Si le chemin que tu empruntes ne te conduit pas là où tu veux, prends une autre route...

 

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Les deux bourses

 

Une vieille femme sentant sa fin proche, appelle ses deux petits-fils pour leur léguer ce qu'elle a de plus précieux. De sous son matelas, elle extrait deux bourses, l'une bleue, l'autre verte.

"Toi Pierre qui est l'aîné, choisis celle que tu préfères. Le cuir est différent mais le contenu est pareil." Pierre, vingt-deux ans, choisit la bourse verte celle dont la couleur était assortie à celle de ses yeux. Jean, dix-huit ans, reçoit la bourse bleue. "Mes enfants, leur dit-elle, grâce à ces bourses vous ne manquerez jamais de rien. Servez-vous de leur contenu en cas de nécessité. Mais ne regardez pas à l'intérieur ce qu'elles contiennent."

Les deux jeunes gens remercient chaleureusement leur grand-mère puis s'en vont vaquer à leurs occupations.

Peu après, Jean qui rêve de parcourir le vaste monde, décide de mettre son projet à exécution. Il prend sa monture et s'en va. A un croisement de route, il rencontre un mendiant : "De grâce, donnez-moi de quoi me nourrir", l'interpelle-t-il. Quoi de plus utile que d'aider son semblable ? Jean ouvre sa bourse, y saisit une pièce et la donne. Le jour déclinant, Jean aperçoit une auberge. Quoi de plus utile que de prendre un bon repas et du repos ? Jean fait halte. Le lendemain, il ouvre sa bourse et paie l'aubergiste. Il agit ainsi plusieurs jours consécutifs jusqu'à ce que son cheval manifeste de réels signes de fatigue. Quoi de plus utile qu'une bonne monture ? Dès que l'occasion se présente, il cède son vieux cheval et quelques pièces, contre un jeune cheval plein de vigueur.

Jour après jour, Jean trouve toujours une bonne raison pour dépenser l'argent de sa bourse bleue qui, il est vrai, se révèle inépuisable. Jean s'aventure fort loin. Il voyage beaucoup. Il parcourt des pays bien différents, aussi bien des plaines que des collines, des endroits champêtres que des bourgs, de vastes forêts que des régions maritimes. Il croise quantité de gens, d'animaux, d'arbres et de fleurs. Il admire des monts enneigés, des étangs ensoleillés. Là, il loge chez l'habitant durant une semaine tant souffle le vent, il paye le gîte et le couvert avec une pièce de sa bourse. Ici, il dépanne une pauvre vieille ou une veuve. Ailleurs, il se procure une pelisse pour se protéger des intempéries. Puis, avec le temps, vient pour Jean l'envie de s'installer. Il achète une maisonnette, un peu de terrain, des outils, du bois et s'installe en un lieu qui l'attire particulièrement pour exercer son métier de menuisier. Puis il dépense encore quelques pièces pour se marier. Pour le reste, il n'ouvre sa bourse qu'en cas de nécessité. Ainsi, il y fait appel pour aider un voisin cultivateur à acquérir un bout de terrain qu'il convoitait depuis longtemps, pour soigner un vieil oncle, pour envoyer son unique fils faire des études musicales à l'étranger, pour offrir à sa femme le manteau de ses rêves.

A la fin de sa vie, il appelle son fils et lui confie la bourse. "Mon enfant, lui dit-il, grâce à cette bourse, tu ne manqueras jamais de rien. Sers-toi de son contenu en cas de nécessité. Mais ne regarde jamais à l'intérieur ce qu'elle contient."

Ainsi durant des générations le contenu de la bourse se révéla inépuisable. Il fut employé avec discernement pour s'offrir un plaisir, aider autrui, faire face à un imprévu, célébrer dignement une fête, améliorer ses conditions de vie, apporter joie et bien-être.

Pierre qui cultive les champs et qui engraisse du bétail, cache sa bourse verte sous son oreiller. Quand il devient impératif de réparer le toit de sa fermette, il n'ose pas prendre dans sa bourse les pièces utiles. Vraiment est-ce indispensable de le réparer déjà ? Pierre est plein de scrupules. Où est la limite entre la nécessité et le simple désir ? Il s'active donc plus que de coutume et en quelques semaines, gagne suffisamment pour payer la réparation. Plus tard, il agit de même quand il a l'occasion d'étendre son domaine, d'acquérir une charrue presque neuve et quelques têtes de bétail, de se marier. Chaque fois, il pense à la bourse, hésite à s'en servir et trouve l'énergie pour travailler plus. Il parvient à augmenter ses gains, à faire prospérer ses affaires sans jamais toucher à la bourse verte.

A la fin de sa vie, il se souvient du cadeau de sa grand-mère. Alors, il appelle sa fille et lui dit : "Mon enfant, grâce à cette bourse verte tu ne manqueras jamais de rien. Sers-toi de son contenu en cas de nécessité. Mais ne regarde jamais à l'intérieur ce qu'elle contient." La fille qui avait vu son père et sa mère trimer toute leur vie et qui avait entendu leur souci de suivre strictement les règlements, agit comme eux. Elle ne ménage jamais ses efforts, s'active du matin jusqu'au soir, pousse son mari et ses enfants au labeur. Bien sûr, elle pense parfois à la bourse quand une envie la tenaille mais pas une fois elle ne l'ouvre. Est-ce un besoin réel et non un penchant futile que cette tentation d'acheter un nouveau modèle de charrette, un fringant étalon ou encore d'agrandir la grange ? Peut-on se procurer ces choses sans les avoir obtenues à la sueur de son front ?

Durant deux générations encore, se succédèrent les héritiers de Pierre. C'était de grands travailleurs plus économes qu'une tribu de fourmis, plus raisonnables qu'une assemblée de clercs !

Jusqu'au jour où Paul, l'un de ses arrière-petits-fils, l'enfant terrible de la famille, joua la bourse aux dés et la perdit. Il avait bien averti son partenaire de jeu :
"Grâce à cette bourse tu ne manqueras jamais de rien. Sers-toi de son contenu en cas de nécessité. Mais ne regarde jamais à l'intérieur." L'autre l'avait à peine écouté, il s'était empressé d'ouvrir tout à fait inutilement la bourse et de sortir une pièce. Ce qu'il saisit alors entre le pouce et l'index se révéla être une médaille.
Furieux de s'être fait berné, il versa le contenu de la bourse tout entière sur une table. Il y avait juste des médailles fort anciennes, gravées de sujets religieux. De dépit, le joueur infortuné les envoya joncher le parquet d'un énergique geste de la main. Pour le dédommager, il exigea que Paul lui offre sa belle veste en laine. Paul obéit. Il récupéra ensuite les médailles et la bourse et s'en repartit.

Il rentra chez lui. Le froid était piquant. Il devenait impératif pour lui de remplacer sa veste. Machinalement en passant devant la boutique du tailleur, il plongea sa main dans la bourse verte. Quand il regarda ce qu'il venait d'extraire ainsi de sa bourse, il découvrit une jolie pièce d'or. Bien sûr, il acheta le vêtement utile. Plus tard, il plongea encore la main dans la bourse quand il dut réparer une cheminée, fêter un ami, payer des impôts. A ces occasions, elle répondit à son attente.

Le jour où il sentit faiblir ses forces il donna la bourse à sa petite-fille préférée, celle qui jouait si souvent aux cartes avec lui et lui confia : "Mon enfant grâce à cette bourse verte tu ne manqueras jamais de rien. Sers-toi de son contenu en cas de nécessité. Mais ne regarde jamais à l'intérieur ce qu'elle contient." Ainsi durant les générations suivantes le contenu de la bourse se révéla inépuisable. Il fut utilisé avec discernement pour secourir les amis, la famille, les pauvres, pour rendre plus heureux.

Concours de contes à Surice 2000.
Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé des Lys)

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La fraise

 

- Alors, quoi de neuf ?

En cet an de grâce 1539, le petit tailleur s'en sortait à chaque fois par quelques pirouettes verbales dont il commençait à avoir le secret.

Les corsages sont allongés. La batiste se fait plus fine. La dentelle s'agrémente de motifs floraux. Le brocart se pare d'or. Les vestes sont davantage cintrées.

Mais au fond qu'y avait-il de vraiment neuf dans tout cela ? Juste des détails de coupe à aménager, juste une qualité de l'étoffe légèrement différente.

- Alors, quoi de neuf ?

Il était bousculé de la sorte par des clients toujours à l'affût de quelques découvertes qui les singulariseraient aux yeux de leurs semblables. Le temps du renouveau n'était-il pas là depuis une bonne décennie ? Lui, qui se jugeait artiste tout autant que les peintres et les poètes ne se devait-il pas d'apporter sa contribution particulière à l'édifice ? Ainsi, le petit tailleur se documentait-il auprès de voyageurs revenant d'Italie. Du matin jusqu'au soir il tirait l'aiguille, il travaillait le lin ou le linon, timidement il modifiait l'une ou l'autre découpe. Une idée, une seule pourrait transformer sa vie, se répétait-il tandis qu'il s'appliquait de la sorte.

Depuis sa plus tendre enfance, le petit tailleur rêvait de faire prospérer cet atelier que lui légueraient ses parents et s'était promis de faire de son existence un hymne à la beauté.

Bien qu'il fut modeste, le petit tailleur convenait qu'il était bien bâti, qu'il disposait d'atouts physiques indéniables, susceptibles de plaire aux dames. Ses traits réguliers, ses yeux bleus-verts aussi transparents que l'eau pure des ruisseaux pourraient lui valoir le succès. Seule ombre à cette harmonie, une tache naturelle de la peau de couleur rose, à peine plus grosse qu'une perle qui se trouvait au niveau du cou.

Un jour, une donzelle effrontée murmura en le fixant dans les yeux et en désignant la marque sur l'épiderme : "Dommage ce petit grain."

La douleur fut vive chez le petit tailleur, tellement vive qu'elle fut cuisante des semaines durant. Alors qu'il était encore tout absorbé par cette souffrance morale et qu'il plissait machinalement du linon, jaillit l'idée tant attendue. La nuit entière il fronça l'étoffe, il réalisa un plissé subtil et léger. A l'aurore, il confectionna enfin l'ornement vestimentaire qui allait marquer le siècle.

C'est mon œuvre, chuchota-t-il, quand à bout de force, il s'assit pour contempler la collerette. Le lendemain, après s'être imprégné de la joie de sa création, il
l'offrit à une jeune et jolie demoiselle de sa clientèle. Comme était mis en valeur l'ovale parfait de son visage ! Comme était gracieux le port de tête agrémenté de la sorte !

Quel est le nom de cette chose ? demanda la belle. Le petit tailleur sans réfléchir plus avant répondit : "Une fraise". La réponse lui avait été dictée sans nul doute par le nom de la tache que cet ornement lui permettrait un jour de dissimuler aux regards indiscrets.

Quelle noble audace, s'exclama la belle. Bien sûr, elle sortit presque aussitôt, alla se faire admirer de par toute la ville. A mesure que la journée avançait, se pressaient les clients potentiels devant la boutique du petit tailleur qui eut d'abord peine à imaginer comment il ferait face à une demande si importante. En peu de temps, il trouva cependant le moyen d'embaucher plusieurs ouvriers et apprentis puis d'agrandir son atelier.

Dorénavant ce n'était plus sur les broderies des robes et des costumes que se fixerait surtout l'attention mais bien sur cette fraise de plus en plus épaisse, de plus en plus empesée pour laquelle on employa progressivement des dentelles de plus en plus rares.


Estival du conte à Surice 2000.

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Eveil printanier

 

Au commencement, était le froid, le froid sec, vif, piquant, pénétrant, impitoyable de février. Il gelait à pierre fendre et tous grelottaient, tremblotaient, frissonnaient en dépit des écharpes, des moufles, des bonnets. Certains plus frigorifiés encore que d'autres s'enrhumaient, souffraient de gerçures, de crevasses ou d'engelures. Des visages étaient plus pâles que des draps.

Ce jour-là, le maître qui surveillait la récréation avait les mains gourdes, les pieds insensibles, la chair de poule. Machinalement, il se mit à battre la semelle pour se réchauffer un peu. Plusieurs enfants l'observèrent, s'en amusèrent, puis se mirent à l'imiter. Ainsi naquit une sorte de ronde qui les combla de joie. Ils allaient de plus en plus vite, ils riaient de l'espèce de musique qu'ils créaient de la sorte. Les corps tout entiers participaient à la danse.

Jour après jour, ils ajoutèrent quelques mouvements des mains, des bras, des hanches, des épaules, de la tête. Ils mêlèrent à leur jeu jusqu'aux plus jeunes et aux plus âgés de l'école, jusqu'aux surveillants.

Clap, clap, clap, clap. "Allez. Venez. Dansez avec nous. Réchauffez-vous." Clap, clap, clap, clap.

Certains eurent l'idée d'apporter de vieilles marmites et d'assortir la danse de judicieux tambourinages réalisés du plat de la main. Certains ajoutèrent des baguettes pour que le résultat de leurs frappes constitue une plus grande harmonie sonore.

Clap, clap, clap, clap. Aux heures de récréation, les sons se faisaient entendre jusqu'au-delà du bourg. Puis ils résonnaient encore dans les têtes des heures durant. Un tel rythme mettait de bonne humeur, rendait nettement moins frileux, faisait la nique à la froidure, à la bise glaciale, aux frimas. De village avoisinant en village avoisinant, se propagea cette nouvelle occupation enfantine.

Clap, clap, clap, clap. Début mars arriva avec son soleil timide, ses fleurs sur le point d'éclore. Jaunes, bleues, blanches, les fleurettes montrèrent le bout du nez. Jacinthes, jonquilles, narcisses, crocus, primevères apparurent plus rapidement dans la région que partout ailleurs dans le pays. La lumière solaire y fut plus
généreuse. Les premières hirondelles choisirent, elles aussi, de s'installer là. Chacun y alla de sa petite ou grande explication, selon son imagination, son intelligence des choses et sa sensibilité.

"Nous avons réveillé la nature", dirent des enfants. "Vous l'avez tant et tant appelée qu'elle n'a pu résister", répliquèrent des parents. "Nous avons attisé la curiosité des feuilles et des boutons", jugèrent les maîtres. "Vous avez adressé sans le savoir une supplique au ciel et il vous a entendus", ajouta le prêtre. Devant de telles manifestations colorées et odorantes, les responsables locaux décidèrent que ce qui avait été remède à l'engourdissement deviendrait désormais un rite.

Ils fixèrent des règles pour être certains que la manœuvre porte ses fruits. Ils craignaient que les gens ne se lassent de ces martèlements incessants. Ils instaurèrent peu à peu cortèges, farandoles, auxquelles furent invités non seulement les enfants mais également les adultes. Ils déterminèrent plusieurs dates auxquelles impérativement cela devait être organisé. Ils introduisirent certains déguisements destinés à attirer les regards du soleil. Ils firent appel à des tambourineurs professionnels. Ils offrirent des grelots aux bambins. Pour ces défilés, on confectionna des habits hauts en couleurs, des sarraus et des tuniques garnies de rubans. On élabora des accessoires aussi variés qu'inattendus telles ces coiffes démesurées, ces larges ceintures, ces galons ou ces franges extraordinaires, ces chaussures aux bouts pointus ou recourbés.

Clap, clap, clap, clap. La coutume s'étendit dans des contrées de plus en plus lointaines. On dit que selon l'énergie dépensée à de telles démonstrations festives le printemps se fait plus ou moins précoce. Il paraît que toute vague de froid capitule face à pareille unanimité primesautière.

Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé des Lys)


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Charles Quint et le chocolat

 

Au commencement, il y eut la gourmandise ou plutôt l'amour des mets les plus fins manifestés par Charles Quint. Il y eut aussi sa volonté d'afficher sa grandeur, son affection pour la religion, son aura personnelle, son désir de prospérité.

Lui qui avait proclamé : "Je mettrais Paris dans mon Gand", allait parvenir à faire du chocolat une friandise appréciée progressivement de par le monde entier. Il contribuerait par son attitude à répandre l'usage d'un breuvage fort estimé.

On se souvient que Cortès débarquant au Mexique se vit offrir en signe d'hospitalité un "xocolatl" dans un gobelet d'or.

En 1520, Charles Quint fit connaissance, pour la première fois, grâce à une missive du conquérant avec le fabuleux mot "cacao", un mot qui le fit rêver, un mot neuf qui dans l'ambiance de renouveau généralisé aux arts et aux lettres ne pouvait que le séduire.

Dix ans plus tard, l'Empereur en avait goûté, apprécié ses effets dynamisants sur lui-même ainsi que sur les membres de sa cour. Pourtant, comme beaucoup, il l'avait jugé trop amer. Ayant appris qu'au Mexique on s'essayait à trouver des recettes dont les saveurs satisferaient enfin les occidentaux, il y envoya quelques espions en quête des résultats. Puis, il donna pour consignes à des religieuses de peaufiner encore les essais dont il avait été informé. Il alla même jusqu'à organiser une sorte de compétition entre diverses congrégations, promettant aux plus performantes un retable pour orner leur chapelle.

Quelle douce tâche, quel agrément de plaire à son souverain en se consacrant à une telle recherche! Il en fallut des essais et des erreurs pour parvenir à élaborer une boisson vraiment digne d'un souverain si puissant. De la vanille mais point trop, du sucre d'agave en suffisance, des touches de fleurs d'oranger, un soupçon de musc, un rien de poivre, des cuillérées de miel, des épices nouvelles en très petite quantité.

Combien de proportions différentes furent tentées, nul ne pourrait à présent le dire.

Combien Charles Quint en dégusta-t-il, ceci n'est noté dans aucune chronique de l'époque. Bien entendu les préparations furent variées mais quelques constantes apparurent parmi celles qui plaisaient le plus. Charles Quint désigna les meilleurs des cuisiniers de l'empire comme experts en la matière. Ainsi certains procédés émergèrent peu à peu. A la cour, on dégusta avec plaisir ce délicieux liquide. On le servit dans des gobelets finement travaillés. Les occasions pour s'en délecter furent de plus en plus nombreuses.

