espérance de Noël.
Une écharpe bleue pour Noël
"Depuis que je joue sous le maillot rouge, je me sens pousser des ailes."
Vincent n'en croit pas ses oreilles. Et s'il suffisait, oui, s'il suffisait que sa mère porte une écharpe bleue ou un châle bleu comme celui que porte la Vierge Marie pour changer de comportement !
La petite phrase prononcée lors du journal télévisé matinal par Grégory, la nouvelle étoile montante du football national, fait naître en Vincent un grand espoir.
En ce 23 décembre, Vincent n'a pas encore fixé son choix pour le cadeau qu'il offrira à sa mère, le jour de Noël. Vincent craint tant de lui déplaire ! Voici que Grégory lui souffle une magnifique idée !
La mère de Vincent s'y entend pour le rabrouer. Pour elle, il y a toujours un "mais " qui gâche le compliment, une grimace qui gâche la marque de tendresse.
"Bien sûr tu as eu 9/10 en mathématiques mais tu écris si mal "
"Bien sûr tu as rangé correctement ta chambre mais j'ai dû te le rappeler deux fois."
Quand il a vu, hier, la Vierge posée dans la crèche de l'église, auprès de la couche où Jésus sera posé la nuit de Noël, Vincent s'est dit que pour elle il n'y avait sûrement jamais de "mais". Jamais de moue réprobatrice face à une trace de confiture aux commissures des lèvres, jamais de sourcils froncés. Vincent a vu le voile bleu de la Vierge. Un bleu tellement doux, un bleu inoubliable.
"Maman, je peux aller faire un tour sur le marché ? Je voudrais acheter des images pour ma collection."
"D'accord mais ne traîne pas."
Arrivé sur le marché, Vincent brûle d'impatience de trouver le foulard ou l'écharpe du même bleu que le vêtement de la Vierge. Soudain, le pouls de Vincent s'accélère. Devant lui, l'objet de sa convoitise, une superbe écharpe en soie bleue d'un prix raisonnable.
"Tu as bon goût jeune homme. Celle qui portera cette écharpe, ne pourra qu'être douce." Cette réflexion du marchand attise plus encore l'espoir de Vincent.
Le matin de Noël, Vincent offre l'écharpe à sa mère. Miracle, celle-ci le serre contre son cur, chuchote un "Merci poussin" pareil à celui que Marie devait chuchoter à Jésus.
Souvent la mère de Vincent a porté son écharpe, pour réchauffer un pull décolleté, pour agrémenter un polo ou un t-shirt. A chaque fois, Vincent réentendait un "merci poussin" qui avait la tendresse d'un cantique de Noël et qui manifestait la bienveillance de Marie. Quelque chose de Noël accroché aux "mais" et aux moues de sa mère. Quelque chose qui adoucissait l'ordinaire.
Le grand miroir
Il est 19 heures, ce 24 décembre. Joseph se met à table. Il a sorti du frigo l'assiette garnie de boudin blanc et de confit d'orange que lui a préparé Andrée, sa femme de ménage. Joseph est seul, mélancolique. Sur la table basse près du téléviseur, Andrée a déposé un montage floral composé de trois jacinthes. A l'espagnolette de la fenêtre principale, Andrée a suspendu une boule de Noël représentant une crèche.
Andrée a fait ce qu'elle jugeait bon de faire pour que Joseph passe un bon réveillon. Dans le magazine TV, elle a surligné les programmes qui pouvaient intéresser Joseph. Pour le petit déjeuner du 25, elle a acheté un cougnou qu'elle a laissé dans la boîte à pain. Elle a préparé une thermos de café fort, mis au frais une petite bouteille de champagne et un morceau de bûche au moka.
Joseph s'apprête à manger le boudin. Il compte l'accompagner d'une bière sans alcool. La petite bouteille de champagne, ce sera pour un autre jour, quand un ami viendra lui rendre visite.
Joseph grignote son boudin. Il pense à tous les Noëls qu'il a passé ici, avec sa femme et son fils. Sa femme est décédée et son fils s'est installé sur un autre continent. Joseph est un vieil homme sans larmes dont les émotions s'expriment par des voies détournées. Il y a ce manque d'appétit, cette absence d'élan, cet ancrage dans le silence, cette lourdeur au niveau de la poitrine.
