La cie des eaux
Une émission
radiophonique de Violaine de Villers
d'après une
oeuvre originale de Jean-Luc Outers
La fiction radio que je propose est
une adaptation du roman de Jean-Luc Outers, La compagnie des eaux,
édité en 2001 chez Actes Sud. L'Auteur est bien connu
chez nous en tant qu'écrivain et responsable de la Promotion
des Lettres de la Communauté française. Dès
la première lecture du roman à sa parution, j'ai pensé
à la radio; d'abord parce que les lieux où se jouent
les événements sont pour moi essentiellement sonores
et ensuite parce que le sujet traité se trouve à bonne
distance, ni trop près ni trop loin de notre réalité.
La Cie des eaux de Jean-Luc Outers est un roman construit autour
d'une idée singulière : celle d'un homme amoureux
des femmes enceintes, n'éprouvant de désir que pour
la femme au ventre rond, qui porte son "oeuf", jusqu'à
ce qu'elle le livre aux grandes eaux de l'accouchement. Comme toujours
le regard et le style de Jean-Luc Outers sont légers et graves,
ludiques et philosophiques, poétiques et sociologiques. Dans
le jeu et l'humour de cette fiction il y a une méditation
sur les liens entre la naissance et la mort et sur la "vitalité"
de l'amour. La femme objet de désir est celle qui donne la
vie, défie la mort.
Les personnages de la Cie des eaux sont décrits sur un mode
réaliste mais, allégés de toute psychologie,
habités de grandes passions et obsessions, sentimentales
ou professionnelles, ils évoluent dans un imaginaire empreint
de réalité, dans un réel imprégné
d'imaginaire.
La Cie des eaux a un peu l'allure
d'un conte, une raison de plus pour la mettre en onde. L'écriture
est généralement sur le mode indirect mais épouse
la subjectivité des personnages et fait ainsi pénétrer
le lecteur/auditeur dans leur intimité et presque leur corporéïté.
Comme le conte, cette histoire intrigue et enchante.
Les personnages
Eva, l'héroïne du texte, est enceinte; elle est la femme
de Maxime, le frère de Valère.
Valère est un personnage essentiellement ludique. Il évolue
dans le monde des sciences, il travaille comme chercheur au Musée
des Sciences naturelles à Bruxelles. Il phantasme les nouvelles
techniques de reproduction et, à la façon d' un Boris
Cyrulnik, il jette un regard nouveau sur le comportement amoureux
des humains. Valère est un personnage tout en rondeur, aimable,
sans aspérité, ses objets de prédilection sont
les oeufs et les femmes enceintes. Alors que son frère Maxime
reste concave, dans le creux de la vie, dans le vide et professionnellement
dans la gestion du trou de la dette publique. Ses états d'âme
à l'égard de sa femme et de son frère sont
assez opportuns : peu séduit pour ne pas dire répulsé
par la grossesse de sa femme, il laisse à Valère l'intimité
d'Eva jusqu'à l'accouchement.
Pour l'intelligibilité du
texte et sa cohésion dans une durée de 50 minutes,
j'ai écarté plusieurs personnages. J'ai laissé
dans l'ombre Maxime, le frère de Valère. Il est plus
en retrait que dans le roman mais il reste le personnage du creux,
du vide alors que Valère est le personnage de la rondeur,
du plein. J'ai choisi comme fil conducteur la question du lien entre
la paternité et la relation sexuelle.
Le thème principal de la fiction
radiophonique est donné dans les premières minutes.
L'obsession de la reproduction sous forme de l'oeuf façonne
les relations amoureuses de Valère avec les femmes enceintes
qu'il poursuit. Cette obsession de l'oeuf sert de prélude
à l'histoire romanesque d'un amour à trois. Les divers
motifs de la relation amoureuse de Valère qu'on entendra
de séquence en séquence seront tous ensemble mis en
relief à la fin de la fiction dans un sentiment de cohésion
définitive : des femmes enceintes, semblables à des
jumelles, se rejoignent au bord des étangs d'Ixelles. Valère
ne les a-t-il pas toutes fécondées ? Sur la pointe
des pieds, les bras levés au ciel, Valère ne se sent-il
pas immortel grâce à elles ? Sur un ton ironique et
humoristique, La Cie des eaux aborde cette grande question de notre
époque : la reproduction humaine au main de la technique.
Technique dont Valère - on l'aura compris - fait un usage
tout à fait personnel et paradoxal.