Bientôt, toute circonstance ou presque pouvait être prétexte à l'aristocratie pour en boire. Laïcs ou membres du haut clergé, hommes et femmes s'en pourléchaient les babines. Adieu donc la tempérance face à pareille tentation ! Charles Quint en fit alors un monopole d'état.

Plus tard, le précieux produit joua un rôle dans les guerres de religion. En effet, des protestants organisèrent une contrebande fort active trouvant le moyen de
détruire le monopole de l'Empereur et ouvrant la voie à une expansion économique non négligeable. A présent, le mot chocolat se prononce de manière fort proche dans diverses langues européennes. Nul besoin d'être vraiment polyglotte pour pouvoir s'en abreuver de l'Espagne à la Grèce, de la Russie à la Norvège !

 

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Le hennin

 

En un sombre château, vivait au Moyen-Age, une demoiselle, princesse de surcroît, qui s'ennuyait bien souvent. La broderie et autres travaux d'aiguille, les leçons de musique, la lecture, le dessin, les conversations avec ses compagnes n'arrivaient guère à dissiper son ennui.

Un jour, un jeune ménestrel, de passage au château, conquiert son cœur. Sa poésie et ses chants lui vont droit à l'âme. Il tient des propos délicats, spirituels, plus
exquis que ceux entendus jusqu'alors. Il est plein de vie, de légèreté. Tout n'est que grâce dans sa démarche. Le troubadour n'est évidemment pas insensible aux charmes de la jeune demoiselle. Elle manifeste une réceptivité plus aiguisée que tous les autres membres de son public. Ses yeux brillent lorsqu'elle l'écoute. Ses applaudissements sont plus nourris que tous les autres réunis.

Le roi et la reine qui ont observé l'attrait des deux jeunes gens l'un pour l'autre, prennent des mesures pour les éloigner. Ils envisagent pour leur fille cadette un mariage de convenance qui va rapprocher leur maison de celle d'un monarque des plus puissants. Par ailleurs, le roi sait que le jeune homme est le prince héritier d'un petit royaume voisin, chassé par son père tant il manifestait fantaisie, rêverie et sensiblerie inopportune chez un noble chevalier. Le roi donne donc des consignes sévères aux gardes pour ne point laisser passer l'importun et pour empêcher la demoiselle de s'évader.

Seule alliée discrète mais prudente à cette douce passion, la nourrice de la princesse. Grâce à elle, un message écrit sur un bout de parchemin est acheminé jusqu'au jouvenceau. Les jeunes gens prennent par ce biais la précaution de convenir de signes pour pouvoir continuer à communiquer leur attachement. Quand le couple royal désertera le château, la noble demoiselle portera un chapeau fort particulier, haut et conique. Cette coiffe la fera percevoir de bien loin lorsqu'elle ira dans le donjon familial converser avec les oiseaux ou rêvasser en contemplant la campagne. Le jeune prince pourra alors s'approcher des lieux et proclamer son amour tout à loisir.

Cependant bientôt, d'autres dames de la cour apprécient l'innovation vestimentaire et en usent également. Le jeune homme est fort dépité quand par un bel après-midi de printemps il aperçoit trois dames portant l'original couvre-chef se promener le long du chemin de ronde. L'unique signe distinctif convenu pour correspondre sûrement avec sa belle se révèle à jamais inutilisable ! Mais avec l'audace propre à la jeunesse, régulièrement, il continue à fréquenter les environs du château. Il pressent que la belle trouvera une astuce pour se manifester. C'est ainsi que quelques jours plus tard il identifie à coup sûr son aimée parmi un ensemble de dames parcourant le chemin de ronde. Qui d'autre qu'elle aurait pu avoir cette idée géniale d'adjoindre au chapeau un voile fort long, balayé avec grâce par le souffle des vents ? Les faits confirment ce qu'il subodorait. Il lui suffit de patienter. La dame dont le voile papillonne élégamment demeure la dernière sur le chemin de ronde. Un petit signe de la main, l'envoi délicat d'un baiser et le voilà rassuré. Il chante doucement. Il est entendu. Leurs liens se renforcent au fil des poésies, au gré de mélodies.

Cependant, coquetterie et mimétisme jouant, au fil des jours l'amoureux doit affiner son observation. Successivement, il identifie le seul voile empesé, puis le seul
voile multicolore, puis le seul chapeau réellement démesuré. Bien entendu, le roi observe les variations de mode.

Mais que lui importe. Il est préférable que sa fille lance des modes plutôt que d'être courtisée par un homme à l'avenir peu prometteur. Il est prêt à faire hausser les portes, à faire confectionner des voiles plus fins. Hélas, un jour, tandis qu'il chante une aubade des plus délicates et qu'il est tout absorbé par ce qu'il imagine être des gestes d'amour de la belle qui s'agite brusquement plus que de coutume, le beau ménestrel ne voit point s'approcher le roi et la reine qui rentrent au château.

Il est pris au piège, emmené pour un interrogatoire dont on avait alors le secret. Il est pareil à une mouche maintenue dans une toile d'araignée. Quel poids peuvent avoir ses arguments sentimentaux face au roi ? Déjà, l'amoureux se voit finir tristement ses jours dans une oubliette. Comme il juge ne plus risquer grand chose, il laisse monter sa passion. Il confesse avec fougue l'inavouable, son penchant réel pour la demoiselle, leur inclination commune, le signe de communication convenu entre eux. Le roi devant tant de ferveur se souvient comment, pour conquérir la reine, il avait lui aussi usé de subterfuges. Il était même allé plusieurs fois jusqu'à faire chanter ses exploits en tournoi et sa bravoure au combat par des chantres à sa solde.

Devant la franchise du bien-aimé, mais également face à la beauté du stratagème, le roi retrouve sa propre jeunesse. Il sent fondre ses résistances. Pour ne pas
perdre la face, il ordonne toutefois une mise à l'épreuve du soupirant, enfermé durant quelques jours dans un cachot. Ce ne sont ainsi que poésies romantiques qui résonnent jusque dans la salle du trône.

A croire que Dieu donne plus de souffle aux amoureux qu'aux hommes ordinaires ! La reine mise de la sorte au courant des événements, presse son royal époux de
fléchir, elle redoute que quelque saltimbanque de passage ne colporte jusqu'aux monarchies les plus éloignées les amours tumultueuses de leur fille. Ainsi, les deux jeunes gens sont autorisés à s'unir. Le jeune homme se réconcilia avec ses parents tant ceux-ci étaient ravis des noces envisagées. Les jeunes tourtereaux vécurent heureux, composant poèmes, contes et chansons que, de temps à autre, ils se plaisaient à présenter dans des châteaux environnants. Longtemps encore après leur union, les dames et jeunes filles de haut rang portèrent la célèbre coiffe, témoignage d'amoureuses pensées.

Journées du Patrimoine à Philippeville 2001.

 

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La parole est d'or pour le jeteur de sort

 

Il était autrefois un nain très gentil mais disgracieux et particulièrement maladroit. Les gamins et quelques jeunes filles du village s'amusent beaucoup de ses bévues.

Le malheureux homme, qui s'appelle Joseph, demeure longtemps apparemment de marbre face à leurs moqueries. Pas une parole, pas un geste qui traduise la colère, la tristesse ou le désir de vengeance.

Cependant un matin de verglas, le nain glisse et se retrouve étendu sur le sol glacé. Des gamins qui ont observé la scène rient comme rarement rient les gens. Le pauvre homme souffre, il murmure doucement : " Oh riez, riez jusqu'au soir !"Et les garçons passent ainsi la journée sans pouvoir s'arrêter de rire. Ils n'arrivent pas à s'appliquer en classe, ils ne parviennent pas à rendre de menus services chez eux. Seule la nuit tombante leur apporte le répit.

Quelques jours plus tard, alors qu'il bricole, Joseph est tout éclaboussé de boue car il a laissé tomber un outil dans une mare bien épaisse. Trois demoiselles qui ont tout vu sont hilares. Elles rient à gorge déployée. Joseph, qui n'arrive pas à récupérer son outil et qui les entend s'amuser, murmure presque malgré lui : "Puisse leur chapeau tomber dans la vase !" Aussitôt un souffle de vent se manifeste et les trois fort jolies coiffes se retrouvent dans la boue.

Joseph comprend le pouvoir dont il est doté.

Quelques mots de sa part et voilà qu'un sort est jeté. Une simple pensée fugace exprimée à mi-voix et voici qu'est mise en œuvre l'ébauche de son idée !

Plus tard encore, Joseph se tape un coup de marteau sur le doigt, un coup pas vraiment méchant, mais douloureux. Deux gamins, observateurs de l'incident, pouffent en se cachant la bouche mais en émettant de petits sons caractéristiques de leur humeur. Joseph susurre "Oh ayez pitié, ayez un brin de compassion !" Aussitôt les gamins s'approchent de lui, les larmes aux yeux, ils l'emmènent vers leur maison pour apaiser la douleur avec un peu de baume.

Joseph reconnaît de la sorte son talent bien particulier. Il en usa longtemps pour le plus grand profit de tout le village.

"Oh que vienne la pluie !" et l'averse se manifestait.

"Oh que guérisse cette blessure !" et la cicatrisation s'accomplissait au plus vite.

"Oh que règne l'entente entre nous !" et aussitôt s'estompaient les disputes.

Pendant des années et des années, la parole de Joseph fut médecine plus puissante que toutes les médecines issues de la science des hommes !

Concours de contes à Surice 2000.

 

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La couturière

 

Il était une fois, une veuve si pauvre qu'elle en était réduite à vivre pratiquement de récupérations. Elle allait ainsi de ferme cossue en château proposer ses talents de couturière.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle part dans la campagne à la découverte de demeures offrant un ouvrage à réaliser. Là, elle raccourcit, rapièce et s'en repart avec quelques sous et des reliefs de repas. Autre part, elle bâtit une robe, la surjette, l'ourle, la brode et s'en retourne avec des piécettes et des bouts de tissus. Ailleurs encore, elle reprise, ravaude, confectionne des draps et s'en revient chez elle avec un peu d'argent, de la vaisselle usagée, une brioche rassise.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle rentre chez elle et se coud une jupe puis un gilet en accordant diverses étoffes. Le résultat est souvent un vêtement bigarré orné de galons pour favoriser les liens entre cotonnades colorées et toiles blanches, entre lainages de teintes différentes. Elle se cuisine des recettes bizarres mêlant des ingrédients variés. Une carcasse de poulet, deux gros oignons, une pomme de terre, des herbes sauvages de son jardin, et voilà un pot au feu original qu'elle dégustera avec une tranche de pain. Un abricot, trois prunes, un morceau de rhubarbe et voilà qu'elle étuve une compote qui accompagnera à merveille la patte de lapin qu'a à peine entamée le fils du châtelain.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle parcourt le bois avoisinant et rapporte des branchages dont elle fera un feu de joie quand cela sera nécessaire. En chemin, elle trouve parfois selon la saison, des pissenlits, des champignons, des mûres ou des fleurs des champs qu'elle prend soin d'emporter avec elle.

Elle habitait une masure isolée qu'elle rafistolait avec les moyens du bord, c'est-à-dire par grand chose. Le toit était ainsi un véritable puzzle d'ardoise et de chaume. Les trous dans les murs étaient comblés par de la paille, des cailloux maladroitement rejointoyés.

Un jour tout ordinaire, comme elle quitte sa maison, elle aperçoit une pièce d'or à quelques pas de sa porte. Une pièce plus scintillante que le soleil en plein midi. Une pièce lisse, douce et chaude dans la main. On aurait dit qu'elle est neuve tant elle est parfaite.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle porte la pièce chez le garde champêtre pour qu'il effectue des recherches pour savoir à qui elle appartient.

Chaque jour qui suit, la pauvresse découvre une pièce pareille à la première.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle s'en va jour après jour auprès du garde-champêtre qui est bien embarrassé de la chose.

Un après-midi, tandis qu'elle agence à points délicats des lambeaux de tissus pelucheux pour réaliser un châle, elle voit un bel oiseau bleu nuit qui se pose sur le rebord de sa fenêtre. Il lui semble qu'il tient dans son bec une pièce d'or. Mais l'animal s'envole si vite qu'elle doute un instant du spectacle. Si l'oiseau est porteur de trésor, pourquoi ne le garderait-elle pas ?

Le lendemain, elle résiste toutefois à la tentation de conserver la pièce.

Et tip et tap, et tip et tap... Elle revient régulièrement confier sa précieuse monnaie au garde-champêtre qui demeure désarçonné, confus. Il faut dire qu'il ne s'y entend guère dans la façon de mener une enquête, trop habitué qu'il est à se laisser couler dans la vie paisible de cette région campagnarde. En fait, il n'est vraiment compétent qu'en matière de braconnage.

Or, voilà que par un soir très tendre, le châtelain ouvrant sa cassette, constate avec stupeur la disparition de pièces d'or, ce qui met en péril la confiance qu'il
témoignait envers son entourage. Il passe une nuit agitée, puis dès le matin, il questionne les domestiques avec la discrétion voulue tant il est mal à l'aise. Suite aux résultats négatifs de ses interrogatoires, il s'ouvre de sa déconvenue au garde-champêtre qui est réellement soulagé d'enfin se débarrasser de l'encombrant magot dissimulé sous son lit.

Et tip et tap, et tip et tap... Ce jour-là, elle vient travailler au château. Elle fronçait un jupon, quand une petite main vient se poser sur son bras, quand un baiser vient frôler sa joue. Le fils du châtelain raconte alors ce qu'il a imaginé : faire porter chez la pauvre femme jour après jour les pièces de son père, grâce à l'oiseau qu'il a pris plaisir à dresser. Il insiste pour que cette histoire demeure entre eux.

Et pique et pique... Les larmes aux yeux, elle remercie l'enfant puis murmure : "Or n'est point bonheur. Est bonheur un sourire, une pomme parfumée, une rose épanouie, de l'eau fraîche, une attention que l'on a pour vous."

Et pique et pique... Un jour tout ordinaire, comme elle quitte sa maison, elle aperçoit une rose à quelques pas de sa porte. Une rose plus scintillante que le soleil en plein midi. Une rose lisse, douce et chaude dans la main. On aurait dit qu'elle venait d'éclore tant elle était parfaite.

Et chaque jour qui suivit, pendant bien longtemps, la pauvresse découvrit une fleur pareille à la première…

Estival du conte à Surice 2000.

 

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La hiercheuse de Wasmes


En ce temps-là, à Wasmes dans le Borinage, Liette la hiercheuse, vous savez, les hiercheuses étaient ces femmes qui poussaient des wagonnets remplis de charbon, est follement amoureuse d'un pénitent, Myen.

Le pénitent exerce un métier on ne peut plus dangereux. A l'époque, les lampes de sûreté n'existent pas encore. Le pénitent est celui qui va seul dans les galeries de mine désertes, il explore les moindres recoins en promenant partout une perche munie d'une flamme vive. Il s'assure ainsi qu'il n'y a aucune trace de grisou et que les mineurs pourront aller sans danger exercer leur dur métier. Ainsi, le pénitent est plus proche du péril de sa vie qu'un guerrier, qu'un charmeur de serpents, qu'un explorateur dans une jungle inconnue. On comprend vite que les pénitents meurent tous à la tâche et que pour Liette l'angoisse est une compagne fidèle.

Myen est un homme doux et pensif, calme et mélancolique. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette rêve des beaux yeux bleus de son bien-aimé, de ses mains d'artiste, de sa démarche. Un homme d'apparence si fragile pour un travail tellement ardu. Elle rêve de lui et lui, il rêve d'elle. Liette vit dans l'inquiétude dès que Myen descend dans la mine. Liette ne connaît que de rares moments de bonheur tranquille. Même quand elle se promène avec Myen, elle pense qu'il devra bientôt s'en retourner dans le fond, un fond si avide de vies humaines, un fond si sombre et inhospitalier. De telles pensées gâchent les instants de félicité. Liette n'est jamais vraiment gaie et détendue, ni insouciante et sereine.

Myen vit des heures pénibles. Il redoute le grisou mais il n'en souffle mot. Il sait qu'un jour, il ne reviendra pas des profondeurs de la mine. Un jour, il y restera.
C'est peut-être ces idées sombres qui rendent son regard plus profond que celui de tous les jeunes gars de Wasmes.

Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette prie souvent Sainte Barbe. Elle lui demande protection pour son amoureux. "Oh, je t'en prie, Très Sainte Barbe, place Myen sous ton aile protectrice. Accompagne-le en bas. Eloigne le grisou de sa vie !"

Elle demande à la Sainte un miracle pour lui épargner un chagrin auquel elle ne pourrait survivre. Elle l'implore d'inspirer aux hommes un moyen moins cruel de dépister le grisou. Le beau temps venu, elle dépose souvent un bouquet de fleurs des champs devant la statue de Sainte Barbe à l'entrée de la mine. La statue a, aux yeux de Liette, tous les charmes des plus grands chefs d'œuvre des sculpteurs. Le plissé de la robe, la douceur du visage, les cheveux finement ouvragés comblent son besoin de merveilleux.

Liette connaît bien des légendes concernant Sainte Barbe. Il y a celle où Sainte Barbe guide des mineurs égarés dans le dédale des sombres galeries. Il y a celle où Sainte Barbe réconforte d'un baiser les mineurs qui connaissent leur dernière heure dans une galerie embrasée par le grisou. Il y a surtout celle où Sainte Barbe va fleurir les tombes des victimes de la mine.

Un matin, un embrasement de grisou. Un incendie qui allume toutes les artères de la mine. Un incendie dans lequel Myen perd la vie et Liette la raison. Le corps de
Myen ne sera pas retrouvé. Liette n'a aucune tombe sur laquelle se recueillir et cela ajoute encore à sa souffrance.

