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26 décembre 2029 - 18:30
District "Capitale Fédérale"
Conurb @ Multi.Com/E.U.


Liés en axes inattendus par une technologie fragile, de multiples dimensions sont prêtes à enchaîner leurs plans chaotiques. En tout cas, dès que la touche « retour » sera actionnée, c’est ce qu’elles feront ! Et ce sont des fichiers plutôt délirants qui seront mixés sauvagement. Rivé à son clavier de commande, l'opérateur numérique estime maîtriser assez son logiciel de base pour réaliser l'immersion informatique qu'il prépare. Délicate l’immersion… D’un geste décidé, l’artiste cybernétique confirme l'enchaînement d'ordres dans la zone de dialogue et la séquence se met en route, inexorablement. Fidèles aux directives, les réactions en chaîne dosées avec précision défilent à l'écran. La moindre erreur et c'est le bug, aux conséquences chaotiques imprévisibles... Seuls les pilotes de navette spatiale en entraînement virtuel ont éprouvé cette technique au début du siècle. Longtemps, personne d’autre n’a pu contempler les vues planantes ressemblant d’assez loin à celles composées par cet informaticien de pointe du troisième millénaire. À l'époque, ces astro-privilégiés naviguaient dans des paysages intersidéraux composés en 3D à peine, sans le pouvoir exorbitant des capteurs de données actuels. Capables de guider un explorateur comme dans un rêve, les points de contacts disséminés sur tout le corps donnent très vite à l’utilisateur la mesure de la puissance des machines de conception assistée par ordinateur. Complètement immergé dans son monde, le cyber-rêveur imagine agir en temps réel sur la réalité elle même. Les transmissions ont fait un tel bond ces dernières années, que les bandes passantes, en optique gonflée à l’erbium ou en ondes digitales, permettent des visites immédiates n'importe où sur la terre et sa banlieue proche. Surfant sur un HyperNet de la force d'un océan numérique, le jeune créateur en action a l’habitude de visiter des conceptions architecturales tout à fait étonnantes. Il pêche les bases de son univers dans le projet de construction d'un site technologique très avancé au code exotique, du genre pyramide, de chez Kheops, avec points-barres, transversales, et arroba central. Cet énigmatique service en ligne au look égyptien comporte très peu d'informations. Totalement désert, il présente des créations graphiques étonnantes, comme une provocation absurde. Celui qui parviendrait à craquer ces conceptions fractales étranges obtiendrait des clés informatiques extraordinaires. Non déclaré, ce défi est à la portée d’une poignée d’informaticiens, pas plus.

Aidée de ces éléments étrangers, une carte du district construit les arborescences sophistiquées que permet le "Super-X-Plan", programme des plus performants qui affiche l’upgrade ultime. En s’ouvrant, chaque logiciel trace des zones précises, connectées entre elles grâce aux liens de l’ordre du Multi-D. Développant ces connections depuis longtemps, ce créateur informatique tente de maîtriser un nouveau monde. Rien de moins ! C’est dire s’il accorde un certain crédit à ses inventions. Mais son tracé de base manque de la précision exceptionnelle prévue dans la conception de son outil numérique. C’est que les calculs de la machine prennent un temps fou, et au prix de l'unité mathématique, Sacha Decoq est forcé d'attendre... Ce qui n’est pas fait pour le calmer. Par contre, si l'affaire qu'il essaye de lancer se met en place, il pourra organiser des opérations digitales beaucoup plus concrètes... Certes, sa cartographie d'un genre nouveau est assez délirante, elle présente des risques de crash digital et autres avatars de dernière minute, mais elle a toute les chances de réussir. Avec sa créativité comme seul atout, en artiste professionnel, Sacha s'immerge dans chacun des logiciels deux à trois fois par jour, depuis six semaines maintenant. Le grand moment est arrivé : dans quelques secondes, il planera au-dessus d'un univers global où chacune de ses compositions fractales sera imbriquée dans les autres. La sensation d'imprimer sa marque en direct sur un environnement très personnel commence déjà à le griser. Il attend cet instant depuis si longtemps, c’est son tour d’en profiter... Ses voyages virtuels font de sa technique un must au sein de son entreprise. Ce n’est pas sans raison que son patron l’envoie régulièrement aux colloques « Virtuel et réel » organisés par le district. Création assistée par ordinateur, échanges en réseaux HyperNet, récolte de données codées, tout est bon à prendre pour sa petite société. La facilité de contact de cet employé modèle du troisième millénaire, tellement flexible, est une arme redoutable. Et on y voit tout le monde à ces rencontres, jusqu'au meilleur cyber-artiste de la fin des années 90, pape des innovations digitales en 3D. Ses créations en ligne impliquant des correspondants anonymes du monde entier ont ouvert la voie à l'imagination créatrice des groupes cyber, à l'époque de l'accès aisé pour tous. C’est fini maintenant, en vieillissant, il vend son talent à l'argent roi. Top "crisis managers" d'une grosse boîte transnationale, la "Osiris Computime.Multi-Com/E.U.", celle du site pyramidal, il syntonise à tout va, même les zones techniques les plus délicates. Si le petit Decoq arrivait à percer ses secrets, quelle richesse pour la Lion Build.Multi-Com/E.U. qui l’emploie. En attendant, ces manifestations attirent dans la capitale fédérale toutes les entreprises de pointe du secteur «applications numériques». Il y a quelques jours, un premier mardi du mois, un nerd un peu fou au look très XXIè, un peu déplacé dans cet amalgame d’exécutifs sans élégance genre siècle dernier, a abordé Sacha très abruptement. Plongé dans la composition d’un générique de télévision interactive, le type compte remplacer les vieilles créations infographiques classiques de la principale émission de divertissement de «La Chaîne Capitale». Le «click trough» commençant à faire son temps, le Multi-D l'intéresse beaucoup. Bref, il a entendu parler de l’invention de Sacha par des amis communs, et aimerait s’en servir, si c’était possible… Le discours allumé de Sacha sur les possibilités de sa nouvelle technologie douce, le fameux software Multi-D, ont eu l’air de marquer ce client peu ordinaire. 