Joseph se regarde dans le grand miroir qui occupe une large surface du pan de mur en face de lui. Mais ce n'est pas lui, cet homme de près de quatre-vingt ans qu'il observe. Joseph se voit, homme âgé d'une soixantaine d'années. Il est parmi les siens. Son fils est assis à côté de lui. Ils portent tous deux un smoking. Derrière leur reflet, Joseph observe sa femme et sa bru qui s'approchent. L'une a revêtu une robe de mousseline bleue, l'autre une robe de satin jaune. L'une tient en main un plateau garni de zakouski, l'autre un seau à champagne. Sa bru chante : "I wish you a Merry Christmas !" Sa femme sourit. Dans le miroir, il voit encore le reflet d'un immense sapin. Joseph sent l'odeur de résine, le parfum des deux femmes.
Joseph chante. Dans le miroir, la table est dressée pour la fête. La porcelaine fine, les verres de cristal, le houx, les chandeliers en argent, le fond sonore de cantiques. Joseph est heureux. Le boudin qu'il a en bouche a la saveur de la truffe.
Sur son épaule, il sent la caresse d'une main. La main a le poids de l'amour. Joseph ferme les yeux. Le chant de sa belle-fille, la gourmandise retrouvée, les parfums délicats. Joseph prend pied dans un univers ancien, tendre, chaud, brillant. Sa mélancolie s'est dissoute. La blessure est guérie.
Le lendemain matin, la voisine vient lui souhaiter un "Joyeux Noël" et lui mettre les gouttes dans les yeux. Elle le trouve tout guilleret. Joseph affirme qu'il a passé un excellent réveillon. "Ils ont été charmants", précise-t-il devant son regard surpris, "il y a longtemps que je n'avais vécu de si bons moments." Elle n'y comprend rien.
Son neveu ne comprend pas davantage pourquoi son oncle a cette lueur dans les prunelles pendant le repas de midi.
Depuis ce réveillon, quand Joseph sent monter en lui une vague de mélancolie, il s'assied devant le grand miroir et le plus souvent, y voit le reflet de fêtes anciennes. Le grand miroir se peuple d'êtres chers. Sa bru danse, sa femme lui envoie un baiser, son fils fait des tours de magie, sa cousine bat des mains, le vieux Bobby fait le beau, son petit-fils récite un compliment à son intention dans le grand miroir.
Papy et la bougie
Quand Papy a atteint ses quatre-vingts neuf ans, ses enfants ont décidé de le faire vivre dans une seigneurie. Papy n'arrivait plus à réchauffer ses repas, il oubliait de relever son courrier, de prendre ses médicaments et d'éteindre ses cigares. Ses enfants ont donc pensé qu'il serait plus en sécurité dans un tel cadre de vie. Papy s'y est vite habitué, il y a retrouvé un ancien collègue, il y a partagé d'interminables parties de cartes avec d'autres joueurs.
Mais voilà, le jour de Noël, Papy apparaît à ses enfants et petits-enfants particulièrement morose. Pourtant, ils sont tous venus. Ils lui ont offert ses chocolats et ses cigares favoris, ils ont installé une petite crèche et un sapin de table dans sa chambre, il a partagé un excellent repas avec eux dans un restaurant très bien coté. Les petits ont chanté des cantiques, les grands les ont applaudis. On s'est embrassé, on a ri. Chacun s'interroge et commence à regretter d'avoir fait déménager Papy. Pourquoi Papy est-il d'humeur bougonne ? Pourquoi semble-t-il rêveur ?
Pierre, l'aîné, observe une lueur dans les yeux de Papy, quand ils vont tous ensemble prendre un café dans le salon de thé. Pierre comprend. Pierre s'éclipse. Il va jusqu'au magasin de nuit. Il y achète une grosse bougie rouge. Il l'offre à Papy qui l'allume et sourit tout aussitôt. Papy a retrouvé la joie de Noël. Pour Papy quoi de plus symbolique de la fête que cette bougie dont la flamme vacille ? Pour Papy, tous les Noëls passés sont contenus dans cette clarté dorée. Toutes les promesses de paix, toute la douceur de vivre se trouvent en elle. Jadis, combien de bougies a-t-il ainsi allumées pour cette occasion ? Seul Pierre a deviné Papy.