Liette continue de travailler, il lui faut bien vivre, se nourrir, se chauffer, se loger. Mais Liette ne sourit plus. Liette parle de moins en moins. Liette s'abîme dans sa tristesse. Que lui importe le printemps ? Que lui importe les rayons du soleil, les chants des oiseaux, les amours de ses compagnes ? Que lui importe la saveur des fruits, les parfums des fleurs ? Pourtant, Liette prie encore Sainte Barbe. Elle la prie de sauver des mineurs, des pénitents, d'éviter aux femmes et aux enfants de mineurs la souffrance qu'elle connaît. Elle repense aux légendes qui mettent en scène Sainte Barbe. Tandis qu'elle pousse les wagonnets, Liette pleure en silence. Dans son sommeil, il y a des flammes, des multitudes de flammes qui dévorent Myen. Pour Liette, il n'y a plus d'espoir de retrouver l'amour, plus de douceur de vivre. L'enfer est sur cette terre. Le diable, c'est le grisou.

Un soir, Liette va jusqu'au petit étang de Wasmes. Elle s'assied sur la berge. Elle pense à Myen, elle pense à Sainte Barbe. L'eau sombre dans laquelle se réfléchissent des étoiles, dans laquelle se mire la lune pareille à un bijou d'or, dans laquelle elle devine de magnifiques nénuphars et des algues gracieuses, l'attire. Liette se lève, elle va cueillir ces étoiles et ces nénuphars pour les offrir aux victimes du grisou. Ce sera une dernière offrande. Liette s'avance vers ce jardin artificiel, vers cette illusion. Ses mains se tendent pour cueillir des fleurs. Liette progresse dans l'eau. Liette se noie pour trouver au fond de l'étang les fleurs qui feront le plus beau des bouquets.

Liette est devenue le double de Sainte Barbe… Liette a fait sienne une légende…

Cette nuit là à Wasmes fut une nuit calme et parfumée. Certains disent qu'ils ont entendu s'élever le chant de Liette, tandis qu'elle s'enfonçait dans les eaux grises.

Concours de contes à Surice 2002.

 

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La cloche rêveuse

 

Un jour, au retour de Rome, une cloche batifole. Là, elle fait un brin de causette avec des nuages. "Qu'est-ce qui rend vos formes si diverses, si changeantes ? Qu'est-ce qui vous rend si rose ou si gris par moment ? Je vous en prie répondez-moi avant que je n'aille de nouveau m'enfermer dans le banal clocher d'où je viens." Elle pleurniche, espérant s'attirer leur bonne grâce. "Un seul voyage par an c'est bien peu pour un être de ma qualité. Imaginez ma solitude quotidienne. Donnez-moi donc votre recette pour changer comme vous le faites." Elle s'extasie : "O on dirait un paon, puis un éléphant, puis un ours debout sur ses pattes. Quel spectacle ! Vous êtes géniaux !" Un peu de flatterie produit parfois des résultats étonnants, n'est-il pas vrai ? Mais les nuages demeurent muets. Ils se contentent de suivre leur petit bonhomme de chemin sans se soucier d'elle.

Faute de résultats avec les nuages, elle s'arrête pour contempler les oiseaux, les forêts, les cours d'eau. Elle rit du vol d'un oiseau retardataire. Elle s'amuse à voir se cacher puis réapparaître un ruisseau parmi des herbes folles. Elle descend un peu pour mieux observer les fleurs, les animaux gambadant dans les bois, les poissons nageant dans des étangs. Ceci ralentit sa progression. Jamais, elle ne sera rentrée pour Pâques. Quand enfin, elle reprend conscience de sa tâche, il est trop tard. Elle a beau s'appliquer, elle manque d'énergie. Il faut dire qu'elle est plus que remplie d'œufs et de sujets en chocolat. La voilà qui s'affole. Plus elle panique, moins elle trouve la force d'avancer.

Passe alors un grand oiseau, qui paraît glisser avec une telle facilité qu'elle se met à l'envier. Elle parle bas pour elle-même, mais il l'entend geindre : "Il me faudrait un peu de la puissance de cet oiseau. Qu'est-ce que je ne donnerais pas pour qu'il m'emmène secrètement avec lui jusqu'à mon clocher !" Alors, lui qui sous ses grands airs de seigneur dissimule une faiblesse appelée gourmandise, n'est pas prêt à laisser passer l'aubaine. Il fait demi-tour, tournoie autour d'elle, plonge, remonte. Il se laisse admirer, envier puis, mine de rien propose: "Puis-je vous aider ma chère vous me paraissez tellement fatiguée ?" Elle se laisse convaincre sans effort. Bientôt la voilà agrippée, voyageant à une vitesse indescriptible. La voilà proche du but, mais l'oiseau se pose avec elle, la renverse sur la prairie proche de l'église. En quelques coups de bec, il vole tout son chargement qu'il camoufle comme il peut entre ses ailes et qu'il prend dans ses serres. En quelques secondes, elle est dépouillée de son bien par ce détrousseur des airs. "Merci pour ces friandises. Chaque travail mérite salaire n'est-ce pas ?" Sur ces mots, l'oiseau la quitte. Elle l'entend se moquer, ricaner, se glousser.

Elle gémit. L'heure est aux regrets, au repentir. Tant bien que mal, elle se redresse et rejoint son petit clocher banal. Par sa faute, les enfants du village seront privés de chocolat. Elle s'examine avec le plus grand soin. Plus le moindre copeau de chocolat, plus le moindre œuf, le moindre sujet. Elle pleure et ses pleurs parviennent jusqu'aux cieux. "J'ai honte. Je suis furieuse. Comment oserai-je encore sonner ? J'en veux à ces nuages, ces paysages verdoyants et surtout à cet oiseau de malheur. Maudits soient-ils tous et maudit soit le chocolat !" A peine a-t-elle parlé ainsi, que la voici transformée tout entière en chocolat. Le matin de Pâques, se répand par tout le village une délicieuse odeur. Pourtant, les jardins sont vierges des sujets qui les décorent habituellement, ce matin là. Avant la messe, impossible au sacristain de faire tinter la cloche. Le pauvre homme est désappointé. Il va aller voir là-haut mais au plus il s'approche, au plus il est écœuré par l'odeur. Le sens du devoir étant le plus fort, il progresse en dépit des hauts de cœur. Enfin, il aperçoit la cloche fautive, immense, brillante, brune, décorée d'une sorte de pictogramme. Il court se confier à son curé. "Il n'y a plus qu'à la casser, à la partager entre tous les habitants du village", estime le curé.

Ce qui est dit, est fait. Il faut même avoir recours au bûcheron pour avoir raison de la cloche. Le curé est bien désappointé de se trouver sans cloche mais les enfants sont ravis. Jamais il n'y a eu autant de chocolat pour un jour de Pâques. Jamais le chocolat n'a eu un arôme à la fois si doux et si puissant. Longtemps des effluves de chocolat restèrent présentes dans tout le village. Les jours qui suivirent, on vint de tous les environs pour flairer et pour déguster.

Quelques jours plus tard, tous les villageois s'unirent pour rassembler les fonds nécessaires à l'achat d'une nouvelle cloche. Il faut dire que la vente des surplus de chocolat aux étrangers alimenta pour beaucoup la collecte. Ainsi fut remplacée l'inconsciente. On ne s'expliqua pas ce qui était arrivé. On évita tout commentaire. Les années suivantes, la nouvelle cloche remplit son rôle à la perfection.

 

Extrait du livre "Contes à travers les saisons" (Chez Chloé des Lys)

 

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Des rumeurs ?

 

L'air frais, le vent léger, le ciel veiné de rose, le chant d'un oiseau. Nulle part encore, Gilles ne s'est senti aussi bien qu'auprès de ce tilleul dressé sur la place du village, à quelques pas de l'église, de l'école, de l'épicerie, de la boulangerie, de la quincaillerie et de sa maison.

Gilles est assis sur l'herbe. Gilles roule un caillou entre ses doigts. Gilles observe le ballet de deux gros chats noirs. Passer et repasser, s'arrêter, être à l'affût, aller et venir, s'immobiliser, regarder autour de soi, guetter encore, poursuivre son chemin. Deux vies de chats libres, indépendants, espiègles.

"Paul va racheter la ferme d'en bas", "Marc est amoureux de Julie", "Joseph va bientôt s'en aller", "Lucien a trafiqué son beurre", "Gilles est un enfant adopté." Les paroles viennent du tilleul, derrière l'enfant. Gilles sursaute, puis il se retourne, il questionne l'arbre du regard. Il a parlé de lui, il veut en savoir plus.

"Raoul a emprunté de l'argent à Bastien", "le curé va prendre sa retraite", "le menuisier bat sa femme".

Le tilleul parle. Voix tantôt grave, tantôt aiguë. Voix tantôt rauque, tantôt douce. Voix tantôt rapide, tantôt hésitante. Le tilleul parle sur des tons divers, à des rythmes variés.

Le tilleul dit la vérité, Gilles le sait bien que Marc est amoureux de Julie, que Joseph est très malade, que Paul veut acheter une ferme avec son héritage, que le menuisier bat sa femme quand il a bu trop de bières et que Raoul a besoin d'argent pour réparer sa grange.

Le tilleul a dit "Gilles est un enfant adopté". Gilles a cru reconnaître la voix de Simone l'épicière, la femme qui sait tout sur tout et sur chacun. Mais voilà Simone n'est pas là, il n'y a que le tilleul, les deux chats, Gilles et des moineaux.

C'est ainsi que Gilles se met à se poser des questions sur ses origines. C'est ainsi qu'il commence à rassembler les pièces du puzzle familial. Gilles, enfant unique, fils de Gustave et de Marie, aucune grand-mère, aucun grand-père, aucune tante, aucun oncle, aucun cousin, juste la mémoire d'une tante et d'un oncle décédés peu après sa naissance. Oh Gilles voudrait bien ne plus penser à ce qu'a dit le tilleul ! Il voudrait bien redevenir l'enfant ignorant qu'il était il y a quelques minutes encore. Gilles voudrait bien garder son innocence de gamin mais l'arbre a parlé…

Chaque jour, Gilles est attiré par le tilleul. Il espère qu'il va encore confier un secret ou l'autre, révéler l'indicible. Il demeure longtemps suspendu aux lèvres de l'arbre, à son écorce irrégulière, tissée, lui semble-t-il, de tous les secrets du village.

Un jour, en rentrant de l'école, en passant devant le tilleul, un gamin a dit "Écoute". Gilles a tendu l'oreille mais il n'a entendu que le jappement lointain d'un chien et la chanson de la couturière qui cousait sur le pas de sa porte.

L'automne, Gilles se souvient encore de ce jour de printemps où l'arbre a parlé. Pourtant, Gilles ne demande rien ni à sa mère, ni à son père, ni au curé, ni à l'instituteur, ni à l'épicière.

Un jour, un dimanche, une dame est arrivée au village dans une belle carriole conduite par un vieux serviteur. La dame a passé la journée chez Gilles. Elle a marché dans le verger avec le père de Gilles. Elle lui a beaucoup parlé tandis que la mère cuisinait. Gilles a eu envie de savoir ce qu'elle disait mais c'était impossible de l'entendre. Après le dîner, la dame a caressé la tête de l'enfant. Elle a dit : "Brave petit" mais Gilles a senti que cela pouvait tout aussi bien dire "pauvre petit" ou "malheureux enfant". La pitié, ça se devine dans un tremblement de menton, dans une douceur de la voix.

Plus tard, après le goûter, la dame a simplement dit : "On va aller au cimetière".

Là, Gilles a deviné un peu de son histoire. Un caveau pour tous les membres de sa famille paternelle, tous morts la même année. Puis il y a eu les mots de la dame : "Gustave, remercie chaque jour le ciel de ne pas être partis avec eux. Heureusement que le gamin était trop petit pour voyager…"

Gilles a deviné un peu de son histoire mais il n'a questionné ni sa mère, ni son père, ni le curé, ni l'instituteur, ni l'épicière.

Gilles a deviné pourquoi il avait un père beaucoup plus jeune que les pères de ses copains, pourquoi son père le regardait parfois avec tant de tristesse dans les yeux.

Le printemps suivant, Gilles est souvent retourné près du tilleul. Un matin, le tilleul a dit : "Les parents de Gilles sont morts dans un accident." Plus tard, il a dit : "Gustave et Marie considèrent Gilles comme leur enfant."

Gilles a pâli quand le tilleul a ajouté : "Chut, il ne faut surtout pas le répéter."

Gilles n'a plus entendu les "Marc et Julie vont se marier à la Pentecôte", "Raoul n'arrive pas à rembourser ses dettes", "la femme du menuisier va peut-être le quitter". Que lui importe ces rumeurs qui ne le concernent pas !

Souvent, Gilles est retourné près du tilleul.

A présent, Gilles est un jeune homme. Son père lui a révélé qu'il était en fait son frère. Gilles a appris que sa mère était en réalité sa belle-sœur. Il a su que ses parents et plusieurs membres de sa famille étaient morts dans un accident de chemin de fer alors qu'ils revenaient chez eux après le mariage de la dame qui était venue leur rendre visite jadis. Son père a dit que cela ne changeait rien à leur amour pour lui...

Il y a peu, le tilleul a dit à Gilles : "Marion est amoureuse de Gilles".

Alors, Gilles a trouvé l'audace d'avouer ses sentiments à Marion.

Gilles en est sûr, le tilleul, sur la place, au centre du village, ne ment jamais…

Concours de contes de Noël à Surice 2003.

 

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Carnaval

 

La tristesse de Noémie est pesante. Elle enveloppe ses jours depuis près d'un an. Noémie agit par habitude. C'est par habitude qu'elle étudie ses leçons, rend de petits services à sa mère. C'est par habitude qu'elle rit quand elle voit rire d'autres personnes. Où puiserait-elle une quelconque réelle joie de vivre ? Noémie a douze ans mais son cœur est plus las que celui d'un vieillard. Son père est parti, pour une autre femme, dans une autre contrée. Il lui manque terriblement. Des paroles de son père lui reviennent en mémoire mais ils ne lui apportent que des regrets, de la colère, de la peine, jamais du courage. Où trouverait-elle l'énergie nécessaire à la confection d'un costume de carnaval ?

En ce matin de mardi gras, sa mère tente plusieurs fois de la décider. "Prends un vieux foulard, une vieille jupe, un vieux pull et maquille-toi un peu. Le simple est souvent le plus réussi." "Allez Noémie, cherchons ensemble dans le grenier et dans la garde-robe quelques habits qui pourront faire ton bonheur. Qui sait, peut-être pourrons-nous arranger un ancien masque avec de la gouache et des rubans ?" "Noémie presse-toi à trois heures le cortège démarre. Tes amies seront déçues si tu ne les rejoins pas."

Rien ne pousse Noémie à l'action. Elle ouvre bien le tiroir d'une commode, elle va bien faire un tour à la cave. Mais rien ne lui convient. En fait, son âme est si triste que l'habit le plus coloré, le costume le plus original, ne pourrait la satisfaire.

Les heures passent. Sa mère lui met un drôle de chapeau sur la tête, lui passe un châle rouge autour des épaules. Noémie demeure de marbre. Noémie va et vient sans projet dans la maison. Elle a le vague à l'âme.

Pourtant, vers une heure, Noémie aperçoit par la fenêtre, un balai, un chapeau et une cape noirs posés sur le banc du jardin. Noémie sourit. Voilà encore une des astuces de sa mère pour la pousser à l'action ! Elle sort, enfile la cape, pose le chapeau sur sa tête, prend le balai dans la main et s'en revient auprès de sa mère.

"Que c'est chouette ! Quelle bonne idée Maman ! Tu as raison, je vais rejoindre Marinette et les autres. Je vais m'amuser un peu avec elle et qui sait, me faire un peu d'argent de poche."

La mère de Noémie est ravie de sa réaction mais fort étonnée. Elle n'est pour rien dans le déguisement, mais elle n'en souffle mot. Elle est trop heureuse de voir sa fille plus joyeuse que d'ordinaire.

Vers deux heures, elle encourage Noémie à partir. Elle la farde un peu, lui pose du rouge sur les lèvres, du bleu sur les paupières. Elle lui donne un gros baiser puis lance un joyeux "Prends du bon temps, Noémie."

Sitôt dehors, Noémie se trouve fort encombrée avec le balai. Elle le porte comme une ombrelle, puis comme une canne mais tout cela est inconfortable. Alors, Noémie l'enfourche comme le font les vraies sorcières. En un éclair, Noémie se retrouve dans une ville inconnue, sur une place inconnue, au milieu de dizaines de sorcières de tous âges, de toutes tailles. Noémie n'en croit pas ses yeux et ses oreilles. Toutes ces femmes jacassent, se trémoussent, rient. "Nous au moins, nous ne sommes pas factices comme ces pierrots, ces colombines, ces arlequins. Nous au moins, nous apporterons la surprise." Les balais s'entrechoquent. Noémie n'est plus importunée par ce bizarre instrument qu'elle manie à présent avec dextérité. Soudain, une vieille s'adresse à Noémie : "Où as-tu mis ton sac ma petite ?" Noémie est prise au dépourvu. "Hum, je… je l'ai oublié Madame." "Eh bien, ma petite, heureusement que je pense aux petites écervelées comme toi. Prends ceci et rappelle-toi bien sitôt abordée la grand-rue tu ouvres ton sac et tu lances les confettis blancs sur les spectateurs en lançant des Olé, Olé. Vas-y, répète ce que je viens de dire !" Noémie obéit, elle bafouille un peu, mais la vieille paraît satisfaite. Pourtant Noémie entend des commentaires peu obligeants: "Nous n'aurions pas du emmener les petites. C'est risqué de faire confiance à des enfants."

Le cœur de Noémie bat la chamade. Elle est tout émoustillée. Que lui réservent les prochaines minutes ?

La fanfare commence à jouer. Le cortège s'ébranle sous les ovations. La place est grande, si grande que Noémie ne s'imaginait pas que cela puisse exister. Les spectateurs sont nombreux, si nombreux et si bien costumés que Noémie se croit un instant au pays des fées. Déjà, le groupe de Noémie débouche sur la grand-rue. Alors, Noémie fait comme les autres de son groupe, elle crie "Olé, Olé" en lançant des confettis blancs. Miracle, les confettis en touchant les spectateurs deviennent des papillons multicolores. Ils bruissent doucement. Une pluie d'étoiles dorées tombe de leurs ailes. C'est un murmure de joie qui s'étend par toute la ville. La foule applaudit, des gens prennent leur voisin dans les bras, des gens dansent, des gens ramassent les étoiles dorées, les offrent autour d'eux aux moins habiles et aux plus timides. Assurément, il y en a à profusion. Les confettis sont tellement abondants. Quand elles atteignent l'extrémité de la grand-rue, les sorcières enfourchent leur balai et s'élèvent dans les airs pareilles à de grands oiseaux, laissant des traces semblables à des nuées de brillants.