Certes, Sacha Decoq est pressé, mais il compte suivre les conseils de son amateur éclairé qui lui a recommandé de tester sur lui-même les effets du Multi-D avant de l'enregistrer, même en version provisoire. C'est en immersion totale que les effets stroboscopiques des croisements de logiciels peuvent gâcher les possibilités multiples de ces expérimentations, et ça, le grand public ne s’en rendra jamais compte à temps.. Plutôt fier de son invention, Sacha a envoyé à cet Andrachmes un disque digital très puissant, un de ces fameux DCDvi.e, contenant les bases de ses programmes dans un état de développement intermédiaire. S'il s'y connaît vraiment, cet obscur artisan n'a qu'à faire lui-même les corrections dont il parle si facilement. Dans le cas contraire, il se perdra dans les créations de l’amalgame de logiciels « Decoq ». Son chemin pour en sortir risque d’être riche: qu'il lui en fasse part, c'est tout ce que demande le jeune artiste cybernétique pour progresser. Ce ricochet malin lui amènera soit la reconnaissance de ses pairs, soit des tuyaux sur l'évolution de ses combinaisons étonnantes. Il ne sera pas dit qu’une pierre de l'âge cyber ne puisse faire deux coups… C’est la meilleure manière pour un jeune cadre artistique de garder un emploi un tant soit peu durable dans la flexibilité actuelle, celle de ces fameux flexis soumis à rude pression. Grâce à cette méthode un peu déjantée, le jeune informaticien a préparé le terrain numérique avec acharnement. Là, il va tenter de réaliser le véritable survol de toutes les composantes de son oeuvre liées en Multi-D, avec retouches artistiques en temps réel. Très curieux de voir le résultat de ces mélanges informels, il est prêt à tout. La zone de dialogue clignote avec insistance: tout est OK, il n'a plus qu'à cliquer pour rejoindre les arborescences de ses créations fractales. Carrément fébrile, il attrape à deux mains la visière du casque de réalité virtuelle dernier cri posé sur sa tête. Les yeux rivés à l'écran, il se concentre, inspire un grand coup, comme pour une plongée en apnée, et claque brutalement le contact de plastique qui relie les deux parties du casque. Sans peur, il s'immerge dans sonrêve.

