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Quel ne fut pas mon étonnement en recevant, juste avant les vacances, un cd du label bruxellois Carbon 7, annoncé dans la catégorie rock. Je sortis enchanté de l’écoute de « You are in danger » d’Attica. Là où des « touches à tout » de chez Carbon 7 comme le groupe Slang ou un musicien comme Pierre Vervloesem ont tout pour convaincre un public assez large, Attica possède des éléments, des composants encore plus susceptibles de toucher beaucoup de monde. Chez Attica il y a du rock, du jazz, de la pop, une fanfare, une reprise de Nick Drake, de l’improvisation, du progressif. De tout. Et joué par de très bons musiciens qui secondent Amaury Massion, n’ayons pas peur des mots, un superbe chanteur ! C’est avec lui que nous allons faire la connaissance du groupe et de son univers.

-Peux-tu me faire un bref historique et me parler un peu des musiciens ?
-Nous sommes tous originaires de Bruxelles et issus d’une culture rock mais sommes tous passés par le milieu jazz et par le conservatoire de musique. Nous sommes encore toujours trois à y être. Le groupe existe depuis deux ans et demi. Gilles Mortiaux, le guitariste a joué auparavant avec Be Plouvier, qui joue du violon sur un des titres de notre album (Urban Fields), Cyrille de Haes, notre bassiste, vient de faire toute la tournée d’été européenne avec Girls In Hawaï suite à l’accident de leur bassiste. Colin De Bruyne, le batteur, à joué avec John Arcadius…
-Maintenant je comprends un peu mieux la qualité des musiciens d’Attica…
-(rires) C’est vrai qu’il y a un passé. On a une certaine expérience et le jazz nous a apporté beaucoup dans le sens de pouvoir s’écouter les uns les autres, de pouvoir à chaque fois réinterpréter un morceau en fonction de ce que les autres vont bien pouvoir faire. Il y a une part d’improvisation assez forte. Nous ne nous revendiquons pas rock expérimental mais l’écoute et la réaction sont des choses importantes. Ce qui nous fait appeler notre musique « rock organique » ou « free rock ». Parce que l’on se revendique avant tout « groupe de rock » .  
-J’ai parfois pensé à Frank Zappa parce que chez vous aussi on trouve un peu de tout : du rock , du jazz, du progressif, de l’expérimental…
-C’est vrai que cela peut être vu comme cela mais notre style est naturel. On ne s’est vraiment pas dit : « On part dans ce genre là » mais on a tous écouté tous les styles musicaux et on s’est trouvé un son particulier. Je pense aussi que les personnalités du groupe sont fortes. Il n’y a pas de leader, il y a un partage entre nous, du respect et le rock que l’on essaye de défendre est un rock très ouvert où chaque individualité est importante.
-D’où vient le nom du groupe ?
-« Attica » vient du nom d’un album d’Archie Shepp intitulé « Attica blues ». C’est toujours dans la démarche que je viens de décrire. On ne fait pas du « free jazz », on évolue dans une culture rock mais on a envie d’aller plus loin, de briser les barrières. « Attica » c’est aussi le nom de la prison de l’Etat de New York et en 1971 il y a eu une grande révolte des prisonniers noirs américains contre les matons fachos qui faisaient couler le sang à la prison. Et cette révolte est restée un événement clé pour le mouvement free jazz de l’époque. Ce nom nous plaisait dans le sens qu’il évoque le fait de se libérer des barreaux, des carcans habituels…
-Dois-je mieux comprendre le titre « You are in danger » après cette explication sur les oppresseurs ?
-(rires) On laisse chacun interpréter ce titre comme il le veut mais nous voulions nous adresser directement à la personne qui le lit ! C’est « You » are in danger ! Pour que la personne interpellée soit impliquée. Qu’elle se demande si l’espèce de parano régnante est justifiée. Voir si les médias n’exagèrent pas trop les choses pour créer un sentiment de paranoïa permanente. Pour nous, c’est aussi un clin d’œil par rapport à ce fait. Mais c’est clair qu’il se passe des choses graves. Que chacun y réfléchisse et soit interpellé par ce titre.
-Tu peux me dire quelques mots sur votre signature sur Carbon 7 ?
-Notre démarche fut d’abord de nous enregistrer en studio puis de faire les démarches et ils nous répondu assez positivement. Nous connaissions le label parce qu’il publie vraiment des choses très différentes et nous l’apprécions beaucoup parce qu’ils ne sortent que des choses de qualités. Entre guillemets et sans être prétentieux cela ne nous surprend pas qu’il se soit intéressé à Attica parce qu’on fait du rock alternatif qui vise un peu le jazz. Et Carbon 7 publie aussi beaucoup de choses qui s’entrecoupent. Je pense qu’on entrait assez bien dans leur créneau. Ils nous ont proposé l’extraordinaire Pierre Vervloesem pour mixé et masterisé l’album. On a fait des essais sur « Sober blues » et tout le monde était emballé ! Et on super content du résultat.
-Dans quelles conditions avez-vous enregistré l’album ?
-Ce ne sont que des prises « live » même si quelques sons ont été rajoutés par la suite. On a fait une dizaine de prise de chaque morceau et après on a dû se décider d’en garder une. Il faut bien choisir à un certain moment ! Pas évident parce que certains morceaux n’avaient gardé qu’une base du départ et étaient devenus très différents.
-Les chansons sont construites autour de tes textes ?
-En fait nous prenons beaucoup de temps pour les composer. Les textes sont aussi importants mais généralement on « tord » une idée de base et au fil du temps, parfois 6 mois, quasiment rien n’est encore figé mais pour un album il faut bien se décider de finir une chanson. Tout en sachant qu’en live elle va continuer d’évoluer. On défend vraiment cette idée de ne rien figer et de continuer à proposer quelque chose de différent dans la version live.
-Et comme vous avez de nombreux guest aux cuivres sur le cd comment faites-vous en concert ? Vous utilisez des bandes ?
-Non mais en fonction des endroits, clubs ou festivals, on essaye d’avoir certains guests avec nous. On nomme cela « Attica Project », un projet assez ouvert : le noyau dur à cinq plus un ou deux cuivres mais quand nous sommes uniquement cinq on essaye d’avoir des arrangements autres ce qui donne encore un aspect différent.
-Et la Fanfare Royale de Hamois sur « 127bis » ?
-C’est une expérience assez extraordinaire ! Il s’avère que la copine de Gilles Mortiaux connaît très bien le type qui dirige la fanfare et sur ce morceau que Gilles a composé on voulait le son d’une fanfare, une vraie fanfare. Quand on leur a présenté le projet ils étaient très enthousiastes, ils ont reçu la partition et ont répété pendant un mois. Quand on s’est rencontré ce fut une ambiance d’enfer ! On a débarqué avec un petit studio mobile, on a fait plusieurs prises et on obtenu le son très roots que l’on désirait. Ce fut un grand moment : le plus jeune a 11 ans, le plus âgé en a 90 ! Certains nous expliquaient toute l’histoire de la fanfare ! (rires)
-Tu leur a parlé du sujet de « 127 bis » ?
-Non, c’est vrai que j’ai oublié de leur en parlé alors que c’est un sujet assez grave. J’avais envie de parler de ce centre fermé du « 127 bis » parce que c’est un problème que je connais assez bien. Ma copine travaille dans ce domaine-là.
-La situation du monde et l’amour me semble être souvent le propos de tes textes…
-C’est vrai ! (rires). A moins que de vivre dans un endroit reculé de tout, on ne peut ignorer certaines choses et je pense aussi que l’on n’est pas toujours conscient de la chance que l’on a de vivre dans un pays comme le nôtre avec une certaine qualité de vie. Quand à l’amour, je suis quelqu’un de romantique. Romantique du 19ème siècle dans le sens que « mourir pour son âme » est une chose que j’aime bien !
-Dans « Black and white » tu écris : « Nobody knows a way out ». C’est une constatation fataliste mais à laquelle j’adhère….
-Bon, je ne demande pas que tout le monde pense comme moi qu’il n’y a pas de solution. Si je l’écris, c’est avant tout pour dénoncer car je pense qu’il y a des remèdes pour que le monde tourne mieux. Je l’espère et j’y crois mais…
-Tu peux me parler de « Alles wandelt sich » et de ce titre allemand…
-Cela veut dire « Tout change » et ce titre vient de Bertolt Brecht. C’est un peu imagé mais je voulais décrire une vieille personne qui se pose des questions, qui est un peu déçue par la vie et qui en fait un peu le constat amère. Mais comme « tout change » il y a de l’espoir derrière elle. Je voulais parler d’une personne qui arrive à la fin de sa vie et qui en fait le bilan : tout n’a pas été rose, tout n’était pas affreux ni à jeter. Et que tout n’était pas évident…
-Vous reprenez « Riverman » de Nick Drake…
-Ah Nick Drake c’est un coup de cœur du groupe. On adore, on adore ! Ce texte est fabuleux.
On s’est retrouvé en studio, ce n’était pas prévu de la faire mais on a commencé à la jouer et à faire plusieurs versions pour finalement décider de la garder pour l’album.
-J’aime bien l’introduction qui n’a rien à voir avec l’originale. Quel est l’instrument utilisé ? Un bâton de pluie ?
-Oui il y en a mais aussi des percussions africaines mais il était important pour nous qu’une reprise ne soit pas conforme. Il fallait que l’on y retrouve notre son, un intérêt et notre personnalité.