A cinq heures, Noémie atterrit dans le jardin familial, elle est plus gaie qu'elle ne l'a jamais été. Elle a participé à une telle joie collective qu'elle est en nourrie pour des jours et des jours.

Beaucoup plus tard, le jour de Pâques, Noémie a trouvé sous le banc du jardin un petit sac de toile noire rempli de confettis blancs. Elle l'a caché sous son gilet, puis sous son oreiller. Quant à son étrange déguisement, Noémie le conserve précieusement dans un vieux coffre du grenier ! Qui sait si un jour elle n'enfourchera pas son balai pour s'en aller rendre une courte visite à son père ?

 

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Le chien errant

 

Chassé, répudié, rejeté. Il s'en va. Il monte le chemin qui mène jusqu'à la ferme voisine. Il a écouté les cris de ses maîtres, leurs injures. Il a vu leurs gestes si vifs, si rapides. Il a reçu des coups de bâton sans broncher, sans penser à se rebiffer. Des années de dévouement sont ainsi balayées. Il a bu le calice jusqu'à la lie.

Aujourd'hui encore il se dit que si c'était à refaire, il ferait ce qu'il a fait et qui lui vaut ce renvoi. Oui, il mordrait de nouveau la vache récalcitrante, celle qui refusait de prendre la route vers la prairie. Il a juste fait son boulot. Il est y allé un peu fort mais où est la limite entre l'acceptable et l'inacceptable ? N'aurait-il pas été grondé de la même façon si la vache s'était égarée ? Aurait-on été plus indulgent s'il avait mordu un mouton ou une chèvre ?

Le chien noir s'en va, droit devant lui. Il parcourt plusieurs kilomètres, honteux d'avoir été renié. Il suit des sentiers bordés d'arbrisseaux aussi bien que des routes de campagne. Il garde le museau quasiment collé au sol. Les fouillis d'herbes folles, de fleurs sauvages dans les fossés ne l'attirent plus. La mousse qui tapisse les endroits ombragés a perdu sa douceur. Les papillons, les mouches, les abeilles ne l'incitent plus à la rêverie. Il entend pourtant leurs bourdonnements. Quand il se redresse, il voit leur vol. Le rouge des coquelicots, le bleu des papillons ont perdu leur attrait. Pour l'instant, ça sent partout l'abandon, l'amertume, l'affliction, l'humiliation, la culpabilité. C'est la solitude du paria qui l'empêche de se rouler dans l'herbe, de fureter à sa guise, d'être étourdi par sa liberté, de jouir de cette infinité de petites choses qui, hier, faisait son plaisir.

Il atteint une cour de ferme. Dehors, un grand bac avec de l'eau. C'est toujours bon à prendre. Il boit un peu puis reprend sa route. Il a étanché sa soif. Du coup, il trouve en lui des miettes d'espérance. Il va plus loin, en direction de cet appel des cloches.

Ce sont les douze coups de midi qui sonne dans le lointain. Il est midi mais il n'y a pas de pâtée. Il est midi et il n'y a eu qu'un peu d'eau pour se désaltérer. Il marche le dos courbé. C'est l'humiliation ressassée qui l'empêche de se redresser. C'est l'inquiétude du lendemain qui pèse sur lui.

A présent, il marche replié sur lui-même comme un enfant puni. Il espère rencontrer une bonne fortune. Un morceau de pain mis à la disposition des oiseaux, un biscuit ou un fruit qu'un gosse aurait laissé tomber, des déchets alimentaires qui pourraient lui convenir. Il croise un ouvrier assis sur une pierre, occupé à déjeuner. Un brave homme qui lui lance une grosse croûte de fromage. Jamais, il n'a dégusté un mets aussi parfumé que celui-là. Il regarde l'homme avec des yeux dorés, suppliants. Il demeure immobile, gardant précieusement dans sa gueule la saveur du fromage. Son regard est tendre. L'homme lui tend un bout de couenne. Il s'approche, il le hume, il le saisit, il s'en délecte. L'homme replie la serviette qui contenait son pique-nique. Alors, le chien continue sa route.

Ce premier jour, la moisson est bonne. Un reste de pâtes lui est offert par une vieille femme qui allait le verser dans la poubelle à l'extérieur de sa maison. À quelques pas d'une école, il déniche une part de gâteau. Une fillette lui fait cadeau de savoureuses tartines au sirop, d'une barre chocolatée et d'une madeleine. Cela lui semble bien plus agréable au palais et aux narines que l'éternelle pâtée avec du riz, des carottes et un maigre morceau de viande que lui préparait sa maîtresse. Il trouve de l'eau en plongeant dans un ruisselet ou en se penchant sur une citerne.

Il découvre une masure inhabitée et y passe la nuit. A l'aurore il est réveillé par le pépiement d'un oiseau. Pour la première fois de sa vie, il apprécie le chant du coq. Il se redresse quelques secondes, heureux de vivre. Puis il laisse retomber sa tête et reposer son corps sur le vieux carrelage. Il se rendort. Rien ne presse. Il n'y a plus de troupeau de vaches à conduire, plus de contraintes, plus de reproches possibles.

Le deuxième jour, il s'avance avec plus de souplesse que le premier. Ses muscles sont moins tendus. Son port de tête est plus haut. Ses yeux dorés reflètent une sorte de bonté. La moisson est meilleure encore. Ici, on l'appelle pour lui donner un reste de rôti, là il reçoit une vraie pâtée, le surplus de ce qu'a consommé le chien de la maison. Ailleurs, on lui propose un gros os. Il est rassuré. La nourriture ne manque pas. Les gens vont au-devant de ses désirs. Ils le devinent.

Bonheur suprême, un gamin lui joue un air de flûte. Tous les délices du monde sont dans cet os dégusté en écoutant un air de flûte ! Le paradis sur terre.

Il va de village en village et ne rencontre souvent que bienveillance. Il lui suffit de percevoir quand on commence à se lasser de sa présence. Il saisit fort bien le sens de ces "Je n'ai plus rien pour toi", "Allez ouste", "C'est tout." Face à de tels propos, il adopte un profil bas et s'en va voir ailleurs. Son beau regard doré remercie toujours. On commence à l'appeler "le chien errant" mais il n'en éprouve aucune rancœur.

Il a appris à apprécier la musique. Combien de femmes ne chantent-elles pas en suspendant du linge ? Combien d'hommes ne sifflent-ils pas ou ne fredonnent-ils pas en travaillant dehors ? Combien d'enfants ne s'exercent-ils pas à jouer d'un instrument de musique ? Chez ses maîtres, on ne pensait qu'au travail. On ne chantait jamais. On n'avait pas le temps de jouer de la musique ou d'écouter des rengaines à la mode. La guitare n'était qu'un objet décoratif accroché au mur de la salle à manger.

Cette année-là, l'automne est doux et lumineux. Puis, le temps des brumes et des pluies arrive. Alors, un homme qui l'observe devant sa demeure, le place dans le panier attaché à l'arrière de son vélo et va le conduire dans un refuge pour animaux. Le chien ne résiste pas. Il a entendu que l'homme disait "refuge" mais il n'a pas compris.

Quand ils arrivent en ville et que l'homme franchit la grille d'entrée d'un bâtiment gris, le chien noir saisit qu'il va perdre sa liberté. Au prix de gros efforts, il saute du panier. Il court à travers les rues. A bout de souffle, il arrive dans un jardinet. Près d'une statue, un homme hirsute joue de l'harmonica. A ses pieds, une sébile. Le chien reste à ses côtés. De beaux yeux dorés, qui implorent, une posture de charme pareille à celle d'un sphinx. Les passants ne résistent ni à la musique de l'homme, ni aux yeux dorés du chien. La sébile se remplit comme jamais elle ne s'est remplie.

L'homme joue sans peine. Ses lèvres et ses mains parfaitement synchronisées laissent échapper une musique joyeuse. Quand l'homme s'arrête de jouer et s'en va casser la croûte dans un petit bar, le chien le suit. L'homme ne dit pas un mot mais il sourit. Tandis que l'homme boit un potage, le chien a droit à un bol d'eau. Le chien est aux pieds de l'homme. Ils semblent unis depuis l'éternité.

Le soir, le chien regagne la chambrette de l'homme. Ce soir-là, il fait chaud dans la chambrette. Ce soir-là, l'homme joue pour son nouveau compagnon. Depuis lors on ne l'appelle plus le "chien errant". Depuis, on l'appelle "le chien" et cela le comble de bonheur…

L'homme et ses mélodies lui plaisent. Lui et ses beaux yeux dorés plaisent à l'homme. Ils ne font plus qu'un. Qui accueille l'un, accueille l'autre. Ils vont par les routes. L'été, ce sont des villages où l'homme parvient à trouver des endroits où déplier la modeste tente qu'il porte sur le dos. L'hiver, c'est la ville où l'homme loue une chambrette. Le chien offre la chaleur de sa présence. Le mendiant offre sa musique et la douceur de ses caresses.

L'homme a trouvé un compagnon qui partage son existence, un confident qui saisit plus que les mots. Le chien a trouvé un maître qui l'accepte sans rien connaître de son passé.

 

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Jeudi Saint

 

Qui n'a rêvé de percer un mystère ? Qui n'a pensé à dévoiler un secret, à mettre au jour les dessous d'un phénomène obscur et beau ?

Depuis des semaines, en fait depuis le début du carême, Pierrot a en tête de saisir la face cachée du départ des cloches pour Rome. Oh comme il voudrait les voir partir, comme il aspire à les observer quittant le clocher de l'église du village pareille à des libellules, défiant les lois de la pesanteur !

Cette année, le soleil se lève sur un Jeudi Saint tiède et lumineux. Les parents de Pierrot sont partis de bon matin pour faire des emplettes en ville. En classe, on passera une bonne partie de la journée à bricoler pour préparer Pâques. Alors quoi de plus tentant pour Pierrot que de s'offrir un petit congé. Il prétextera un mal de tête pour déserter l'école.

Pierrot prend son petit déjeuner puis il se lave et s'habille. Il choisit de vieux vêtements, des chaussures solides. Il met en poche quelques biscuits. Il est prêt pour l'aventure. Vers dix heures, il se dirige vers l'église du village. Son cœur bat la chamade. Pierrot est excité. Ses pas sont irréguliers. Son souffle devient court tandis qu'il s'approche du porche. Quand il pousse doucement la porte, il prie le ciel de ne pas rencontrer le sacristain ou le curé. Les circonstances lui sont favorables. Il grimpe vite jusqu'au sommet du clocher. Enfin, il contemple les trois cloches. Il s'assied sur le plancher et attend. L'attente est longue, le sommeil gagne Pierrot qui a passé une nuit assez agitée. Quand Pierrot se réveille, il ne distingue que du brouillard, un brouillard tellement épais qu'il ne distingue plus les cloches. Pierrot prend peur, il descend à tâtons. Au plus il descend, au mieux il discerne les choses. Alors, il décide de remonter mais là-haut il y a toujours autant de brouillard. Qu'importe, du dehors, il essaye de voir si les cloches sont bien en place. Le clocher est dans une bulle grise, une gaze de brume. Déçu, Pierrot se rend à l'école.

"Bonjour Monsieur. Je n'étais pas bien ce matin. Je suis resté un peu au lit. Mes parents sont partis pour la journée. Excusez-moi, j'ai encore un peu mal à la tête."

Le maître ne se fâche pas. Il ne remet pas en question les paroles de Pierrot. "Couche-toi sur ton banc pendant que nous finissons de découper les poules et de coller les pièces. Si tu as envie de sortir dans la cour pour prendre l'air, tu peux y aller. Si tu veux aller au réfectoire boire de l'eau, tu peux y aller."

Le maître touche le front de l'enfant. Pas de fièvre. Le voilà rassuré, il a d'autres chats à fouetter que la santé de Pierrot. Il y a tant de bricolages à fignoler, tant d'animation dans la classe, tant et tant d'enfants à conseiller, à épauler. Le maître en a le tournis. Pourquoi se préoccuperait-il d'un gamin dont le regard est aussi pétillant qu'à l'accoutumée et les joues aussi roses ?

Pierrot se couche sur son banc. Il envisage d'autres stratégies pour percer le mystère. Il regrette de ne pas s'être attaché à une cloche avec des bandes collantes ou des cordes. Finalement, il envisage d'attendre le samedi saint pour assister au retour des cloches !

Fier de son ingéniosité, Pierrot se mêle bientôt aux autres.

Cependant après quatre heures, il tente de nouveau d'observer ce qui se passe dans le clocher. Même grisaille que le matin. Même impossibilité de distinguer si les cloches sont encore là ou sont absentes.

Le Vendredi Saint, Pierrot observe plusieurs fois le clocher. Il lui apparaît toujours enrobé de brume.

Le samedi de Pâques, Pierrot se lève très tôt avec une affreuse migraine. Du lait chaud, un cachet, des bisous de sa mère n'en viennent pas à bout. Cette fois, Pierrot est réellement en mauvaise forme. Il se recouche et se rendort. Adieu son projet d'aller observer le clocher, de contempler le ciel !

Le dimanche de Pâques, les cloches tintent. Les jardins sont garnis de sujets en chocolat. Pierrot est rétabli. Il parvient à monter dans le clocher où les cloches lui semblent plus brillantes que la première fois où il les a observées de près. Pierrot se promet que l'année suivante, armé de grands sparadraps, de papiers collants extra forts, il s'attachera au battant d'une cloche.

Mais l'année suivante, les parents de Pierrot s'établissent en ville. Ils habitent près d'une église dont le clocher est entouré d'un filet protecteur car les ardoises qui tapissent sa toiture menacent de tomber sous l'effet de la moindre bourrasque. Une église dont l'accès est réduit tant on redoute le vol des œuvres d'art qui s'y trouvent.

Jamais, Pierrot ne connaîtra le mystère des voyages des cloches. Avec le temps, il se pose d'autres questions. A chaque âge, ses interrogations qui demeurent en suspens…

 

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Le pâtissier comblé

 

Le début de l'année se montre des moins prometteurs. Les affaires vont mal, très mal même pour Jean, le pâtissier. A l'occasion de l'épiphanie, sa boutique est demeurée fermée pour cause de grippe. Son apprentie, sa femme, son ouvrier et lui-même, étant touchés par la maladie, il a bien dû indiquer "Fermé pour cause de grippe" sur la vitre du magasin. Une fameuse perte d'argent quand on sait qu'on vient de loin s'approvisionner en galettes frangipanes chez lui !

Après la grippe, il y a eu la grève dans l'usine voisine. La consommation de tartes, de gâteaux et de viennoiseries a aussitôt chuté des deux tiers.

Après la grippe et la grève, il y a eu les travaux de restauration les trottoirs de la rue. La difficulté d'accès au magasin a découragé les plus âgés et les moins téméraires de venir jusque chez lui.

A présent, Pâques approche et il fait particulièrement froid et gris. Nicole, la femme de Jean dispose les œufs, cloches, poules et lapins en chocolat dans la vitrine. Les autres années, elle se contente de décorer la vitrine avec quelques sujets en carton et en porcelaine évocateurs de la fête. Cette année, les sujets en chocolat ne risquent pas de fondre au soleil, alors elle les place bien en vue partout dans l'étalage. Son travail terminé, elle va boire une tasse de café dans l'arrière-boutique. A peine, la dernière gorgée avalée, le carillon de la porte d'entrée retentit. Un premier client a eu le regard attiré par une grosse poule en chocolat blanc garnie d'un nœud jaune.

La boutique ne désemplira pas de toute la journée. Nicole et l'apprentie ne savent plus où donner de la tête.

Jamais, Nicole n'a vendu autant de sujets en chocolat. Les clients habituels en achètent plus que d'ordinaire. De nouveaux clients se présentent. Ils ont été attirés par la brillance du chocolat, la variété de la décoration, la note de bonne humeur que dégage l'ensemble…

Non seulement, Nicole vend beaucoup de chocolat mais elle vend aussi plus de pains, de brioches et autres pâtisseries. Les affaires ont repris. De nouveaux clients ont été conquis par la qualité des produits de Jean et par l'accueil de Nicole.

Il suffit de si peu, un rien de soleil de plus ou de moins, quelques degrés de différence, pour que naisse l'idée qui attire la clientèle !

 

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Le secret de l'écureuil

 

L'écureuil court, grimpe. Il va de-ci de-là. Sans cesse en mouvement. Sans cesse, attiré semble-t-il par une odeur, une couleur, un bruit particuliers. Sans cesse sur la brèche. Gai, insouciant, vif, surprenant. Le hérisson l'observe souvent. Il constate qu'outre cette tendance à toujours avoir la bougeotte, cet étrange et bel animal accumule de la nourriture un peu partout dans la forêt. Que de fruits secs cachés comme de véritables trésors en mille et uns endroits ! La souris profite bien souvent de cette habitude pour se nourrir à peu de frais. Elle aussi observe l'écureuil. Elle s'amuse de son comportement. Contrairement au hérisson, elle ne se torture pas les méninges pour chercher une explication à tant d'agitation et à tant de provisions accumulées. Amoncellement ou pas, cela ne la concerne guère.

Le hérisson, peureux, anxieux, s'interroge et interroge les bêtes les plus inoffensives qu'il rencontre. Parmi ses connaissances, il y a le blaireau, celui-là même qui, pour se défendre, trouve moyen d'envoyer aux importuns une odeur pestilentielle. "Dis-moi donc blaireau, pourquoi l'écureuil, si adroit, si dynamique, juge-t-il bon d'accumuler ainsi sa nourriture ? Pourquoi fait-il de telles réserves ?"

"Franchement, je ne me suis jamais posé la question. J'ai bien assez avec mes propres soucis. Je ne m'inquiète pas des excentricités des habitants de la forêt. C'est qu'il y en a des êtres bizarres ici. T'es-tu demandé, brave hérisson, pourquoi le sanglier se roule tellement volontiers dans la boue comme s'il se prélassait dans une eau tiède et pure ? " Telle est la réplique empreinte d'une certaine sagesse de blaireau.