Synopsis
La Cie des eaux est un jeu de mots
: elle désigne la société distributrice d'eau
potable à Bruxelles et la compagnie de l'univers aquatique
de la femme enceinte. La Cie des eaux raconte la vie amoureuse,
mouvementée d'un homme qui ne peut tomber amoureux d'une
femme qui ne soit pas enceinte. La Femme, il la voit le ventre rond
portant fièrement l'Oeuf, légère, si légère...
Comme sa belle-soeur dont il tombe amoureux.
Déposant ses spermatozoïdes auprès d'une banque
de sperme, Valère espère devenir papa et qui sait,
tomber amoureux d'une femme enceinte, fécondée par
son propre sperme !
Traitement et réalisation
Les lieux et les voix
La topographie des lieux de la Cie des eaux me réjouit car
ce sont aussi les miens depuis l'enfance. Du bassin de natation
-que Jean-Luc Outers appelle la piscine d'Ixelles - au Bois de la
Cambre en passant par les étangs d'Ixelles et le Musée
des Sciences naturelles, sont des lieux où j'enregistrerai
en sons directs les dialogues de Valère avec Eva et les différentes
ambiances dans lesquelles la voix Off du conteur/narrateur sera
souvent plongée. Eva et Valère ont l’imagination fertile
: aucune réplique n’est attendue car elles sont pleines d’invention.
Nous sommes loin de la logique des comédies de boulevard.
Le roman est écrit à la troisième personne
mais on a le sentiment que l'auteur s'identifie à Valère,
son personnage principal et que l'histoire est vue à travers
les yeux de celui-ci. C'est pourquoi il m'a semblé judicieux
de donner la voix du conteur à Valère, jouant de la
voix off et de la voix in.
Seule la voix off du conteur sera enregistrée en studio.
Elle dit l’essentiel de l’histoire.
Les dialogues seront tous enregistrés
dans l'acoustique des différents lieux.
- La personnalité de Valère colore toute l'histoire,
son rôle est central, c'est lui qui donne le ton général.
- La première femme enceinte que rencontre Valère
au Musée des Sciences naturelles sera interprètée
par une voix posée, discrète et décidée
: Antonine a choisi de "faire seule son enfant".
- Eva sera interprètée par une voix haute, enjouée,
accordée à celle de Valère.
- La kinésiste, férue d'haptonomie, et le personnel
de la Banque de spermes (secrétaire, psychologue et médecin)
prendront des tons, des accents légèrement caricaturés
car les nouvelles techniques d'accouchement et de reproduction sont
abordées avec humour et sagacité.
Les ambiances :
- La piscine d'XL avec ses nageurs et son dôme vitré
résonne fort, l'eau et la voix produisent de grands effets
acoustiques, des sons très dynamiques.
- Le cabinet de la kinésiste, ses tapis de latex assourdissent
le bruit des mouvements mais c'est une séance d'exercices
vocaux à laquelle sont conviés Eva et Valère
afin qu'ils prennent conscience de l'apprentissage précoce
du langage chez le foetus à travers la paroi utérine
(cfr l'éthologue Boris Cyrulnik). Toute une gamme de sons
enregistrés en laboratoire seront exploités : coeur,
placenta, voix maternelle intra-utérine, chantante et grave,
voix paternelle et environnementale aigües etc.
- Le Musée des Sciences naturelles offre lui des sons feutrés,
chuchotés devant le puits de sciences qu'il représente.
- Les extérieurs, la ville, les étangs d'XL, le Lac
du Bois de la Cambre sont des lieux de rencontre : du monde circule
autour de Valère, d'Eva.
Les musiques :
La musique de Ravel que j'ai choisie excelle à suggérer
l'univers aquatique par la fluidité de son écriture
pianistique dans « Jeux d’eau », « Miroirs : une
barque sur l’océan » et « Gaspard de la Nuit
». Les extraits choisis allient musique et fantastique, ils
accompagneront certains passages de la voix off. La musique du film
"Jules et Jim" et le thème du basson dans "Pierre
et le loup" interviendront comme des réminiscences pour
Valère à certains moments de grande émotion.
L’eau :
L’eau est une référence constante dans cette fiction
radiophonique, elle est un élément unificateur sonore
d’une séquence à l’autre. Tantôt tranquille,
tantôt galopante, l’eau est omniprésente, au sens propre
ou au sens figuré, dans les ambiances comme dans les musiques.
Ixelles,
le 25 septembre 2002
Violaine
de Villers
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