Pierre veille à ce que Papy ait le plus souvent une bougie allumée dans son petit studio. Il a bien sûr demandé aux infirmières et aux femmes de charge de s'assurer que Papy éteignait la bougie quand il quittait sa chambre. Mais s'il y une chose que Papy n'oublie pas, c'est d'allumer et d'éteindre sa bougie. Ainsi, chaque jour qui passe, Papy renoue avec les mystères de Noël et garde le cur serein.
Papeterie
Pour Isabelle, la période
de Noël est associée à un surcroît de travail, à
l'impatience des clients, à leur appétit de produits nouveaux
et luxueux. Dans sa papeterie du centre ville, Isabelle fait face avec plus
ou moins de bonne humeur aux excès en tous genres :
"Vous n'auriez pas des serviettes dorées, unies. Avec quelques incrustations d'étoiles ?"
"Vous ne pourriez pas commander du galon assorti à cette la nappe ?"
"Je voudrais un agenda avec des dessins appropriés à chaque fête de l'année."
Isabelle n'est jamais à court d'idée mais au terme de chaque journée, elle se retrouve fourbue. D'autant plus que la boutique fermée, il lui reste encore à ranger tout ce qui a été mis en désordre par des clients inattentifs ou sans-gêne.
Aujourd'hui, les choses se compliquent. Stéphanie, sa fille de 5 ans, va et vient de l'arrière-boutique à la boutique. Mamy n'a pu en assurer la garde pour cause de déménagement chez une vieille amie.
Comme il fait beau et que les sautillements de sa fille l'irritent, Isabelle permet à Stéphanie de prendre sa corde à sauter et d'aller dans le petit square à quelques pas de là.
Vers midi quand Stéphanie rentre, elle ne cesse de chantonner "we wish you a merry Christmas".
La voix de sa fille l'exaspère.
"Où donc as-tu entendu cela ?"
"Ce sont des gens qui chantent et jouent de l'harmonica dans le square."
"Ah bon. Chante moins fort s'il te plaît !"
Isabelle n'a pas le temps d'approfondir ni de discuter avec sa fille pour la persuader de se taire.
Bientôt un client lui fait percevoir les choses différemment.
"Voilà ce qui manque ici, un air de musique."
Le lendemain, Stéphanie est de nouveau auprès de sa mamy. Isabelle apporte deux compact disc avec des chants de Noël et son lecteur de CD. Sous l'effet de la musique, Isabelle se découvre plus calme que les jours précédents. Il lui semble aussi que les clients sont moins impatients et moins exigeants. Certains sortent même de sa boutique en sifflotant ou en chantonnant.
L'ambiance de Noël que l'on retrouve si bien dans les décorations du magasin, on la retrouve à présent dans la musique tellement apaisante. Après la période des fêtes, Isabelle pense diffuser de la musique dans sa papeterie. Quelque de chose de Noël qui restera au fil des jours ordinaires.
Pomme de pin
Et s'il suffisait, comme l'a dit la maîtresse, d'enterrer un pépin dans un peu de terre pour faire naître un arbre, ne suffisait-il pas également d'enterrer une pomme de pin dans un peu de terre pour que naisse un sapin ?
Benjamin ressasse cette petite idée depuis des jours et des jours. Il n'en dit rien aux autres. Les autres comprendraient-ils qu'il n'en a que faire de ce grand sapin artificiel que ses parents ont acheté dans un supermarché, deux semaines avant la fête ? "Au moins, nous ne devrons plus ramasser des aiguilles" avait proféré sa mère. "C'est beaucoup plus économique" avait surenchéri son père. Sa petite sur, Amélie, avait applaudi dès que les parents étaient rentrés avec le sapin artificiel. : "On a déjà notre sapin. Est-ce que je peux commencer à le garnir ?"
Sitôt dit, sitôt fait. Le père installe le sapin dans le coin, près de la fenêtre. La mère sort de l'armoire les boîtes qui contiennent les différents accessoires. Amélie se met au travail. Une semaine avant Noël, le sapin déjà entièrement décoré.
Où est la bonne odeur de conifère qui, les autres années, comble Benjamin ? Où est le piquant particulier propre au toucher des vrais sapins ?