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Dans les yeux du voyageur revenant au monde, c’est une incompréhension totale qui se mêle à une terreur vertigineuse. Rivé à son clavier, Sacha n’a que le temps d’en apercevoir le reflet dans la visière… Il la relève aussitôt et enlève brusquement son casque, beaucoup plus vite que d'habitude. Ses mouvements désordonnées ont pas mal bouleversé son espace de travail, et, du bout de son data glove, il parvient tout juste à actionner nerveusement ses commandes. Par réflexe, il se rassemble et d’abord, tente de localiser le bug qui provoque cette rémanence obstinée. Avec cette frénésie épileptique provoquée par de trop longues heures passées à surfer dans ses logiciels délirants, il fait flotter rageusement son univers numérique, comme s'il secouait un petit tamis pour faire tomber l'intrus. Dès que ça l’a calmé, il prend le temps de réfléchir un peu. Il a peut-être importé des virus qu'il n'a pas décelé dans sa construction fractale, via des links indécelables planqués dans les recoins de ses arborescences héloicoïdales. Les gênes qui contruisent son univers, les particules chaotiques étrangères de la «Osiris Computime.Multi-Com/E.U.», les pourvoyeurs de contenu de son site égyptologique, seraient-elles capables de telles pénétrations pirates qui lui procurent ce malaise physique. Ne dit-on pas que l'un des leurs serait à l'origine de l'opéra "Les yeux du labyrinthe" qui devrait être repris sur HyperNet après la grande « première » prévue cette semaine ?  Quoiqu’il en soit, la réaction immédiate d’un surfeur abattu par la vague qu’il comptait dompter est de détecter ce qui perturbe la représentation imagée du monde qu'il est en train de créer. Et de l'écran à cristaux liquides, c’est bien un animal virtuel qui lui jette un curieux regard à chaque tentative de correction, à moins que l’observateur « neutre » ait atteint les limites de la parano... Animé d'un sentiment de vengeance, il gèle l'image, la réduit à l’état d’icône sans plus aucun danger, et la case dans un coin du moniteur. Il a la nette impression de reprendre le pouvoir sur le monde par ce geste quotidien. Bien, les verrouillages qu'il a combinés devraient être aptes à empêcher quiconque de pénétrer ses fichiers, il commence donc par checker ses programmes croisés. Curieusement, le phénomène se produit à l'intersection de quatre zones de sa cité idéale: le parc/zoo, le secteur rénové Delta, limite du ghetto immigré, et l'ancienne zone industrielle. La voie de ce carrefour étrange pourrait être convaincante mais elle n'a aucune logique linéaire. Trop peu d'éléments à introduire dans un programme d’investigation... A ce stade, n’importe quel chercheur ne pourrait tirer que des plans sur la comète. A tout hasard, Sacha Decoq lance un antivirus sur les points de croisement qui balisent ses hyperliens. Sait-on jamais…

Son esprit tourne à vide et ça l’énerve. Finalement, il retournerait bien affronter l'avatar, pendant que son logiciel scanne les codes informatiques. Mais comme sa machine, il manque de données. Sans ces précieuses infos, il n'a pas vraiment le temps d'explorer ce genre d'univers cachés complètement fous qui perturbent ses programmes industriels. Bien sûr, il les connaît, comme tout le monde il a entendu parler de métamondes numériques et autres nets libres, mais les modes de liaison pour ces explorations-là demandent plus que du temps. Il faut du courage, et des moyens colossaux qu'il ne possède pas. Cette fois, c’est pour lui, et il y a plus urgent : s'accrocher, corriger le bug et éliminer l’intrus. Première piste à explorer : les échanges avec d'autres bureaux de conception assistée par ordinateur via HyperNet, source de pollution constante. D’ailleurs, toutes les connexions à ce réseau ultra performant sont minutieusement contrôlées par la comptabilité de la petite société pour laquelle il travaille, la Lion Build.Multi-Com/E.U. Déjà, son escapade pirate dans le mystérieux site de type antique est une entorse à l’éthique qui peut lui coûter sa place, même s'il s'y enrichit énormément. Alors, traquer la bête digitale, il n’y pense même pas. Il n’a qu’à l’expulser de son district de rêve, c’est tout ! Certes, pour les transferts professionnels il est couvert, il a une autorisation ferme, mais il a pris quelques risques. Les "cybertouristes" qu’il a accueilli dans son ébauche de cité virtuelle, des architectes interactifs paraît-il, lui ont ouvert les yeux sur quelques points faibles de son projet. Les échanges qu'il a eu avec eux par vagues numériques à la vitesse des électrons, ont tant fait évoluer ses plans qu'il a réussi à convaincre ses supérieurs de leur intérêt réel, malgré le coût. Ce genre de création presque collective recèle bien des dangers, la protection des données n'est pas tout à fait assurée, les codes sources ne sont pas des plus clairs, sans parler des droits... Et de ses correspondants, il ne connaît que les codes ! Si quelque chose devait déraper, il ne pourra pas les retrouver, surtout s’ils sont situés en dehors du district. Et s'il a transféré le virus qu’il vient de découvrir, il devrait prévenir tout le monde, à commencer par cet artiste de la télévision, créateur de génériques Multi-D. Mais un peu inconsciemment, ça l'amuse d'imaginer ce cauchemar sur une chaîne de télévision familiale... Sacha Decoq aime vivre dangereusement tant que c'est virtuel.