"Hum, j'ai entendu dire que des bestioles se nichent dans ses poils épais, s'y réchauffent à plaisir, y trottinent, lui occasionnant quelques démangeaisons. Cet être rustre, n'ayant pas l'idée de demander à l'un de nous de lui gratter le dos, apaise ainsi ses démangeaisons. Je n'en suis pas vraiment certain. Mais c'est ce qu'on dit et cela me paraît possible." Le hérisson est satisfait de se montrer érudit. Il s'étend de plaisir.

Mis en confiance par une telle attitude, le blaireau ose pousser plus loin la conversation. "Tiens, explique-moi pourquoi tu te roules si souvent en boule, brave hérisson ?"

Tout est pour le mieux. L'air est doux. Le blaireau n'envoie pas son infâme odeur. Il semble même disposé à entreprendre un brin de causette. Alors, d'une petite voix presque enfantine le hérisson se confie : "C'est que je suis froussard. Je me protège comme je peux. Ne suis-je pas impressionnant, quand je suis roulé en boule, pareil à une pelote d'aiguilles et d'épingles ?"

"Peut-être que l'écureuil a peur de manquer de nourriture, tu ne crois pas ?" répond le blaireau gêné d'avoir amené le hérisson à livrer un tel secret.

"Je ne le pense pas. Quand on est sympathique comme lui, on doit se trouver facilement des amis en cas de nécessité. Je suis sûr qu'il y en aurait plus d'un, disposé à lui offrir de la nourriture s'il le demandait." Sur cette réflexion, le hérisson demeure pensif. Ô qu'il envie cet écureuil incroyablement beau, joyeux, aimé de tous.

"Peut-être cherche-t-il à trouver quelques excuses à sa turbulence en dissimulant ses provisions à droite et à gauche." Constate le blaireau.

La souris qui a tout entendu et qui se mêle volontiers de ce qui ne la concerne pas, ne résiste pas à la tentation d'intervenir de manière judicieuse. Elle murmure "Mais hérisson, si cela te préoccupe tant, demande donc à l'écureuil pourquoi il fait de telles provisions qu'il dissimule partout. Il n'est pas farouche pour un sou. Il sera trop heureux de te satisfaire. En plus, tu seras vraiment sûr de la réponse."

"C'est vrai. Demande-lui et informe-nous. Tu as aiguisé notre curiosité, à toi de l'assouvir", repartit le blaireau en riant sous cape. Car peureux comme il l'est, le hérisson osera-t-il un jour interroger le sémillant écureuil ?

Et bien oui, il osa. Il prit sa petite voix de fillette timide pour interroger l'écureuil. La réponse le laissa pantois. Il n'en crut pas ses oreilles. La voici enfin : "Je suis tellement distrait mon ami, que j'oublie où je range tout. Alors en multipliant les lieux, en me dispersant, il me paraît que j'ai plus de chance de ne jamais rester sur ma faim. Pas la peine de te soucier pour moi. Tu vois que je ne suis pas maigre et que je ne manque pas d'énergie. Il faut dire que contrairement à toi, ma nourriture n'est pas constituée de pauvres insectes innocents. Je suis végétarien. Ma nourriture se conserve parfaitement là où je la mets. Ne devrais-tu essayer d'agir comme moi à l'avenir ? Juste pour me plaire davantage."

Sur ce, le hérisson se roula en boule non parce qu'il se sentait menacé par l'écureuil mais parce qu'il était troublé de ce qu'il avait entendu.

 

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Joyeuses Pâques pour Duduche

 

Duduche est un lapin nain. Son univers se résume à la cuisine de la maison. Le plus souvent, il vit en cage. Il mange des carottes, il boit de l'eau fraîche, il est caressé par Jonathan et ses parents, sa cage est régulièrement nettoyée.

A le regarder au fond de sa cage grignoter des légumes, sous le regard aimant de la maman de Jonathan, on pourrait penser qu'il ne manque de rien et qu'il vit parfaitement heureux.

Le matin de Pâques, Jonathan ferme négligemment la cage puis la porte-fenêtre. Jonathan est tellement impatient d'aller au jardin ramasser les œufs que les cloches ont apportés !

D'un coup de patte, Duduche ouvre sa cage et va vers le jardin. Il prend ainsi le chemin de la liberté.

C'est la deuxième fois que l'occasion se présente. La première fois c'est la grille de la cage et la porte conduisant vers le living qui étaient restées ouvertes. Duduche s'était alors contenté de se contempler face au grand miroir du living. Il s'était amusé à faire cent grimaces face à la surface magique qui reflétait son image avant d'être remis en cage.

Duduche traverse le jardin. Il va tout droit. Il ne se soucie pas des fleurs et des œufs. Il se dirige vers ce lapin enrobé de papier doré, quasiment aussi grand que lui. Un sosie.

Duduche glapit de plus en plus fort devant cet autre lui-même. Il adopte des postures de plus en plus acrobatiques. Duduche lève une patte et puis l'autre. Duduche se dandine. Duduche effleure le lapin doré. Duduche découvre en lui le besoin de communiquer avec son semblable qui hélas ne bouge pas.

Lorsque Jonathan observe la scène, il ne peut s'empêcher de crier. "O Duduche, Duduche." D'un cri, Jonathan rompt le charme. La mère a saisi quelque chose de la scène qui révèle un souhait que jamais Duduche ne pourra exprimer. Elle devine que la solitude de Duduche n'est sans doute pas une bonne chose.

"Ah te voilà toi !" Déjà, une main attrape Duduche par le dos et l'emporte vers sa cage. Tout le monde a compris que la solitude de Duduche lui pèse beaucoup.

Alors, ce matin de Pâques, on ira sur le marché acheter un compagnon pour Duduche. Un autre lapin nain que Jonathan choisira d'appeler "Totoche".

Depuis, ce jour, Duduche apparaît plus espiègle et plus vif.

 

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Rumeurs

 

La Marie n'a pas d'âge.

Quand elle chante, cela vient de tout son être. On dirait qu'elle a vingt ans. On écoute le bercement de sa voix et on est apaisé. On reste suspendu à la musique et aux paroles, on oublie ses soucis.

Quand elle entre quelque part, c'est un rayon de soleil qui se répand. Quand elle pose la main sur une joue, sur une épaule, c'est la douceur qui coule en soi. Quand elle offre des herbes de son jardin, ce sont des saveurs délicieuses qui parfument la cuisine. Elle donne tout ce qu'elle a en elle quand elle chante, quand elle caresse, quand elle offre ses herbes.

Entre les gouttes de pluie, la Marie marche légèrement comme si la pluie ne l'atteignait pas. On dirait une princesse. Les villageois aiment bien la Marie même si elle ne va pas souvent à l'église, si elle ne fait pas vivre les commerces et si elle n'étale ni richesse ni savoir.

La Marie aime chanter, toucher, offrir, trottiner à travers la campagne. Elle récupère des bouts de bois et les sculpte pour en faire des santons qu'elle vend au temps de Noël ou des poupées miniatures qu'elle vend en toutes saisons.

Un jour, un étranger passe au village. Il voit la Marie, il entend son chant, il sent la tiédeur de sa main qui frôle son bras, il voit les herbes aromatiques qui dépassent de son cabas. Il remarque combien les villageois la saluent avec déférence...

"La Marie c'est une sorcière ?"

L'étranger demande cela à voix basse au patron du café où il est entré boire une limonade, tout le monde l'a entendu, même si personne n'a réagi…

C'est bizarre, les gens qui paraissent juger au premier coup d'œil, à la première impression. C'est bizarre ces villageois qui font confiance à un étranger parce qu'il a fière allure et parole facile.

Le patron plisse le front, se frotte les mains, se tortille. Il répond enfin : "Je ne sais pas. Elle s'y connaît en herbes. Elle guérit parfois avec ses herbes."

En quelques minutes, la question est devenue une affirmation. La rumeur passe, passe et laisse des traces. "La Marie c'est une sorcière". La clef suspendue à son cou, l'épingle d'or dans ses cheveux, la tache de vin sous sa lèvre, les herbes aromatiques qu'elle offre généreusement, tout cela apparaît soudain étrange.

A quoi sert la clef ?

Comment a-t-elle pu se procurer une épingle d'or ?

Cette tâche de vin en forme de poire ne serait-elle pas un signe de Satan ?

Ces herbes aromatiques n'ont-elles pas quelques effets indicibles ?

Le jardin de la Marie n'est-il pas trop fertile ? Sa dextérité lorsqu'elle confectionne ses petits sujets en bois n'a-t-elle pas quelque chose de surnaturel ?

Est-il normal qu'elle ne fréquente l'église que pour déposer des fleurs au pied de la statue de la Vierge ?

On s'interroge à propos de la Marie. On l'observe. On perçoit un certain tremblement quand elle offre ses herbes, quand elle caresse la tête d'un enfant. On se méfie. Ce n'est pas normal de chanter quand il pleut, de donner sans compter les produits de son potager, de danser sous la neige et de ne jamais se séparer de son cabas.

L'étranger revient au village. Il fait des affaires avec le gros fermier qui habite près de chez la Marie. Il lui vend des outils, des machines agricoles performantes. Il lui demande en prenant une petite goutte. "La Marie c'est une sorcière ? Elle cultive des plantes interdites ?" L'homme baisse la tête, rougit. Il dit : "Peut-être bien à la réflexion…"

Les fils du fermier ont tout entendu. Dans leur esprit, la question est devenue affirmation. La rumeur passe, passe et laisse des traces. On n'ose plus utiliser les herbes aromatiques de la Marie. On ne se laisse plus toucher le bras ou l'épaule. Une femme a ressenti une impression de brûlure lorsque la Marie a posé sa main sur son avant-bras. Un enfant a été obsédé des heures durant par la chanson de la Marie. Les membres d'une famille ont eu des crampes à l'estomac après avoir mangé une omelette au lard dans laquelle étaient incorporées des herbes du potager de la Marie.

On n'accepte plus les cadeaux de la Marie. On ne la salue plus que du bout des lèvres. On ne lui sourit plus. On ne lui achète plus ses petits personnages en bois.

La Marie en est malade. Elle ne dort presque plus. Elle ne mange presque plus rien. Son visage devient pâle, sa démarche devient hésitante.

"La Marie est une sorcière." La rumeur passe, passe et laisse des traces et fait des bleus au cœur de la Marie et attise la méfiance de chacun.

Un jour la Marie ne s'est pas réveillée. On a dit qu'elle avait consommé de mauvaises herbes.

Quelques-uns gardent en mémoire le souvenir de ces jours où la Marie était leur soleil, leur tendresse, mais ils se taisent. Ils craignent d'être eux aussi critiqués et mal jugés.

L'étranger a racheté la maison de la Marie. Il a arraché toutes les herbes aromatiques. Il a brûlé tous les personnages de bois qu'il a trouvés dans la maison. Il a agrandi la maison. Il a construit une boutique tout à côté. Il fait de bonnes affaires, il vend des engrais et des outils. Il est apprécié au village. Souvent, il voudrait questionner l'un ou l'autre pour savoir si la Marie était ou pas une sorte de sorcière. Mais il n'ose plus interroger de crainte de mettre mal à l'aise.

 

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Pour un sourire

 

En ce temps-là, les lutins vivent dans des grottes à proximité de sites verdoyants et sauvages. Pour un gâteau, un pot de confiture, quelques crêpes ou galettes, ces lutins réparent, raccommodent, rafistolent ce que les humains déposent à l'entrée de leur demeure. Le plus souvent, il s'agit de bibelots ébréchés, de vêtements élimés ou de bijoux cassés. Jamais, un humain ne voit un lutin. Jamais un lutin ne se donne à voir. Si les lutins aiment observer les allées et venues des humains, ils le font avec discrétion.

Pour un sourire de Mathilde, le roi des lutins donnerait tout son avoir, tout son savoir, toute sa sagesse. Pour cette fossette au creux des joues, pour ces reflets dorés dans le regard, le roi des lutins abandonnerait ses pouvoirs.

Mathilde est une jeune fille coquette, gracieuse, tendre comme le grain de l'aurore. Un jour, Mathilde dépose un bracelet en bois un peu abîmé devant la demeure des lutins.

Le roi des lutins veut plaire à la jeune fille. Mathilde est si belle, si charmante. Il lui faut, selon lui, un bracelet exceptionnel. Il a l'idée d'utiliser des petits bouts d'or récupérés sur un vieux collier pour effectuer la réparation. Bientôt, le bracelet de bois a l'éclat du neuf. Il est orné de mailles d'or. Alliance magique du métal précieux et du bois, travail d'artisan chevronné.

Quand elle vient rechercher le bracelet, Mathilde est étourdie devant tant de finesse. Elle bat des mains, elle danse, elle sourit comme jamais elle n'a souri. Le roi des lutins veut voir davantage Mathilde. Il s'approche un peu d'elle. Un léger bruit le révèle à la vue de la jeune fille. Mathilde prend peur, elle s'encourt sans suivre un chemin bien précis. Le roi des lutins la poursuit, il veut la rassurer. "Je t'en prie, ne crains rien. Je ne ferai aucun mal." Mathilde court toujours plus vite sans prendre garde aux ronces, aux cailloux. Mathilde se jette du haut du rocher qui apparaît devant elle. Mathilde s'écrase en bas du rocher. Le roi des lutins pleure. Rien, ni personne ne le consolera.

Chaque nuit, il vient en secret sculpter le rocher. Le rocher prendra la forme du visage de Mathilde. Son sourire y est inscrit pour l'éternité.

Si vous rencontrez un rocher portant l'empreinte d'un sourire délicat de jeune fille, peut-être est-ce le visage de Mathilde que vous observez.

 

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La blanche et la noire

 

Dans cette famille-là, il y a deux filles. Il y a la Blanche, celle qui est née la première, celle qui dessine, chante, parle, danse, à merveille. Il y a aussi la Noire, celle qui est née la deuxième, celle qui essaye de dessiner, de chanter, de parler, de danser à merveille. Il y a celle qu'on applaudit, qu'on complimente, qu'on admire. Il y a aussi celle qu'on tente de corriger, d'améliorer, de conseiller.

La Blanche et la Noire, deux sœurs, deux amies, deux compagnes de jeux pourtant si différentes. La Blanche croit en sa bonne étoile. Pourquoi n'y croirait-elle pas, elle à qui tout réussit ? La Noire croit en quelque maléfice posé sur elle. Pourquoi n'y croirait-elle pas, elle si maladroite, si hésitante.

Le temps passe ainsi. Dessine dix paysages, chante cent chansons, danse mille rondes, la Blanche réussit de mieux en mieux ce qu'elle entreprend. Dessine deux paysages, chante vingt chansons, danse cent rondes, la Noire doute de plus en plus.

"Oh la Blanche chante-nous encore ta chanson !"

"Eh la Blanche, danse encore pour nous !"

"Oh la Noire, maintiens ton souffle, articule les paroles !"

"Eh la Noire, un peu plus de grâce, un peu plus de souplesse !"

Le temps passe ainsi. La Blanche et la Noire apprennent de nouvelles choses, apprennent à cuisiner, à jouer du piano, à faire du tennis de table, à peindre, à parler des langues étrangères.

La Blanche montre à la Noire comment poser les doigts, comment agencer des ingrédients, comment se déplacer, comment mêler les couleurs, comment rouler les "r", comment suivre des yeux le mouvement de la balle. Rien n'y fait. Pourtant, la Noire s'évertue à suivre les conseils. Mais la Noire ne croit pas au succès tout comme la Blanche y croit très fort. Mais la Noire se compare à la Blanche et trouve en elle un modèle inaccessible !

Un jour, la Noire, rencontre Bianca la fée du bord d'étang. La Noire pleure, elle a passé des heures et des heures à étudier mais vient d'obtenir un maigre 5 sur 10 à son interrogation. La Noire se tient le dos voûté au bord de l'eau, elle ose à peine porter le regard sur l'autre berge, celle où se trouve le cygne.

"Qu'as-tu ma belle ?"

"Ma belle ?"

Qui donc à l'idée saugrenue de l'appeler ma Belle, elle dont les cheveux sont souvent en bataille, dont les vêtements sont tâchés tant elle est maladroite ?

"Alors ma Belle ? Redresse-toi un peu. Je t'ai vu arriver, je suis certaine que tu danses comme une princesse. Danse pour moi. Allez danse !"

Bianca sort sa flûte de sa poche et joue pour la Noire.

La Noire se redresse à peine. Elle danse à petits pas, si petits pas…

Bianca la fée se fâche un peu : "L'autre jour, je t'ai vue mieux danser… "

Alors, la Noire danse encore.

"Plus vite, allez plus vite, comme l'autre jour !"

La Noire ne sait pas de quel autre jour il s'agit mais la voix de Bianca est ferme. Bianca est sûre d'elle. Alors, la Noire danse, elle danse pour Bianca. Elle danse aussi bien que la Blanche, aussi bien que les meilleures, elle danse sans se fatiguer. Danse dix minutes, danse une heure pour Bianca la fée. Puis se nourrit de ses "Bravo ma Belle !"

Quelque chose change pour la Noire. Elle n'essaye plus, elle réussit. Elle est la Belle.

Elle ne se compare plus à la Blanche. Elle pense à Bianca la fée qui lui a dit "Bravo ma Belle" et qui s'est souvenue d'un moment où elle avait si bien dansé.

Un jour, la Blanche, rencontre La Noiraude, la sorcière du bord de l'étang. Elle chante doucement. Une voix claire, des modulations délicieuses. La sorcière rit sous cape devant tant d'assurance et tant de perfection.

"Eh petite, es-tu capable de danser pour moi ?"

"Bien sûr"

"On verra, c'est difficile, essaye."

Pour la première fois de sa vie, la Blanche doute, la Blanche se tortille plus qu'elle ne danse. Danse une minute pour la Noiraude, danse deux minutes. C'est un calvaire pour la Blanche.