Benjamin râle dans son coin. C'est ainsi qu'il en vient à repenser à ce qu'avait expliqué la maîtresse et à mûrir son projet. Benjamin envisage donc d'enterrer une pomme de pin dans un grand pot de terre et de laisser à la cave près du soupirail. Il lui suffira de penser à l'arroser de temps à autre et d'attendre un résultat. Benjamin est bien conscient que cela lui demandera beaucoup de patience. Mais ne lui a-t-on pas appris à se fixer des objectifs à longue échéance aussi bien qu'à courte échéance ?
Quand il observe plusieurs pommes de pin légèrement dorées dans une boîte à objets que sa mère compte utiliser pour décorer la table familiale le jour de Noël, Benjamin décide de mettre tout de suite son projet à exécution.
Du terreau, un pot, une pomme de pin, un verre d'eau. En quelques minutes, pendant que ses parents préparent le repas du soir et que sa sur regarde son dessin animé favori, le tour est joué.
Les jours passent. Personne ne remarque le pot posé près du soupirail. Il faut dire qu'on descend rarement à la cave. De temps à autre pour y chercher une bonne bouteille quand on a de la visite ou des bûches pour alimenter le feu ouvert qu'on allume quand il fait vraiment très froid.
Le matin de Noël, le
père, descend à la cave pour y prendre les quelques bouteilles
de vin qui arroseront le repas auquel sont conviés plusieurs amis et
parents. Il en remonte presque aussitôt. Il porte comme un trophée
le pot de terre dans lequel se trouve un sapin de plusieurs dizaines de centimètres,
un sapin bien odorant, aux aiguilles un peu piquantes, au vert profond.
"Regardez ce que j'ai trouvé en bas
C'est à n'y rien
comprendre
" Effectivement, personne n'y comprend rien. Ni le père,
ni la mère, ni Amélie, ni même Benjamin qui la veille
encore n'avait constaté aucune évolution particulière
de sa plantation.
Le sapin prend place près du guéridon en marqueterie, meuble précieux offert par Mamy, sur laquelle la crèche avait été déposée. Une place d'honneur à propos de laquelle on ne discute pas.
Mamy trouve l'idée géniale. "Super. Vous pourrez le replanter au jardin dans quelques temps."
Les parents suivent la proposition de Mamy. Le petit sapin est replanté au jardin. L'année suivante, on achète un petit sapin qu'on offre à Mamy pour qu'elle le place dans son propre jardin.
Ainsi, on prend l'habitude d'acheter chaque année un petit sapin qu'on donne après la fête à un ami ou à un membre de la famille et qui, à chaque fois, va embellir un jardin. Un cadeau de Noël qui demeure une tradition familiale mais dont on ignore la véritable origine.
Le camelot
"Mesdames, Messieurs, une bougie magique ! Une bougie spéciale pour Noël ! Dix euros pour des heures et des heures de lumière. Ne ratez pas l'occasion, Mesdames, Messieurs !"
Ce 20 décembre, sur le grand boulevard, à proximité des boutiques de luxe, Pascal vend des bougies à la sauvette comme, en d'autres circonstances, il a vendu des curs en savon, des trompettes de pacotille, des confettis, des poupées de chiffon, des bonbons, du muguet. Ses bougies magiques n'ont de magique que le prix, deux à trois fois plus élevé que dans une grande surface pour le même genre d'article. Les bougies de Pascal sont dorées ou argentées, emballées dans un papier cristal, décoré d'un nud rouge ou vert.
"Allez mesdames, Messieurs. Des bougies magiques qui brûleront jusqu'à la saint Sylvestre."
Romain est pressé. Il vient de sortir du bureau. Durant ces quelques jours qui précèdent Noël, il doit encore animer une conférence sur les SICAV, écrire un long article sur la répartition idéale des économies ainsi qu'un autre sur l'évolution du marché obligataire. Romain achète dix bougies. Autant de bougies, autant de petits cadeaux pour ses proches.
Jessica termine un mémoire qu'elle doit rendre pour la fin de l'année civile. Elle répète une comédie musicale dans laquelle elle joue avec des copines. C'est une jeune femme fort occupée. Elle achète cinq bougies qu'elle offrira à sa famille et à des amies.
Tom sort d'une longue discussion avec son avocat. Il achète une bougie pour allumer dès son retour chez lui. Regarder une flamme de bougie a sur lui un tel pouvoir de détente.