Malheureusement pour son employeur, ces navigations plutôt limites ne sont possible qu'à partir des ordinateurs très performants de son bureau, depuis la catastrophe spatiale de 17. Il y a bientôt treize ans, la ceinture de satellite en orbite basse censée assurer la démocratisation du réseau a explosé, et les prix des connexions ont connu une élévation exponentielle. Devant les pertes subies chiffrées à plus de neufs zéros, plus aucun industriel n'a osé se lancer dans ce type de projet fou, cher à la fin du vingtième siècle. Rendu possible par cette technologie à risque de satellites planant à quelques centaines de kilomètres de la terre à peine, le rêve ultime de donner à tous un accès aux réseaux informatiques a été englouti par des pertes financières colossales. Toutes puissantes qu'elles soient, les lignes actuelles ne sont plus à la portée du particulier, à moins qu'il ne soit richissime, ou très soutenu politiquement. De chez soi, il ne reste que l'accès à un réseau faiblard par de vieilles lignes datant du début du siècle, à peine modernisées. Les câbles de cuivre n’ont été interconnectés par fibres optiques que dans certains quartiers à la rentabilité assurée, tandis que les nouvelles antennes satellites de réception directe privées sont possédées par une fourchette de population située dans un réseau de classes sociales assez favorisées. Si les assiettes spatiales actuelles sont aussi puissantes qu’elles sont chères, les mêmes avantages et d'autres encore sont proposés par le câble qui a repris tous ses droits, sans aucune vaisselle digitale, juste quelques décodeurs miniaturisés. Quant au numérique hertzien à peine plus encombrant dans un salon, il propose un "digest" des services disponibles ailleurs tout à fait gratuitement, hormis quelques frais d'installations très minimes. Selon leur équipement, outre les conversations parlées avec l’image de l’interlocuteur, celles prévues par le service minimum, les cybers amateurs peuvent toujours s'échanger des mails tant qu’ils comportent la mention obligatoire de leur origine, «Conurb@Multi.Com/E.U.». Mais leurs attachements permettent des volumes videos et autres joyeusetés dont aurait rêvé n'importe quel adepte du "chat" du XXè. On ne parle plus de charger des images et des sons comme avant le cataclysme, mais de visionner des programmes de toutes sortes en temps réel, le décalage se mesurant en quelques nanosecondes à peine. Cette vitesse commerciale, tout à fait suffisante pour la majorité des utilisateurs, permet aussi les conversations en ligne à plusieurs, par écrit, par la voix, et par l'image, cette dernière étant de moins en moins saccadée. Comme à l'époque antédiluvienne du premier Internet, ces contacts se font au prix coûtant de la connexion au cyberphone local via les portails d'"access providers" semi-publics, mis en place par des politiciens locaux pour garder l'illusion d'un contrôle sur les réseaux privés. 