"Eh petite, il faudra encore bien t'exercer… "

La Blanche s'enfuit. La vilaine sorcière qui l'appelle petite. La Blanche s'en va danser dans le secret de sa chambre, danse comme une princesse et reprend confiance en elle. Dans son cœur, la Blanche maudit cette folle qui l'a traitée de "petite", se redit les compliments tant de fois entendus autour d'elle, se regarde dans le miroir, se trouve bien jolie. Ce n'est pas un petit échec qui aura raison d'elle.

A présent dans cette famille-là, il y a Blanche, celle qui est née la première, celle qui réussit tout ce qu'elle entreprend, celle qui a même vaincu le mauvais jugement de la Noiraude, la sorcière. Et puis, il y a la Noire, celle qui est née la deuxième, celle qui a appris qu'elle pouvait réussir, elle aussi…

Écoutez Bianca la fée. Elle vous appelle : "Mon grand, mon beau, ma jolie". Écoutez-la, laissez-la parler encore et encore.

Faites taire la Noiraude, celle qui vous appelle "Mon petit, mon pauvre, ma chipie". Faites-la taire dès qu'elle s'approche, dès qu'elle se plaît à parler au-dedans de vous !

 

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Selon le désir de Julien

 

La douceur du printemps apparaît cette année le vendredi saint. C'est comme si les fleurs avaient attendu ce jour pour éclore. Il fait soudain très doux et très lumineux.

Cela fait déjà longtemps que le petit Julien demande à ses parents pour avoir un animal familier. "Rien qu'un cochon d'Inde ou petit chat ou une souris blanche ou un canari." Ses parents résistent vaillamment. "Cela demande beaucoup de soin, mon chéri.", "Qu'en ferons-nous lorsque nous partirons en vacances ?" Julien continue d'insister mais des mois plus tard les choses en sont restées là.

Lorsque les cloches, de retour de Rome, déversent leurs trésors chocolatés, dans les jardins, elles n'oublient bien sûr pas le jardin de Julien. Elles y déposent des œufs, des poules, des coqs, des poussins mais aussi un lapin en chocolat blanc logé ainsi que le veut la mode dans une boîte en bois, aux parois en treillis.

Julien prend beaucoup de plaisir à dénicher les œufs, poules, coqs et poussins là où ils sont cachés. Il prête à peine attention au lapin posé au milieu de la pelouse. Celui-là il est trop visible, trop réaliste aussi avec sa carotte en massepain et sa cage.

Plus tard, alors que le soleil darde ses rayons sa mère lui demande :"Julien, tu n'as pas oublié le lapin au jardin, j'espère. Si tu l'y as laissé, va voir il doit être en train de fondre."

Julien se précipite donc au jardin et là dans la cage aux parois en treillis, il observe un petit lapin blanc qui déguste une carotte. Julien ouvre le couvercle, prend la bête dans ses bras et rentre vite à la maison. "Maman, maman, merci. C'est un vrai lapin."

Sa mère est confuse. Le lapin remue dans les bras de Julien. Le lapin a des poils blancs, soyeux. Le lapin garde les yeux grand ouverts, regarde autour de lui. Comment les cloches ont-elles pu apporter un être vivant ?

Julien imagine que ses parents ont accédé à son désir et qu'ils ont subtilisé au sujet en chocolat un animal répondant à son souhait.

Ce jour encore, la mère et le père de Julien demeurent sans y rien comprendre.

Alors si cette année les cloches laissent tomber dans votre jardin un coq, une poule, des poussins, un lapin en chocolat dans une petite cage, soyez vigilant. Peut-être la bête se révélera-t-elle bientôt plus réelle que ne le laissait supposer une première impression.

 

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Clo, la sorcière

 

Le soir venu, Clo la sorcière, sort de sa maison. Clo, la sorcière, voit, entend et sent ce que les gens ordinaires ne voient, n'entendent et ne sentent pas. C'est à la nuit tombante qu'elle distingue les plantes qui guérissent et celles qui sont nuisibles à l'homme. C'est à la nuit tombante qu'elle distingue les bonnes et les mauvaises odeurs.

Le soir venu, Clo prend son grand cabas et s'en va parcourir la campagne. Elle cueille des fleurs et des plantes sauvages. Nul ne pourrait dire pourquoi Clo rejette telle plante et choisit telle autre. Elles paraissent identiques. Mais Clo voit au-delà des apparences !

Clo entend aussi au-delà des sons audibles par les gens ordinaires. Le soir venu, elle comprend le langage des insectes, des oiseaux et des rongeurs. Elle entend les pas qui se dirigent vers elle bien avant de pouvoir remarquer une silhouette dans le lointain. A la moindre alerte, elle se cache. C'est pourquoi personne ne l'a jamais vue en train de cueillir des fleurs et des plantes sauvages.

Avec toutes ces fleurs et ces plantes, Clo concocte toutes sortes de potions destinées à combattre toutes sortes de maux. Des rouges pour les maux de gorge, des vertes pour les maux d'estomac, des jaunes pour les maux de dos et bien d'autres. Des dorées qui combattent la mélancolie, le chagrin, la tristesse, la fatigue. Des violettes qui apaisent les cœurs coléreux, les humeurs agressives. Des brunes qui favorisent le sommeil. Des grises pour soulager les brûlures. Toutes ces potions c'est Marie l'épicière, une camarade d'école, qui les vend dans sa boutique aux gens de la région.

Un soir, Clo remarque un gamin qui s'apprête à croiser sa route. Il est encore suffisamment loin d'elle, elle pourrait se cacher ou prendre une autre direction. Mais Clo saisit quelque chose qui émane du gamin, comme une lumière dorée, presque une lueur d'étoile. Les pas du gamin sont légers comme le sont les siens, cadencés mais légers.

Quand le gamin est prêt de la croiser, il s'arrête face à elle. Il lui barre le chemin. Clo se dit que s'il ne lui avait barré le chemin, elle-même le lui aurait barré.

"Bonsoir Madame. Je pense bien que je devais vous rencontrer. J'étais déjà couché. J'ai reçu une espèce d'ordre. Je devais sortir. Je me suis rhabillé, je me suis levé. Vous m'attendiez n'est-ce pas ?"

Clo frémit de bonheur. Ce que le gamin lui dit, la touche au-delà des mots. Cette lueur plus forte en ce moment. Ce regard vif. Clo en est certaine ce gamin c'est la personne qu'elle se doit d'initier.

"Je vais te donner la première leçon."

Le gamin s'approche de Clo. Il se penche comme elle. Il hume la feuille qu'elle lui tend. Quand elle la lui place dans le creux de la main, il sent la douceur du feuillage. Il distingue des dizaines de nervures. Il remarque le petit renflement blanchâtre à la base.

"Tu vois petit, il faut cela pour qu'elle fasse ses effets." Le gamin voit alors des trous minuscules sur toute la feuille. Le travail d'un insecte. "Surtout, il ne faudra pas la nettoyer. Garde la feuille, tu la mettras dans ton cahier rouge. Quand elle sera séchée, tu noteras sur l'une des deux feuilles entre lesquelles elle aura séché : pour les brûlures. Voilà ça suffit pour aujourd'hui. Nous nous reverrons bientôt."

Clo place la feuille dans un sachet qu'elle prend dans son cabas et la donne au gamin. "Rentre chez toi maintenant."

"Merci Madame."

Le gamin ne demande pas à Clo comment elle sait qu'il a acheté un cahier rouge. Ni comment il saura que le moment est venu de la revoir. Il rentre chez lui, se recouche, se rendort aussitôt.

Durant des années, Clo et lui se reverront de temps à autre à la nuit tombante. Peu à peu, le gamin devenu un jeune homme se constitue son drôle d'herbier et y calligraphie les leçons que Clo lui donne.

Avec le temps, Clo et lui se comprennent de mieux en mieux. Un regard, un soupir, un infime mouvement suffisent souvent. Une nuit, Clo lui offre une potion un peu argentée, couleur de lune et de neige. "Un jour tu y goûteras et tu te souviendras alors de toutes mes paroles."

Le jeune homme n'interroge pas Clo. Il comprend pourtant qu'il ne la reverra plus. Il y a cette nuit-là, quelque chose de gris dans le regard bleuté de Clo.

Des années passent. Un soir, le jeune homme part faire sa cueillette de fleurs et de plantes sauvages. Il vient de recevoir comme un appel dans son demi-sommeil. Il vient aussi de goûter à la potion un peu argentée donnée par Clo lors de leur dernière rencontre. La journée qui suit, il commence à préparer des potions suivant les instructions laissées par Clo. Il occupe les nuits et les jours suivants de la même manière. Puis il va proposer ses potions, "Chez Marie" l'épicerie du village, tenue à présent par une jeune dame qui a gardé l'ancienne enseigne. Ainsi les gens des environs continuent à s'approvisionner en potions rouges pour les maux de gorge, vertes pour l'estomac, jaunes pour le dos, dorées pour la mélancolie, violettes pour la sérénité, brunes pour l'endormissement, grises pour les brûlures.

 

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Pat et Chris

 

Dès leur retour au pays, après leur exploit aux jeux olympiques, Patrick et Christophe ne savent plus où donner de la tête. En quelques jours, ils sont devenus les idoles de tout le pays. Pat, le châtain, le petit, le gars du sud, le fils d'agriculteurs et Chris le blond, le grand, le gars du nord, le fils de syndicalistes convaincus. Ils sont sollicités du nord au sud, de l'est à l'ouest. Ils répondent aux sollicitations avec le sourire.

Quelques mois plus tôt, Pat et Chris qui s'étaient déjà rencontrés lors de stages sportifs étant enfants, se sont revus lors d'un meeting préparatoire aux J.O. Ils avaient retrouvé leur complicité d'enfants. Ils avaient formé un duo qu'on avait tôt fait de repérer. "Ils n'ont qu'un cœur, qu'un esprit, qu'une énergie", dit un entraîneur qui les observait sur le terrain. "C'est cela leur force", conclut le sélectionneur. En quelques mois, le duo récolta des succès. Le duo jouait bien. Il émanait de lui une telle joie de vivre et un tel optimisme ! Ainsi, on ne sait trop par quel tour de passe-passe administratif, ils réussirent à être sélectionnés en dernière minute pour les Jeux Olympiques.

Là aussi leurs exploits se sont succédés. Quand ils remportèrent leurs médailles d'or, les premières que le pays ait jamais remportées, l'enthousiasme populaire fut à son comble.

Ainsi, leur retour se passe dans l'allégresse. On les reçoit avec bonhomie aussi bien dans les bourgades du sud que dans les villes du nord. Les journaux ne parlent plus guère que de Pat et Chris. Leurs faits et gestes sont relatés. "Pat et Chris ont acheté une propriété en commun", "Pat et Chris soutiennent plusieurs clubs sportifs", "Pat et Chris parrainent une grande rencontre sportive pour les jeunes défavorisés de la capitale".

Les grands-parents les acclament car ils représentent des petits-enfants de rêve. Les jeunes les considèrent comme modèles.

Les élections approchent. Robert, qui mène la campagne électorale d'un grand parti, se dit qu'il voudrait bien attirer ces deux-là dans les mailles de ses filets. Autant de voix d'agriculteurs en plus, autant de voix de travailleurs, sans compter toutes les voix des supporters, jeunes et vieux.

Quand Robert les sollicite, Pat et Chris se montrent méfiants. Ils saisissent vite que seul compte l'engrangement de voix. Robert n'attend pas d'eux qu'ils adhèrent aux objectifs du parti mais simplement qu'ils permettent d'associer le parti au capitale sympathie dont ils disposent. Pour nombre d'électeurs, quoi de plus attrayant que cet optimisme, cette joie qui émane de Pat et de Chris. Des garçons jeunes, entreprenants, amicaux, beaux, pleins d'entrain. Avec eux, le parti est certain de ratisser large.

Pat et Chris n'ont pas évidemment pas de réel projet politique, mais leur demande-t-on d'en avoir pour attirer l'électeur ? Pat et Chris ne connaissent rien en économie, en politique scientifique et culturelle, en écologie, en enseignement, en soins de santé, en transports mais peu importe. Robert n'est même pas intéressé par les idées simples qu'ils proposent. Robert n'en a que faire de l'accueil dans les quartiers, de l'écoute des sportifs, des artistes, de tous les citoyens, des échanges entre les divers groupements, des jumelages entre entités du nord et du sud, qui semblent chers à Pat et Chris.

Pressé par le temps, Robert se fait de plus en plus insistant. Il propose même une sorte de dédommagement pour utiliser l'image du célèbre duo. Pat et Chris demeurent pourtant fermés à ses propositions. Avec simplicité, ils continuent à rendre témoignage de leurs talents et de leur amitié. "Notre secret, c'est l'entente qui nous unit", se plaisent-ils à répéter après chaque victoire.

Pat et Chris parlent de concert de cette forme de relation qui existe entre eux, nourrie d'intuition, d'indulgence, de courtoisie, de plaisir.

Après les élections, le ministre des sports les consulta. De temps à autre, ils donnèrent leur avis, de simples avis dictés par leur passion du sport et leur créativité.

Jamais, ils n'adhérèrent à aucun parti. Leur existence n'était que simple manifestation d'une certaine qualité de vie et cela, seulement l'un ou l'autre parmi leurs admirateurs en prirent vraiment conscience !

 

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Deux rivières

 

Écoutez chanter la rivière, mon histoire commence.

Dans un coin champêtre, vert, délicieux, pittoresque, paisible de Wallonie coule une rivière. C'est une rivière charmante comme le décor dans lequel elle coule. Cette rivière a un gros défaut. Elle est prétentieuse, bouffie d'orgueil. Son orgueil lui vient de sa complaisance face à l'excès de compliments. C'est qu'on l'encense depuis la nuit des temps.

"Qu'elle est belle ! Qu'elle est blanche ! Comme mes ailes noires de corneille sont bien mises en valeur ! Comme mon plumage bigarré de geai est magnifique dans son miroir ! On dirait une multitude de diamants ! Comme du strass, des brillants, du cristal de roche ! Quelle parure ! Un collier précieux sur la robe verte du paysage ! Un bijou ! La pureté de la neige en plein été ! Une grâce de jeune mariée, de princesse ou de débutante. "

Si cette rivière est si blanche, c'est que son lit est fait de calcaire. Cette rivière se croit la plus belle, la plus forte, la plus irrésistible, la plus remarquable, en un mot la meilleure.

Elle se vante, elle se pavane, elle se rengorge. Elle bouillonne. Oh quel plaisir d'être si jolie !

Plus loin, dans un coin tout aussi champêtre, vert, délicieux, pittoresque, paisible de Wallonie coule une autre rivière. C'est une rivière paisible, mélancolique, complexée, désolée, torturée, chagrine, triste.

"Oh quand on la regarde, on dirait que le temps est à l'orage, que la nuit approche, que le soleil s'est couché ! On dirait de la marcassite ! Dommage qu'elle soit si sombre ! Même sous le beau soleil, elle reste si sombre ! C'est sa mauvaise humeur qui transparaît dans sa couleur."

Si cette rivière est si noire c'est que son lit est fait de schiste.

Un épervier entend l'une et l'autre. La honte est incrustée en lui depuis des générations. On l'humilie, on s'en moque, on le méprise, on le rabaisse. "À côté d'un aigle tu n'es qu'un minus ! Le faucon est bien plus majestueux que toi. Le gerfaut aussi. Que dire du vautour ? Tu te vantes d'être un rapace. Un rapace, oui mais au rabais ! Un oiseau de proie d'opérette !"

"Mais on est de la même famille. On est cousins germains !"

Comparaison n'est pas raison.

Il se défend comme il peut. Son cœur saigne. On le sait. On en joue à plaisir. Il médite une vengeance, une revanche.

L'épervier souffre avec l'eau noire, déteste cette eau blanche comme il déteste l'aigle, le faucon, le gerfaut, le vautour. Lui, il connaît la région. Lui, il peut révéler une chose, une chose qui rendrait l'eau blanche verte de colère, rouge de honte. Une chose qui lui rabattrait le caquet. Lui, il pourrait réconforter l'eau noire, lui remonter le moral à jamais.

L'hirondelle ne se prive pas d'en remettre une couche, de flatter la blanche, de lui faire les yeux doux… L'épervier la laisse faire.

Après le petit cinéma de l'hirondelle, l'épervier se pose sur les berges de l'eau blanche. "Tu sais ma belle. Quelque part, à des kilomètres d'ici ton sort est lié à celui d'une eau noire. Une eau si noire qu'on dirait que tous les diables, toutes les sorcières, tous les ramoneurs, tous les veufs, tous les orphelins de la terre y ont établi leur demeure, y dansent ou s'y reflètent".

"Menteur !"

A beau mentir qui vient de loin.

"Sois lucide. Fais attention à ce qui se passe à ton extrémité !"

L'eau blanche est songeuse.

Il n'y a pas de fumée dans feu.

Elle se concentre sur tout son corps. Hop, une impression désagréable tout au bout de son corps. Une chute. Là elle se jette dans une eau noire…

L'épervier se pose sur une berge de l'eau noire. "Tu sais, moi je survole toute la région. Je survole les prés, les champs, les jardins, les fontaines, les ruisseaux, les bois, les bosquets, les mares, les fermes, les églises, les maisons, les écoles, les étables, les écuries, les châteaux, les routes, les chemins creux. J'ai vu qu'à ton extrémité tu te lies à une eau très belle, si belle que les poètes la chantent, que les peintres la dessinent, que les oiseaux s'y mirent. Sens bien ce qui se passe à ton extrémité !"

L'eau noire se concentre. Là, à son extrémité une eau de rêve se mêle à ses eaux. Un chatouillement agréable. Elle étincelle de cette rencontre. Elle devient belle comme une fille parée pour un bal.

Tout vient à point à qui sait attendre.

Écoutez le Viroin, fait du mariage de ces deux eaux, il chante, il chante, il chante. Mon histoire est finie.

 

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Des jumelles

 

Un roi et une reine eurent des jumelles. Leur bonheur est à son comble. Une fille qui ressemble à sa mère. Une autre qui ressemble à son père. Une fille que l'on appelle "Neige" tant ses cheveux sont blonds et son teint pâle et une autre que l'on appelle "Jais" tant ses cheveux sont sombres et son teint mat.