"Mesdames, Messieurs, des bougies magiques qui brûleront des heures et des heures !"
Pascal vend bien. Aux gens pressés qui n'ont pas le temps ou l'envie de courir les magasins, aux gens influençables pris dans le tourbillon de leurs dépenses, à des amoureux, à des personnes âgées, à des gens généreux ou distraits qui croient que la vente soutient une bonne uvre.
Pascal vend tout son stock et les bougies ont leur effet magique. Elles brûleront bien au-delà du premier janvier. Elles parfumeront des intérieurs. Elles annihileront les fumées de tabac.
Pascal n'en croit pas ses oreilles quand, à l'approche de saint Valentin, des gens qui le reconnaissent lui réclament des "bougies magiques." Pascal n'y comprend rien ! Depuis lors, quand il vend un article, Pascal ne manque jamais de l'essayer pour en estimer le juste prix !
Le Noël du canari
Pierre s'ennuie. Bien sûr, il a des jouets à sa disposition, des soldats de plomb, des cubes, des autos, des puzzles, des livres, des cassettes, un jeu électronique, mais il s'ennuie. Aujourd'hui, Pierre est de fort mauvaise humeur. C'est Noël et il est seul. Depuis deux jours, Pierre est privé de sortie pour cause de pharyngite. Il a un peu mal la gorge, il est un peu frileux. Pourtant, il a bien envie de sortir. Dehors, le soleil brille. Les jardins sont recouverts d'une couche de neige. Quoi de plus attirant pour un gamin turbulent comme lui ? Pierre a tellement envie de mettre le nez dehors, de rejoindre les autres. Ce matin, après le petit déjeuner, son frère a fait un bonhomme de neige dans le verger. A présent, des voisins ont sorti leur traîneau, ils jouent dans le pré. Il peut les observer par la fenêtre. Il y a quelques minutes, ses parents sont sortis avec son frère. Ils sont allés à la messe et repasseront chez le pâtissier acheter la bûche.
Cette nuit, Pierre a entendu les cloches qui sonnaient très fort pour annoncer la veillée. En les entendant, il a été si mécontent de ne pouvoir y assister comme les autres années, de ne pouvoir s'y déguiser en berger, de ne pouvoir y écouter les cantiques de la chorale, qu'il a eu beaucoup de peine à s'endormir.
Pierre s'ennuie. Pierre est fâché. Pierre est seul. Alors, il lui vient l'idée de faire une chose pour laquelle il serait à coup sûr grondé si ses parents le surprenaient. Pierre va dans la cuisine pour y taquiner le canari. Armé d'un long crayon, Pierre s'amuse à le glisser à travers les barreaux de la cage. Aller et retour, aller et retour. De plus en plus en plus vite. La pauvre bête est affolée. Elle s'est mise au fond de la cage contre le rebord. Elle garde la tête baissée. Inlassablement, Pierre continue son manège. Soudain, l'oiseau s'envole. Pierre retire brusquement le crayon, trop brusquement même. Pierre frappe son il avec son index. Pierre a mal. Des larmes coulent de l'il endolori. Pierre se frotte l'il. Quand il le rouvre, il aperçoit l'enfant Jésus dans la mangeoire de l'oiseau. Pierre écarquille les yeux. Plus de trace du canari, plus de graines. Rien que l'enfant Jésus, celui-là même qui se trouvait dans la crèche du salon. Pierre ne sent plus la douleur, il ne pense qu'à ce qui l'attend, les gronderies de ses parents, la punition probable.
Pierre court vers le salon. Tous les personnages de la crèche s'y trouvent. Il revient dans la cuisine. Si l'enfant Jésus est toujours dans la mangeoire, le canari, lui, est toujours absent. Alors, Pierre ouvre la cage pour ôter l'enfant Jésus. Mais à peine l'a-t-il effleuré qu'il se transforme en canari et s'envole vers le salon. Pierre le suit des yeux puis le rejoint. Le canari reste près de l'enfant Jésus. Impossible de le toucher, de l'attraper, de le remettre dans sa cage. Il se déplace trop vite, de la Vierge à l'âne, du buf à Saint Joseph, avec une telle agilité que Pierre en a le tournis. De guerre lasse, épuisé, Pierre s'assied dans un fauteuil et s'assoupit.