De nombreuses bannières animées de publicités locales multicolores circulent dans cette toile: au nombre de messages que Sacha subit ces jours ci, les annonceurs en vue de cette fin d'année sont "Arpel's Fashion" pour le secteur mode, et ElegaN.C., le fournisseur d'énergie du district. Leurs apports financiers doivent servir à payer le service minimum imposé dans les années 90, lors de la privatisation des réseaux public par des hommes politiques d'un libéralisme pragmatique assez peu progressiste. En tout cas, pas moyen d’y échapper. Sacha a bien tenté de dévier ces intrus, mais l’accès aux fonctions évoluées du cyberphone lui a immédiatement été coupé. Il a très vite rétabli le contact pour rester en ligne. Par contre, d’autres possibilités qui couvriraient le reste du monde sont d’un accès techniquement plus difficile, et plutôt hors de prix ! On peut contacter son fournisseur pour tout ce qui est devis personnalisés, demandes d'autorisation et modalités d'accès, mais peu en obtiennent. Tandis que les sites underground, artistiques, ou délirants, s'ils existent encore, sont tellement difficile à atteindre que seuls des techniciens éprouvés peuvent les atteindre sans bugger leurs machines. Pour éviter les portails classiques trop surveillées, il faut connaître, ou trouver, les codes qui donnent les clés. Dans ce NeTlight, reconstitution artificielle du net de la fin des années 90, un équilibre économique précaire a été trouvé. N’en déplaise aux esprit forts, ses concepteurs n’ont pas choisi son nom pour le sens «léger» de "light" mais pour celui de «lumière», et, en association avec "to", de «tomber par hasard sur quelque chose d’intéressant»… Ces contractions très rentables en terme de marketing sont assez convaincante pour qu'on arrive à vendre ce réseau comme une mine d'or aux derniers consommateurs émerveillés. Un protocole informatique mis en place dans l'après 17 permet un relais total des services interactifs de la télévision numérique, nettement plus performante et mieux contrôlée. Très efficace, ce «Reel Motion Pix» qui renforce l’aura de cette pauvre toile. Le petit génie qui a mis au point ce logiciel capable de traduire pratiquement tous les systèmes de programmation audiovisuelle pour les introduire sur NeTlight sans coûts supplémentaire a fait un carton commercial d’enfer. S’il en a les moyens, n’importe quel portail peut livrer au grand public de nombreuses chaînes de télévision en direct sur tout les systèmes de réception. La situation de ce web sans forme ni fond est économiquement cadrée, juste assez pour qu’aucun élément subjectif ne vienne brouiller sa lente stagnation. Et surtout, vu les possibilités nettement réduites de copies ou d'introductions de programmes personnels, le piratage est largement sous contrôle. La séparation en HyperNet professionnel et NeTlight grand public permet un réseau pacifié, nécessaire aux transactions financières de bon aloi qui enrichissent encore les banques, les opérateurs télécoms, et leurs actionnaires de référence. 

Mais pour les passionnés, ce réseau limité est une aberration qui relève du piège grossier. Depuis le remplacement des navigateurs libres par des chiens de garde aux intersections de ce maillage mondial, l'illusion de modernité qu'il présente est une insulte à l'intelligence cybernétique qui se développe parallèlement en ce début de millénaire. Pour avoir accès à l’HyperNet surmultiplié issu d'un de ces si beaux projets de l'an 2000, le "data grid", les tribus cyber n'ont pas tellement le choix.. Soit elles s'en passent, soit elles s'assimilent à une entreprise à titre individuel, et ne se servent des technologies industrielles qu'à des fins professionnelles. Sans les possibilités de stockage hors de portée des petits budgets, la créativité informatique est totalement soumise. De toute façon, tout autre accès à ce réseau, copies, locations ou leasing, sont strictement limités et contrôlés, en un mot, illégaux. Et elle ne marche pas si bien, cette toile: depuis quelques temps, des parasites très puissants la brouillent, de plus en plus souvent. Alors si comme Sacha, certains ont des accords tacites un peu particulier avec leurs entreprises et peuvent s’offrir ce qu'ils considèrent comme des heures supplémentaires en échange du plaisir de cette navigation de haut luxe, c’est à leurs risques. Depuis la réduction généralisée du temps de travail, heures et supplémentaires sont des mots qui ne vont plus très bien ensemble. Le terme «complémentaire» dans le sens de «non-rémunéré» est beaucoup plus employé. Certes quelques avantages sont octroyés aux flexis qui les demandent, ou les prennent… Tant que les URL auxquelles le jeune informaticien s'adresse restent dans le milieu de la construction, les factures très élevées des connexions, hors services de proximité, sont justifiables, et même déductibles...

Tout a coup, l'attention de l'opérateur en danger est attirée par son logiciel très performant. Une voix métallique le rappelle aux opérations en cours à l'écran. Le défilement des données s’est arrêté et quelques lignes de codes clignotent enfin. Sacha a beau avoir iconisé le problème, cela ne réduit en rien l’agression qu’il subit. Tout juste lui accorde-t-il une certaine reconnaissance. Bien, son programme de sauvegarde a fini par situer des points d'entrées dans son programme de CAO amélioré. Le premier élément qui apparaît est une adresse «extra-fédérale» qui passe par les îles Tongas. Tout va bien, quelques Maoris sont encore connectés, malgré la disparition de la plupart des îles de leur archipel d’origine, la montée des eaux... Mais les informations ont beau traverser les océans, l'origine exacte en reste assez floue. Dans l'hyper toile informatique mondiale, elle peut être très proche. Il reste à Sacha à la trouver, et cette recherche là risque d’être fastidieuse. Avec une violence frénétique, il frappe le clavier, cherchant à déchiffrer les codes qui défilent à toute allure. S'il a importé un virus, il a d’autres effets étranges : entre les signes mathématiques ésotériques qui s'affichent, se glissent d’étranges hiéroglyphes numériques. Un peu perdu, le jeune informaticien aux yeux brillants découvre des codes mystérieux. 