Neige est une enfant douce, sensible, trop tendre même. On dirait qu'en Neige est exacerbée la compassion que manifeste la reine envers ses sujets. Neige se trouble d'un rien. Une enfant tellement fragile que le roi et la reine tentent de lui épargner les peines que nous rencontrons tous. On cache à Neige les menus conflits du royaume. On lui épargne la connaissance des douleurs du peuple. Tous les sujets savent que vit au château, une enfant si belle, si blonde mais si sensible, que jamais elle ne quitte le périmètre de la royale propriété. Une princesse de porcelaine. Un bijou délicat et précieux.

Jais est une enfant déterminée, intrépide, sûre d'elle. Elle tranche. Elle combat comme un garçon. Elle décide. On dirait qu'en Jais sont multipliées les ardeurs du roi, son père. Une enfant tellement belliqueuse que le roi et la reine tentent de lui cacher aussi les menus conflits internes au royaume et les conflits extérieurs. On lui épargne la connaissance de tout ce qui pourrait attiser sa colère. Tous les sujets savent que vit au château, une jeune princesse si fougueuse que jamais elle ne quitte le périmètre de la royale propriété. Une jeune jument pleine de fougue. Une rebelle en puissance.

Entre Neige et Jais qui sont tellement différentes, l'entente est parfaite. Jais protège sa sœur du mieux qu'elle peut. En aucun cas, elle ne penserait à être désagréable avec elle. Neige voue une admiration sans bornes à Jais. Bien souvent, d'un froncement de sourcils, d'un plissement du front, d'une moue désolée, elle arrive à la ramener à plus de pondération, ce que même les précepteurs les plus expérimentés n'ont jamais obtenu de la princesse. Entre elles, nulle rivalité, nulle querelle. Elles sont tellement différentes l'un de l'autre. Jais ne s'attaquerait jamais à un être aussi tendre que sa sœur. Face à elle, Neige arrive à contenir bien des jérémiades, bien des larmes aussi.

Un jour, un accident. La voiture royale s'écrase dans un précipice. Le roi et la reine y meurent. Après la période de deuil, la vie reprend son cours. On se rend à l'évidence. Il faut un successeur au roi. Le Premier ministre propose diverses solutions. Que la première des princesses qui se marie accède au pouvoir. Que le peuple vote, qu'on fasse donc un grand référendum pour savoir qui de Neige ou de Jais régnera. Qu'on fasse appel au frère du roi ou à un de ses cousins.

Après bien des palabres, le conseil des ministres décide qu'un référendum sera organisé.

C'est l'effervescence. Les partisans de Neige et de Jais s'opposent. Les slogans en faveur de l'un et de l'autre fleurissent.

"Avec Neige, vers une société plus équitable et plus humaine".

"Avec Jais vers un plus grand essor du royaume et vers une extension des territoires".

"Avec Neige, plus de paix".

"Avec Jais, plus de puissance".

A l'étranger, on redoute le succès de Jais. On espère que Neige l'emportera et que l'ordre continuera à régner dans la région.

Mais voilà, au terme de la consultation populaire, la moitié du peuple vote en faveur de Neige, l'autre moitié en faveur de Jais. Comment se sortir de ce mauvais pas ?

Seul, un vieux sage du royaume n'est guère embarrassé par ce résultat. Il s'en va proposer le résultat de ses cogitations au conseil des ministres. "Messieurs. Ne pourrait-on envisager que Neige puis Jais tente de diriger le pays ? On jugerait de la sorte laquelle des deux est la plus habile".

Ainsi fut dit, ainsi fut fait.

Mises au courant, Neige et Jais se concertent. Il faut dire que le chagrin qui les frappe et le fait d'être confrontées à de réelles responsabilités, leur font percevoir les choses sous d'autres perspectives.

"Oh Jais, ma sœur, je frémis à l'idée de diriger seule ce royaume, ne serait-ce qu'un seul jour !"

"Ma chère sœur, combien de fois ne m'avez vous pas rappelée à la raison quand je voulais me quereller avec notre père ? Je propose que nous agissions ensemble. Je pense que c'est ce que notre père aurait souhaité".

Ainsi, en secret, Neige et Jais décident de diriger ensemble le royaume. Jamais elles ne prendront de décision sans s'être concertées.

Neige tempère le tempérament fougueux de Jais. Jais aide Neige à dépasser sa sensiblerie. Un royaume dirigé de mains de maîtres. Un équilibre des forces. Une harmonie entre le doux et le pimenté, entre le clair et l'obscur, entre le cœur et la raison, entre le social et l'économique, entre le spirituel et le matériel.

Plus tard, Neige puis Jais se sont mariées. Elles ont continué à gouverner ensemble, laissant leur conjoint dans l'ombre. Plus tard encore, leurs enfants ont gouverné en collégialité. Neige et Jais étaient des modèles cités en exemple jusqu'aux contrées les plus lointaines.

 

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Saint Nicolas

 

Le 24 novembre, Saint Nicolas est accueilli avec grand faste dans le plus important magasin de jouets de la ville.

Son trône garni de velours rouge et de boiseries dorées, les tapis rouges qui y conduisent, renforcent l'impression de solennité. Une file d'enfants s'étire. Manuel est parmi eux. Son petit cœur palpite comme il ne l'a jamais fait. Il faut dire que c'est sa première vraie sortie en ville après le déménagement de ses parents qui s'est déroulé un mois plus tôt.

Il y a à peine une semaine que la maison est bien rangée, que tout y a trouvé la juste place, que ses parents reprennent le temps de jouer avec lui.

Les enfants avancent lentement. Manuel a tout le loisir d'imaginer sa conversation avec Saint Nicolas.

"Ranges-tu bien ta chambre ? Es-tu obéissant à la maison et à l'école ? Es-tu poli ? T'entends-tu bien avec tes amis ?"

Enfin, Manuel se trouve face au saint homme à la robe et à la mitre rouges dont les yeux pétillent d'intelligence.

"Bonjour. Es-tu sage ?"

Manuel opine de la tête. C'est vrai qu'il est sage, obéissant, docile.

"Et à l'école ? Tu travailles bien à l'école ?"

Manuel rougit. Il murmure "Non". Il a les larmes aux yeux.

Saint Nicolas profère : "Bientôt tout ira mieux." Une belle voix chaude, réconfortante. La voix de la vérité et de la tendresse.

Saint Nicolas glisse quelques bonbons et un petit joujou dans la main de Manuel.

Manuel s'éloigne. Il se dit et se redit : "Bientôt tout ira mieux." Manuel voit des feuilles d'interrogation vierges de traces rouges. Il se voit écrire sans une faute d'orthographe. Adieu oubli des marques du pluriel, adieu oubli des accents, oubli des virgules dans les calculs. Manuel rêve et Saint Nicolas ne peut être que bon prophète.

Le 25 novembre, en classe, il se répète encore ce que Saint Nicolas lui a dit. Un message personnel, dans le secret d'un tête-à-tête. "Bientôt tout ira mieux." Alors Manuel pense aux "s", aux "ent", aux virgules, aux majuscules qui restent si souvent, comme le dit l'instituteur "dans son stylo".

Le lendemain, les premiers bons résultats sont annoncés par Monsieur. "Bravo Manuel. Tu t'es bien repris."

Longtemps, Manuel garde au fond du cœur le sourire et les mots de Saint Nicolas, ils sont préludes aux succès scolaires !

 

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Les paroles de Saint Nicolas

 

"Une bouchée pour Marraine."

La formule demeure sans effet. La bouche de François reste fermée. Son petit nez se plisse, il indique le dégoût face à ces carottes au beurre.

"Allez, François, une bouchée pour Bobonne." La mère de François tente cette formule qui, il y a un mois à peine, opérait le miracle.

Toujours pas de réaction autre que ce plissement du nez et du front.

"Une bouchée pour Saint Nicolas." C'est la voix du père, la voix grave est venue à la rescousse.

Les lèvres se desserrent. François mâche un peu puis avale quelques rondelles de carotte sans broncher.

"Une autre bouchée pour Saint Nicolas." Maman enchaîne. Elle profite du succès de Papa. Les lèvres se desserrent. La petite bouche accepte un morceau de pomme de terre persillée.

De bouchée pour Saint Nicolas en bouchée pour Saint Nicolas, l'assiette se vide. Tout le contenu y passe, aussi bien le petit morceau de saumon que les carottes et les pommes de terre.

A 4 ans, François vient de souffrir d'une rhino-pharyngite. Sa première sortie a été pour Saint Nicolas qui lui a donné une poignée de bonbons après avoir dit d'un ton ferme : "Sois sage et mange bien."

François a rougi. Il a hoché la tête. Comment Saint Nicolas a-t-il pu savoir que depuis sa maladie, il rechignait à manger, que chaque repas était devenu une sorte de combat avec la nourriture, que seules les clémentines et les barres chocolatées trouvaient encore grâce à son palais ?

Alors quand on lui dit "pour Saint Nicolas", cela lui rappelle les paroles du saint homme, celui-là même qui protège les enfants qui lui font confiance plus encore que les autres !

"Une bouchée pour Saint Nicolas." La formule magique continue à agir après le 6 décembre. Pour les parents de François, c'est le "Sésame, ouvre-toi" de cette fin d'année !

 

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Une rencontre

 

Agnès a le vague à l'âme. Il fait gris. Avec la grève des transports en commun, beaucoup de clients sont maussades. Freddy, son ami, est loin d'elle pour plusieurs semaines encore. Le chantier où il travaille en Afrique ne sera probablement pas terminé avant début février.

Quand Saint Nicolas pénètre dans sa petite librairie située de l'autre côté du pont, à quelques dizaines de mètres de la gare, Agnès n'en croit pas ses yeux. Il est presque dix-huit heures. Les enfants sont pour la plupart rentrés chez eux après la journée de classe. Sa boutique n'est pas un endroit où Saint Nicolas pourrait avoir la chance de rencontrer des garçonnets ou des fillettes.

Mais voilà Saint Nicolas est là, face à elle.

"Bonjour. Que puis-je pour vous ?"

"Pour moi ? Je n'ai pas encore d'enfant. Je n'ai pas de filleul. J'ai juste un neveu de deux ans que je vois 3 ou 4 fois par an…"

"Je sais tout cela. Je demandais simplement. Que puis-je faire pour vous ? Autrefois, vous m'aviez bien demandé une faveur n'est-ce pas ?"

Agnès n'en croit pas ses oreilles. C'est vrai que jadis, quand elle avait 5 ou 6 ans, elle avait demandé à Saint Nicolas de faire cesser les querelles entre ses parents et qu'il avait exhaussé son vœu. A sa grande satisfaction, dès le lendemain de son entrevue avec Saint Nicolas, son père et sa mère ne s'étaient plus lancés dans de longues querelles au sujet de l'entretien de la maison. Par miracle, un pensionné récemment installé dans l'immeuble était venu proposer de rendre de petits services en échange de bons repas chauds… Cela avait allégé le poids des tâches ménagères et permis d'améliorer leurs relations.

"Allons, dites-moi. Que puis-je faire pour vous ?"

Changer le temps, c'est impensable. Mettre un terme à une grève qui vient de débuter l'est tout autant. Quant au retour prématuré de Freddy, ce serait incroyable. Puisque Saint Nicolas semble se situer au-dessus de l'impensable, de l'incroyable, de l'irréalisable, Agnès se lance à l'eau.

"Et bien, je voudrais que mon fiancé rentre au plus vite."

"Je ferai ce que je pourrai…"

Sur ce, Agnès voit s'éloigner Saint Nicolas. Il s'avance d'un pas assuré vers la gare. Elle le regarde traverser le pont, accoster un jeune homme, faire de grands signes.

Croyez-moi ou pas, le lendemain de cette rencontre, Agnès recevait un coup de fil d'Afrique. Freddy annonçait qu'il allait bénéficier d'une prime exceptionnelle, qu'il rentrerait donc pour Noël et qu'il passerait les fêtes de fin d'année au pays…

Depuis, ce jour, quand Agnès voit une photo de Saint Nicolas, qu'elle entend parler de lui ou qu'elle le croise, elle tremble encore d'émotion…

 

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Disputes entre soeurs

 

Un jour, les couleurs discutent entre elles. Non pas de laquelle est la plus belle car elles conviennent assez vite que les goûts de chacun étant différents de celui de son voisin, chacune a certainement son lot d'admirateurs. Non, elles discutent au sujet de leur utilité.

Quelle est la plus utile d'entre elles ? Quelle est celle dont on souffrirait le plus de l'absence ? Quelle est celle qui rend le plus de services ? Quelle est la plus employée ?

"Oh toi tu n'es même pas une couleur dit la noire à la blanche. Tu es, comment dire, incolore…"

Sur ce la blanche voit rouge. Les autres couleurs qui pressentent un débat des plus houleux entre elles s'en vont sur la pointe des pieds. La rouge pense qu'elle est bien utile, elle qui indique le danger. La verte et la bleue qui apportent le calme se jugent également des plus utiles à l'humanité. L'orange qui attise l'appétit s'estime indispensable. Pourtant, elles quittent la scène du débat. "Laissons ces deux-là s'arranger entre elles" conclut le jaune d'une voix quasiment inaudible. "Cela risque de mal finir", poursuit la brune.

"Irais-tu jusqu'à dire que la neige, que le lys, que l'albâtre sont incolores ? minaude la blanche.

"Questionnons des gens veux-tu ? Interrogeons-les et nous verrons laquelle de nous est la plus utile ?" La noire rit sous cape. C'est que dans le monde, il en est des choses noires comme elle.

Le premier humain qu'elles rencontrent est une frêle jeune fille. Elles l'interrogent donc. La demoiselle estime que la plus utile des couleurs est la blanche. "Sans la blanche, quelle autre couleur pourrait symboliser la pureté, la paix, l'innocence ? Quelle autre couleur pourrait mettre aussi bien en valeur le teint des filles ?" La blanche exulte. Elle bombe le torse, devient plus blanche que blanche de fierté.

Mais le deuxième humain rencontré, un petit ramoneur, interrogé à son tour trouve que le noir est la couleur la plus utile. "Que deviendrait mon métier sans la noire, sans la suie si noire ? Sans compter que le noir est indispensable aux messieurs sérieux, aux dames âgées, aux femmes élégantes, aux personnes en deuil, aux hommes d'église, aux hommes de loi !"

La troisième, un auteur de polar en mal d'inspiration, qui cultive la hantise de la page blanche dit : "Sûrement pas la blanche. La blanche est source d'angoisse. La noire à coup sûr. La noire et tout son suspens, sa magie…"

Le quatrième, un petit démon de passage en ville, estime quant à lui que la noire est la plus utile. "En blanc, je serais ridicule. Oui ridicule…" Sur ce, il relève sa cape noire et s'en enveloppe avec dignité.

Trois points pour la noire, un point pour la blanche. La noire est bien contente.

La noire et la blanche s'apprêtent à se quitter lorsque la noire se ravise. "Je vais confirmer les résultats de cette petite enquête. Pour te prouver que je suis la plus utile, je vais me mettre en grève durant vingt-quatre heures ! Puis nous nous reverrons."

Ainsi les hommes vivent une nuit blanche. Partout sur terre, la nuit blanche. Une nuit de cauchemar qui n'a rien de pur, de paisible, d'innocent. Au bout de la nuit, dans sa cachette, la noire rit bien.

La blanche doit bien reconnaître que pour la nuit, oui mais pour la nuit seulement, la noire est la plus utile.

Alors la blanche hisse le drapeau blanc, la blanche parle d'une voix blanche.

"Faisons-la paix veux-tu ?" La noire acquiesce. La blanche est déçue mais fait bonne figure.

Elle ne peut pourtant pas s'empêcher de murmurer doucement pour elle-même : "Je suis quand même la plus utile."

La noire ignore ou feint d'ignorer ce murmure. Elle est la plus utile, la plus importante. Comment oser douter de sa suprématie ?

Avant de se séparer, la noire jette un regard orgueilleux à la blanche "Ainsi donc, vous me devez le respect, très chère !"

La noire ne se prive pas de retourner le couteau dans la plaie de la blanche.

La blanche pleure en silence…

Tous les anges du ciel la consolent. "Si nous avons choisi de nous vêtir de blanc c'est que tu es la perfection. Et puis as-tu vu tous ces hommes, toutes ces femmes en blanc qui soignent leurs semblables ? Les imaginerais-tu vêtus de noir. Ou même de rouge, de bleu, de vert, de jaune ? Voyons ne sois pas triste."

Dieu, de là-haut, a vu toute la scène. C'est paraît-il, depuis cette querelle entre la blanche et la noire, que pour les punir toutes deux de leur manque de sagesse et de leur peu de modestie, il décida de les exclure toutes deux de l'arc-en-ciel que, depuis des siècles, tant et tant d'hommes par toute la terre se plaisent à chanter.

 

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L'âne de Saint Nicolas

 

Saint Nicolas est de sortie dans le piétonnier. Il trottine sur son âne qui s'arrête ici ou là, attiré par on ne sait quoi, lumières, verdure ou rassemblement de badauds. Heureusement, le serviteur de Saint Nicolas veille à ce que ces pauses ne durent pas trop.

Céline profite d'un de ces arrêts, pour s'approcher à pas comptés de Saint Nicolas.

"Bonjour Saint Nicolas. Vous n'oublierez pas ma poupée ?" Céline a lancé sa question du bout des lèvres. Elle est restée à 2 ou 3 mètres de la monture.

Saint Nicolas opine du chef. Il fait signe à son serviteur d'offrir un chocolat à Céline. Soudain, l'âne braille un bon coup.

"Viens. Caresse-le. Il est gentil. Il n'attend que ça …"

Jamais Céline n'oserait désobéir à Saint Nicolas. Elle s'approche de l'âne. Elle avance la main vers la tête de l'âne. Elle y passe le bout du bout des doigts lentement, prudemment. C'est que, depuis que le chiot de son parrain lui a mordillé l'index, Céline a peur des bêtes, du chien de sa mamy, du chaton de sa tantine et même des poules du voisin.

"Caresse-le encore. Il adore ça."