Quand ses parents rentrent, ils découvrent Pierre endormi dans le salon. Le canari quant à lui a rejoint sa cage qui est restée ouverte. Pierre est naturellement grondé pour cette imprudence. Depuis lors, Pierre se garde bien d'encore taquiner le canari. Il lui semble, en effet, qu'avec Jésus comme allié, l'oiseau pourrait, s'il le voulait, raconter l'étrange incident à ses parents
L'étoile de Bethléem
Il y a bien longtemps, une étoile est apparue, plus scintillante que toutes les étoiles observées jusqu'alors. Une étoile s'est arrêtée au-dessus d'une étable. Une étoile a signifié au monde la naissance de l'Enfant Dieu. Puis cette étoile a disparu à la vue des hommes, on ne sait comment, on ne sait à quel endroit du ciel, on ne sait ce qu'il en est advenu.
Un vingt-cinq décembre, quelque part, dans les caves sombres d'un musée, son conservateur se promène. Il a le vague à l'âme. Son épouse et ses enfants l'ont quitté, lassés de le voir tellement obsédé par son travail. Ses amis n'ont pas pensé à l'inviter en ce jour de fête. Ses collaborateurs sont en congé. Il est seul, morose, presque désespéré. Il se réfugie dans la contemplation de trésors anciens. Soudain, son regard est attiré par une grande lueur qui s'échappe dessous la grande vitrine remplie d'objets du culte. Il s'agenouille et observe une étoile dorée, rayonnant de tous ses feux. Il se relève, aveuglé par une telle lueur. Mais l'étoile se glisse, elle s'élève, elle plane, elle indique un chemin. Il la suit comme firent les mages. Il sort dans la rue, sans prendre la peine de mettre un pardessus et de fermer les portes. Il la suit dans les rues de la ville. Quand elle s'arrête, c'est au-dessus du toit d'une vieille villa dans la banlieue. Comme les mages, il pénètre là où l'étoile s'est arrêtée. Dans la première pièce, un salon, il découvre un couple de vieux cousins avec qui il s'est brouillé pour une question d'héritage. Dans la deuxième, une salle de jeux, il découvre ses deux fils adolescents face à un jeu vidéo. Dans la troisième, la salle à manger, il découvre sa femme occupée à plier des serviettes. Il passe, il les salue mais ils ne le voient pas, ils ne lui répondent pas. Il va dans la quatrième pièce, une cuisine. Sur la table, des plats de hors-d'uvre fins. Sur l'appui de fenêtre une crèche et un sapin miniatures. Au mur, une étoile dorée. Des cantiques s'élèvent doucement du lecteur de Compact Disc déposé sur un plan de travail.
Lui qui jamais n'a participé à une tâche ménagère, porte un plat de hors-d'uvre et le dépose sur la grande table dressée dans la salle à manger. Il revient vers la cuisine, il fait de même avec les autres plats. Puis, il ouvre le frigo, y prend une bouteille de vin, la débouche, et verse un peu de vin dans les six verres. Après un coup d'il de satisfaction à la table, il lance : "Joyeux Noël et bon appétit". Alors, ils arrivent tous, prennent place autour de la table, bavardent de tout et de rien, de ces choses dont ils parlaient déjà l'année précédente, sans qu'il y attache la moindre importance et qui aujourd'hui ont tant de prix. Ils lui parlent. Pas le moindre reproche, pas la moindre allusion aux querelles anciennes.
Il passe la journée dans la villa. Il y passe la nuit. Il rentre au musée le lendemain pour reprendre son travail.
Quand il va dans la cave, il cherche vainement l'étoile sous la vitrine qui contient des objets du culte. Il la cherche partout. Il la cherche encore. Il est persuadé que son musée contient un joyau unique, magique, caché sous quelque armoire, vitrine ou étagère, un objet de collection inestimable. Il cherche et cela met un piment nouveau dans sa vie, une sorte de joie qui le rend plus fantaisiste.
Ailleurs dans le monde, d'autres vingt-cinq décembre, une étoile dorée quitta un musée pour aller elle aussi s'arrêter au-dessus d'un bâtiment, pour indiquer à l'un le chemin de la réconciliation, à l'autre le chemin de l'espoir, à d'autres encore le chemin de l'amour ou de la compassion. Personne encore n'est parvenu à s'en emparer pour la placer dans un coffre fort ou l'exposer à tous les regards !