CLAUDY JALET


LE CD

ATTICA : YOU ARE IN DANGER (Carbon 7 – AMG)
Un groupe rock sur Carbon 7 ? Il y a de cela mais beaucoup plus parce qu’Attica se démarque immédiatement de la scène « rock » en évoluant dans toute une palette de sons qui partent aussi bien vers le jazz que vers le progressif. Parfois on découvre une sorte de pop/rock/jazzy sautillante, lumineuse (Monsoon girl). Rythmiquement aussi nous avons droit à des choses habituelles suivies d’essais plus expérimentaux mais réussis. Entre morceaux structurés et passages plus improvisés, le groupe passe de belles mélodies à des chansons plus tendues qui demandent votre attention. Les cinq musiciens qui forment l’ossature de base sont rejoints par une section de cuivres, le violon de Be Plouvier et sur un titre, par une fanfare ! C’est vous dire le foisonnement d’instruments, de rythmes, d’ambiances. Au chant, Amaury Massion se révèle assez unique. Difficile de décrire Attica mais je pense que si vous aimez les Mothers Of Invention, Tom Waits voire Rickie Lee Jones vous devriez apprécier. Un groupe à suivre parce que situé hors des sentiers battus. A noter aussi une très belle et originale version de « Riverman » un titre du mythique Nick Drake. (CJ)