Du bout des doigts, Céline caresse de nouveau, prête à reculer au moindre mouvement de l'âne.

"Vas-y. Fais comme moi."

Saint Nicolas se penche, il montre comment caresser l'âne à pleine main.

Céline tente de faire de même. En fait, sa main effleure à peine la bête.

"Regarde comme il aime ça." Saint Nicolas montre une nouvelle fois comment faire.

Céline passe et repasse sa main, de plus en plus rassurée. Une sensation bien agréable pareille à celle qu'elle éprouve quand elle tient son nounours. L'âne quant à lui se laisse faire sans broncher.

"Tu sais, le plus souvent, les bêtes aiment ça, qu'on les caresse sans brusquerie…"

Si aujourd'hui Céline a retrouvé sa confiance dans les bêtes, c'est grâce à Saint Nicolas et à son âne. A présent, Céline prend parfois le chaton de sa tantine dans les bras ou installe le chien de sa mamy sur ses genoux.

 

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Un bonbon pour Halloween

 

Charlotte a horreur des prises de sang. Depuis son hépatite, elle en subit pourtant régulièrement.

Ce 2 novembre, elle attend son tour dans la salle d'attente de l'hôpital. Charlotte frémit déjà à l'idée de la piqûre. Elle évite le regard des autres patients qui risquerait de la renvoyer à sa peur. Elle fixe le sol. Soudain, elle remarque un bout de papier collé à la semelle de sa chaussure. Un papier orange. Elle le retire. C'est un bout de papier d'emballage d'un bonbon reçu pour Halloween chez une vieille dame de son quartier.

Charlotte triture le papier. Elle sourit. Elle revit cette fête de rêve.

Après leur coup de sonnette, un joyeux "Entrez les enfants", répond à leur "Un bonbon ou un sort". Charlotte, ses trois voisines et sa grande sœur ne résistent pas à l'invitation. La vieille dame a décoré tout son living avec de grosses citrouilles, des sorcières sont accrochées au lustre. Un grand saladier rempli de bonbons trône au milieu de la table. La pièce est éclairée par des bougies. Des toiles d'araignées ornent les murs. "Servez-vous et écoutez". Charlotte et ses compagnes prennent des bonbons puis écoutent une délectable histoire de sorcière. Revenez le 24 décembre après-midi, nous goûterons ensemble. Voyez-vous mes petits-enfants, ils sont loin d'ici, ils sont au Canada."

Alors, Charlotte réentend l'histoire de cette bonne sorcière qui faisait fuir les peurs des enfants et les aidait à affronter les embûches de la vie.

"C'est ton tour Charlotte."

Charlotte se laisse piquer sans résister. Elle ne sent rien. Pas le plus petit picotement. Avec la bonne sorcière d'Halloween plus de peur ni de douleur !

 

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Un squelette pour Halloween

 

Ce 30 octobre à 7 heures, Pascal se réveille en sueur. Durant son sommeil, il s'est vu passer de porte en porte avec ses copains. C'est ainsi qu'il est ramené à la réalité et qu'une idée très forte lui occupe l'esprit de bon matin. Il est plus que temps de se soucier de son costume d'halloween, plus que temps d'en parler à sa mère.

Pascal se lève d'un bond, court dans toute la maison, rejoint sa mère dans la cuisine. "Maman, il me faudrait un costume pour passer aux portes demain avec mes amis…"

"Je n'ai pas le temps de m'occuper de ça. Tu mettras ton costume de l'an dernier. Il était un peu large. Je suis sûr qu'il te va encore bien…"

"Oh, j'aurais tant voulu me déguiser en fantôme !"

"Inutile d'insister. Mange et va te laver puis tu passeras ton costume de l'an dernier pour plus de certitude."

Pascal mange du bout des lèvres, se lave en quatrième vitesse, passe son vieux déguisement. C'est vrai que la taille lui convient encore mais dans son rêve, il était déguisé en fantôme et c'était bien plus effrayant !

"Maman, est-ce que je peux prendre un drap de lit blanc ?"

"Voyons Pascal, tu n'y penses pas. Ce sont des draps de lit que tante Annette a confectionnés elle-même pour mon mariage. Un mélange de lin et coton. On n'utilise pas un tissu de cette qualité pour un caprice."

Pascal tire la tête.

"Sois sage. J'en ai pour une petite heure."

La porte claque. Sa mère va visiter un patient. Son père est déjà parti depuis longtemps. Sa grande sœur n'est pas là non plus. La maison est à lui. A lui, le libre exercice de sa curiosité.

Pascal monte au grenier. Il y trouve une manne avec des vêtements usagés ou démodés. Vieux kilt porté par son père à une soirée costumée, vieux châles, vieux chapeaux, robes de bal provenant d'une arrière-grand-mère, vieux smoking, vieil uniforme de marcheur, vieille aube blanche. Pascal passe l'aube. Elle est juste deux ou trois centimètres trop longue. "Ni vu, ni connu. Voilà ce qui me faut." Pascal l'enlève.

Pascal descend son aube sous le bras, prépare le masque blanc qui avait été utilisé lors de la fête scolaire, met l'aube et le masque dans un sac plastique qu'il place sous son lit.

Quand sa mère rentre, il est installé devant le poste de télévision.

Le 31, à 14 heures, quand ses amis viennent le chercher, il prend le sac plastique.

"Au revoir maman !"

"Au revoir. Surtout ne rentre pas après 5 heures !"

Voilà, Pascal avec ses amis.

"Tiens, tu ne t'es pas déguisé ?"

"Une minute je m'habille. J'ai eu un petit problème."

Pascal s'habille au plus vite derrière le grand sapin.

Les enfants vont de porte en porte. Ils ne négligent aucune maison de la rue, pas plus celle de Mademoiselle Rita, l'institutrice retraitée que celle de Monsieur Dumont, le respectable notaire.

Pour accéder à la maison du notaire, les enfants doivent monter quelques marches. Pascal soulève son aube pour ne pas se prendre les pieds dedans.

"Oh, oh, c'est affreux."

Nathalie qui suit Pascal, désigne du doigt les jambes du garçon. Elle vient, en effet, d'observer des os au-dessus des baskets de Pascal. Elle n'a pu retenir son cri. Sur ce, les autres enfants se retournent vers Pascal. Ils suivent le regard et l'index de Nathalie. Ils découvrent l'incroyable.

"Oh, oh,… Va-t-en. Va-t-en."

La bonne du notaire qui nettoie les vitres, remarque, elle aussi, des os sous l'aube blanche. "Oh là, là . Madame, madame…" Elle rentre précipitamment.

Pascal est stupéfait. Quand il se penche, il voit juste le bout de ses baskets. Il ne comprend rien.

"Va-t-en."

Ses amis s'enfuient vers le jardin du notaire. Nathalie s'enfuit vers la rue. Pascal se retrouve seul sur l'escalier.

Il ne voit qu'une issue, rentrer chez lui et se regarder dans un miroir. Pascal court. Mais voilà, il ne peut rentrer chez lui déguisé. Alors, il se déshabille derrière le sapin, met le masque et l'aube dans le sac plastique avant d'entrer dans sa maison.

Il a les joues en feu, son cœur bat très vite. Mais là dans le miroir du hall, l'image réfléchie est parfaitement normale.

"Qu'est-ce que tu fais là ? Je te croyais parti. Enfile vite ton habit de sorcière, il est presque 3 heures, va-t-en." Pascal obéit à sa mère. Il pose le sac plastique sous son lit. Il va rejoindre ses amis en espérant qu'ils voudront bien de lui. Ils sont occupés à discuter devant la maison communale, près du poste de police.

"Tiens Pascal, il s'est passé quelque chose de super bizarre. On croyait que tu étais avec nous mais c'était un vrai fantôme."

"Il y avait un vrai fantôme avec nous…Quand on est passé chez toi avant de faire notre tour, il était pareil à toi. Il portait le même pull que toi, tu sais ton pull bleu à col roulé. Il est sorti puis il a disparu derrière le sapin, il a dit qu'il allait se déguiser. Ça nous a paru un peu drôle. Il avait ta voix, ta grandeur. Nous, on a eu trop peur quand on l'a vu monter l'escalier du notaire. Tous ces os … Brr, brr,… On lui a crié de partir. Il est parti. On va aller en parler à la police."

Ses amis parlent très vite. Ils se coupent la parole. Leur discours est haché, déstructuré.

"Hum… Moi, je suis en retard c'est à cause de ma mère, vous savez… Je voudrais tant qu'on ait des bonbons… On a perdu du temps. Si on allait à la police après ?"

"Bon, on ira à la police après, si tu veux." Benoît, le leader du groupe tranche en sa faveur. Pascal est ravi.

Pascal et ses amis parcourent les rues, vont de maison en maison. La récolte de bonbons est excellente. Bientôt, il est presque 5 heures.

"Il faut que je rentre…"

"Moi aussi."

"Et moi donc…"

Déjà, l'idée d'aller se confier à la police a fait long feu. On partage les bonbons. Chacun rentre chez soi.

Pascal n'a qu'une idée en tête celle de se débarrasser de l'aube blanche qui est sous son lit. Pas question pour lui de monter au grenier avec le soir qui tombe. Pas question non plus de dormir avec cette aube sous son lit. C'est ainsi que l'aube transite de la chambre de Pascal à la chambre d'ami, de la chambre d'ami à la buanderie, de la buanderie au grenier. Cette année, le congé de Toussaint de Pascal fut loin d'être aussi agréable que les autres années !

 

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Petit conte d'Halloween

 

Un jour, Marianne, son mari et leurs deux enfants s'installent dans le quartier "Bon vent". Tous les quatre, ils ont été conquis par son cadre champêtre à quelques pas du centre de la petite ville. "Oh maman, c'est formidable, je pourrai faire du vélo dans les petits sentiers près de la maison." "Regarde chérie quel merveilleux point de vue on a de la terrasse. On se croirait dans les Ardennes." "Comme l'air est pur ici." "C'est chouette, je peux jouer dehors."

Quand elle parle avec la vieille voisine, Marianne apprend qu'autrefois le quartier était fort dynamique. Il y avait une kermesse deux fois par an, on y célébrait la messe tous les dimanches, il y avait un club de tennis de table, un club de lecture et un club de pétanque. Une bibliothèque ouvrait ses portes deux fois par semaine. "C'est bien dommage, à présent, les jeunes préfèrent aller en ville."

Les mots de la vieille résonnent chez Marianne. Durant des jours et des jours, Marianne y repense. Elle cherche un moyen de donner une nouvelle vie au quartier. Elle en discute un peu avec son mari, des copines, des collègues.

Halloween approche. Marianne glisse des petits papiers dans les boîtes aux lettres du voisinage. "Rendez-vous des enfants le 31 octobre à 15 heures devant la fontaine de la place de l'Étoile. Un grand cortège d'enfants déguisés passera dans le quartier "Bon vent" pour récolter des bonbons qu'ils se partageront. Quelques adultes encadreront les enfants. Dès 14 heures, accueil des enfants qui n'auraient pu se déguiser ou se maquiller."

Marianne fait diffuser ce même avis dans des journaux publicitaires de la ville.

Le 31 dès 13 heures 45, Marianne se trouve avec sa voiture près de la fontaine. Elle est accompagnée de deux amies. Dans le coffre de son auto, elle a déposé du matériel de maquillage, quelques masques, quelques chapeaux en carton.

Bientôt, les enfants affluent accompagnés parfois par un père ou une mère méfiants. Certains améliorent leur maquillage ou leur déguisement. Les préparatifs sont des plus joyeux. A 15 heures, le cortège se met en branle. L'un ou l'autre parent prête main forte à Marianne et à ses amies. Les gens du quartier font bon accueil à tous. On rit. On s'exclame "Des bonbons ou un sort !", "Merci beaucoup." On se bouscule un peu, on fait plus ample connaissance.

Des parents restés près de la fontaine pour accueillir d'éventuels retardataires parlent entre eux.

Vers 17 heures le cortège regagne la place. On se partage les bonbons. On se félicite de la récolte. On a les yeux brillants de joie, d'excitation, de surprise. Déjà, on se salue et on promet de se revoir à une autre occasion.

Les jours suivants, on harcèle Marianne. On vient des rues qui débouchent sur la place, on vient des rues plus éloignées du centre. "C'était chouette, mais il faut faire quelque chose pour Noël", "et pour le carnaval aussi", "et pour Pâques."

A chaque fois, Marianne répond : "Il me faudra de l'aide. Cela prend du temps, de l'énergie, un peu d'argent." La plupart acquiescent.

A Noël, un grand goûter est organisé dans la grange de Charles, un fermier. Chacun apporte des viennoiseries et des boissons. Certains apportent des tréteaux, d'autres des chaises pliantes, d'autres encore des bancs, des nappes en papier, des gobelets, des assiettes, un lecteur de Cd et des disques, un chauffage d'appoint.

Les enfants s'amusent, les adultes aussi. On entonne des cantiques, on fait des rondes, on parle beaucoup, on fait des photos. On apprend à mieux se connaître.

Pour le mardi gras, un bal d'enfants est mis sur pied dans le grand garage de Thierry, le vétérinaire.

Dans le quartier "Bon vent", les fêtes succèdent aux fêtes. L'échevin de la jeunesse est pressé de parrainer certaines festivités et Monsieur le Curé de participer à l'une ou l'autre veillée dans la petite église qu'il n'ouvrait plus que pour les mariages, enterrements ou baptêmes.

Le quartier "Bon vent" redevient ainsi le quartier convivial dont la voisine de Marianne gardait un si bon souvenir !

 

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Un charme de plus pour Halloween

 

Ce 31 octobre, comme cela a été décidé par l'association des commerçants, les boutiques du centre ville célèbrent Halloween avec les enfants. Les commerçants, plus ou moins déguisés, distribuent des bonbons à tous, acheteurs ou non. Pour certains, un simple chapeau noir pointu et des lèvres maquillées de noir y suffisent.

Annick qui tient la droguerie-parfumerie de la rue Grande a, quant à elle, annoncé depuis quelques jours qu'elle fermerait exceptionnellement son commerce pour s'offrir un long week-end.

Mais voilà, le 31 octobre matin la droguerie-parfumerie ouvre ses portes. Annick porte un grand chapeau pointu. Elle a les yeux et les lèvres maquillés de noir.

"Annick est moins bouclée qu'à l'ordinaire dirait-on." "Annick paraît plus petite." Quelques remarques de ce type sont émises, quelques pensées telles que celles-là affleurent chez l'un ou l'autre. Puis, on n'y pense plus.

Ce jour-là, Carine achète chez Annick sa crème anti-ride favorite. Dès les premières applications elle constate que le résultat est des plus convaincants.

Dominique achète un savon à la lavande. Sa bonne odeur embaume dans toute la maison.

Jeanne se procure un détergent. Le nettoyage est miraculeux. Le sol brille comme jamais.

L'after-shave d'Antoine dont les effluves durent, durent, durent, adoucit sa peau de manière bien agréable.

Les enfants qui reçoivent les bonbons d'Annick sont désaltérés pour des heures et des heures, et sages comme il est à peine permis de l'être dans les contes de fée.

Le 2 novembre et les jours suivants, personne n'a parlé de toutes ces choses avec Annick. Pourtant, nombreux ont été les clients qui ont trouvé qu'elle avait ces jours-là perdu quelque chose du charme qu'elle avait le 31 octobre !

 

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PRÉFACE ÉCRITE PAR PAUL FAUCONNIER, CONTEUR
POUR MON LIVRE
"CONTES À TRAVERS LES SAISONS"
AUX ÉDITIONS CHLOÉ DES LYS

 

Se plonger dans les "Contes à travers les saisons" de Micheline, c'est tout d'un coup voir le monde par l'autre bout de la lorgnette. C'est accepter le parti pris de la bonne volonté, des bons sentiments. Et le monde en prend du coup une tout autre coloration.

Petites histoires gentilles, peut-être... Mais depuis quand la gentillesse est-elle une tare ?

"Quand quelque chose ne fonctionne pas, essaie l'inverse" disait je ne sais plus qui. "Essayons la gentillesse", semble dire Micheline. Avec en plus cette originalité du point de vue qui nous fait voir les choses sous un jour inattendu et nouveau.

Petits extraits d'existences parfois lointaines et parfois si proches de nous, les histoires nées de l'imagination sans bornes de Micheline nous trottent longtemps dans la tête après qu'on en ait terminé la lecture.

Ce berceau, sculpté avec patience par Joseph, qu'est-il devenu ?

Pourquoi les cloches ne changeraient-elles pas de clocher, parfois ?

Pourquoi ne transformerions-nous pas, nous aussi, les terrains incultes en jardins ?

Bref, qu'adviendrait-il si nous posions sur l'univers un regard décalé, comme nous le suggèrent ces histoires ?

Cela vaut la peine d'essayer, me semble-t-il !

 

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CRITIQUE DE PAUL FAUCONNIER, CONTEUR
POUR MON LIVRE
"CONTES À TRAVERS LES SAISONS"
AUX ÉDITIONS CHLOÉ DES LYS

 

Les 'Contes à travers les saisons' de Micheline Boland, ce sont pas moins de 43 courtes histoires, dont chacune crée un véritable petit univers.

L'imagination sans bornes de l'auteur nous entraîne du berceau sculpté par Joseph à Ferdinand le lutin, en passant par mille étapes plus surprenantes les unes que les autres.

Micheline est conteuse, et elle a le talent de nourrir l'imaginaire du lecteur.

Les enfants trouveront là matière à rêver (d'autant que les caractères assez grands permettent une lecture aisée), les adultes quant à eux, s'ils sont attentifs, découvriront bien plus que les histoires : implicitement, ce livre est une leçon de sagesse, de bonheur et d'amour de l'autre.

De manière plus explicite, on lira, entre mille exemples :
" Pour demeurer jeune, je dois rêver avec les enfants ".

Ou encore :
" Qu'un chemin soit inabordable, nous en trouverons tous bien un qui nous conduira d'une manière différente vers cet endroit où nous espérions aller ".

Une mention spéciale pour l'histoire " La création ", qui est sans doute la manière la plus originale et la plus poétique pour expliquer la création de notre bonne vieille terre….

 

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