L'étoile d'or
Il y a bien longtemps, une étoile apparut dans le ciel. Des mages la virent. Éblouis par elle, ils la suivirent. Elle les mena à Bethléem jusque l'Enfant Dieu puis disparut à leur vue. Sa mission accomplie, elle se retira dans un coin du ciel avant de trouver refuge dans un désert. Après avoir voyagé dans le bleu du ciel, il lui était agréable de paresser sur le sable chaud et blond.
Un voyageur l'aperçut, brillante, posée tel un bijou sur sa route. Sa vue le réconforta. Elle lui redonna des forces pour poursuivre son chemin. Il la laissa là où elle était, pensant qu'elle serait utile à d'autres qui passeraient à cet endroit.
Un marchand la vit. Elle était lourde. Mais il mit toute son énergie et toute son astuce pour s'en emparer. Il la déposa sur sa monture. Elle était tellement éblouissante qu'on le vit s'approcher de très loin. Des voleurs l'attaquèrent et s'emparèrent du chargement.
Les voleurs camouflèrent l'étoile sous des étoffes épaisses et se résolurent à la vendre à un riche collectionneur. Ils se partagèrent son prix pour acquérir ensemble une boutique et finirent leur existence d'une honnête manière.
Un homme sage ami du collectionneur lui suggéra de se débarrasser de son acquisition. "Un tel trésor ne t'entraînera que des ennuis" affirma-t-il, "offre-le à notre souverain, cela te vaudra sa considération."
Ainsi le collectionneur l'offrit à son souverain qui le récompensa comme l'avait supposé son ami. L'étoile enrichit les galeries privées du souverain. Durant des siècles et des siècles, ses héritiers la gardèrent dans le patrimoine familial sans jamais la montrer ni s'en dessaisir à la moindre occasion. Un jour pourtant, l'un d'eux la confia à un musée pour l'exposer aux regards du monde entier. Mais le conservateur du musée s'en garda bien. "Votre Majesté la présence d'un objet si extraordinaire ne peut qu'occasionner la jalousie de tous nos voisins. Cachons-la", conseilla-t-il. Il conserva donc l'étoile dans une cachette secrète, tellement secrète que lorsqu'il disparut, le souvenir de l'étoile disparut avec lui.
L'étoile est donc là, quelque part, dans les réserves d'un musée, dissimulée à nos regards. Qui la découvrira un jour ? Qui la révélera aux regards du monde entier ? A qui apportera-t-elle encore sa lumière ?
Un Noël particulier
Des sapins, des pères Noël, des crèches imprimés sur du papier doré, scintillant à souhait, Lucette en voit défiler toute la journée. Il faut dire que ce sont les ornements répétés régulièrement tous les 10 centimètres sur le papier glacé choisi par la gérante de la parfumerie où elle travaille pour emballer les cadeaux. Pourtant chez elle, dans son appartement à quelques pas d'ici, en ce 24 décembre, il n'y a pas le plus petit sapin, la moindre crèche. Il n'y a même pas trace de mets délicats ou de cadeaux.
Emballer encore et encore des flacons précieux, des savons de prix, des eaux de toilette délicates. Poser un gros ruban doré sur l'emballage soigneusement réalisé.
Faire sentir des fragrances diverses. Deviner ce qui ravira. Sourire. Souhaiter de joyeuses fêtes aux clients. Tout cela, Lucette le fait mécaniquement.
Ce débordement de lumières et de couleurs dans la boutique, lui donne la nausée. Ces effluves de jasmin, de rose, d'illet, de lavande, de patchouli, de vanille, l'incommodent pour la première fois en vingt ans de carrière. C'est que son cur n'est pas à la joie de la fête. Son mari et son fils sont hospitalisés depuis quelques jours. L'un suite à un accident de travail, l'autre suite à une appendicite. Alors Noël ne lui apportera cette année que la souffrance des siens.
"Allez vous détendre un peu Lucette. Prenez votre heure de table. Ma fille doit arriver bientôt pour nous aider". Madame a dit cela d'une voix douce. Madame ne semble pas connaître le stress.
Habituellement, Lucette profite de son heure de table pour aller manger un sandwich et une salade dans un snack situé sur le grand boulevard. Mais là, l'appétit lui fait défaut. Elle boit une limonade dans l'arrière-boutique. Puis, elle marche dans la rue pour tenter de se distraire.
La petite chapelle du boulevard l'attire. Des chants s'en échappent. Des chants intemporels. Des voix chaudes. Lucette pousse la porte. Elle est subjuguée par une odeur délicieuse autant que par les chants qui s'échappent d'un lecteur de cassette posé sur une chaise près de la porte. Lucette s'avance. A droite de l'autel, une crèche. Derrière la crèche un sapin miniature garni de boules minuscules. A gauche, une vasque remplie de jacinthes. Au pied de l'autel, un panier rempli de cartons. Sur le pourtour du panier est écrit au gros marqueur noir "Servez-vous."
Lucette prend un carton. En fait, il s'agit d'un carton double. Quand Lucette l'ouvre elle y découvre une crèche représentée en relief et elle entend s'en échapper la mélodie de "Douce nuit". Un instant, Lucette oublie ses soucis. Elle retrouve un Noël de son enfance avec des cantiques, des bougies, un grand sapin.
Lucette rêvasse. Elle imagine les deux hommes de sa vie rentrés à l'appartement pour une convalescence paisible. Oui, dans une petite semaine, ils seront de nouveau là. Ils rattraperont alors le temps gâché en fêtant ensemble l'an neuf puis l'épiphanie.
Lucette prend deux autres cartons dans le panier. Quoi de plus indiqué pour déposer sur les tables de nuit à l'hôpital ?
Quand elle s'en repart pour reprendre ses activités, Lucette met un gros billet dans le tronc destiné à contenir les offrandes pour les pauvres du quartier.
A son retour à la parfumerie, Lucette n'envisage plus le pire comme avant sa pause. Sourire lui est plus facile.
A dix-sept heures, à l'heure de la fermeture, Madame l'attend avec un panier cadeau. "De quoi pouvoir fêter Noël malgré vos ennuis."
Lucette se rend à l'hôpital, le cur moins lourd que la veille. Lucette remarque pour la première fois les décorations qui foisonnent dans le hall d'entrée de l'hôpital et dans le bureau des infirmières. Ses deux hommes sont ravis de son attention. Les nouvelles sont bonnes. Bientôt ils rentreront chez eux !
Noël
On aurait beau
Festoyer jusqu'à l'aurore,
Se parer de soie et de strass,
Danser au seuil du petit jour,
Noël ne serait pas Noël
Sans le satin de la paix,
Sans le nectar de l'amour,
Sans le souffle de l'entraide.
On aurait beau
Chanter à travers les brumes,
Affronter la froidure,
Mettre ses pas dans un labyrinthe de neige,
L'étoile de Noël ne serait pas l'étoile,
Sans la magie de la foi,
Sans l'ardeur de l'âme,
Sans un élan au-delà de soi.
On aurait beau
Crier, implorer encore et encore,
Prier jusqu'à en être engourdi,
Tendre le regard vers les anges,
Noël ne serait pas Noël
Sans le délice de mains tendues,
Sans la lumière de liens tissés,
Sans l'espérance de l'innocence retrouvée.
On aurait beau
Allumer des centaines de bougies,
Décorer mille sapins,
Disposer des dizaines de santons,
Noël ne serait pas Noël
Sans l'invisible feu,
Sans l'impénétrable mystère du ciel,
Sans l'inaltérable patience.
On aurait beau
S'entourer de toute sa famille,
De tous ses amis,
De toutes ses connaissances les plus chères,
Noël ne serait pas Noël
Sans une porte ouverte à l'étranger,
À l'oublié,
Sans une pensée vers l'absent.
On aurait beau
Incarner la fête dans l'or, l'argent, les pierres précieuses,
Le luxe de Noël
N'en demeure pas moins le fruit
D'une alliance d'essence divine
Il est merveille d'enfance.
Noël
Sur l'horizon de la fête,
L'espérance reprend son envol.
Noël a couleurs de paix,
Parfums d'amour,
Visages de réconciliation,
Saveurs de clémence,
Pour porter ses rêves
Par toute la terre.