Un «/Ln.a» apparaît à chaque intersection des programmes qui guident son arborescence. C’est cette perturbation qui provoque la véritable dérive informatique à laquelle il assiste. Mais cette dérive ne veut rien dire, à moins d’envisager le problème sous l’angle du transfert de données... La traduction d’un système à un autre provoque parfois de mystérieux aléas, c’est bien connu ! Or sa technique Multi-D implique obligatoirement le croisement de logiciels, et leurs translations ouvrent la voie à ce type de bug. Comme dans les carrefours dangereux, en cas d’accident, si les contacts manquent de subtilité, ils peuvent provoquer des charges négatives explosives. Avec la prudence d’un démineur, de fil en aiguille, il  surfe sur sa toile grossière, d'une interaction à l'autre, et quand il le peut, corrige les inversions de langages informatiques dues à ces transferts sauvages. Peu à peu, les codes de sa machine reprennent une apparence normale. C’est une de ses clés de base, «lion.build/X-plan» qui, non contente d’afficher le code étranger «/Ln.a», se transforme alternativement en «Fly/Lady.bird» ou «MAC/bet.H», quand il essaye de la corriger. Dès qu’elles se mélangent, ces perturbations donnent ensemble plus d'interférences, comme si le gouvernail de son logiciel explorateur perdait le contrôle. Sacha refuse de perdre les pédales, il efface imperturbablement chaque erreur, et retranscrit de force ses clés en langage correct. Là, il bifurque vers un élément intéressant : ces codes structurés n’ont pas la même origine que le virus «/Ln.a» et ses graphismes déjantés. Autant celui-ci semble rivé aux liens en ligne, véritable sangsue virale indéboulonnable, autant ces codes apparaissent dans ses propres codes sources. Ils viennent de l’intérieur, via l’intranet de l’entreprise. Un des points d'entrée, le plus récent, vient de chez lui, mais par un réseau externe. Ces deux espions virtuels qui ont l’air de n'en former qu'un pourraient provoquer le fantôme obsédant, par interférence ondulatoire. Il suffit d'un rien pour que son monde virtuel, de rêve, se transforme en cauchemar. 

Sacha a perdu assez de temps aujourd'hui. Plutôt que de se vautrer dans les délices de son Multi-D, il en est réduit à tenter de résoudre ces complications numériques. Il a mal aux yeux, il est crevé... et à la bourre, comme d’habitude... L'informatique est magique quand elle marche, mais malgré près d'un siècle d'existence, elle est toujours aussi aléatoire. Il faut tout vérifier en permanence. Un élément mal placé peut bloquer toute une procédure et disjoncter les machines. On a beau dire que les programmes de surveillance HyperNet sont censés protéger les données, ce n'est pas encore tout à fait au point. Il se promet de débusquer ces visiteurs clandestins au plus tôt. Les pistes sont étranges, mais en décryptant les codes inconnus, il devrait y arriver, s’il en a les moyens, et le temps... Devant l’énormité de la tâche, il la remet à un autre soir, il est déjà très en retard et son rendez-vous n'attendra pas. Un petit chat bleu numérique qu'il insère dans ses programmes chaque fois qu’il a accès à un ordinateur lui fait un clin d'oeil complice. Encore heureux qu'il ait déconnecté la fonction "nourriture à heures fixes" de cet "init", issu du jouet japonais au nom imprononçable qui l'a bercé dans son enfance. Tamagoshi, qui se souvient encore de ce terme barbare, depuis la généralisation des robots domestiques en forme d’animaux ? Pourtant, depuis l’énorme succès de la version portable, plusieurs sociétés se sont disputées le brevet de la version réseau de ces êtres virtuels, programmés comme s’ils étaient vivants. Située dans l’océan indien, une ancienne compagnie sous-traitante des fabricants du fameux jouet a décroché le gros lot. Connaissant parfaitement le mécanisme du succès de ses commanditaires asiatiques, elle a poussé l’humour jusqu’à donner au petit jeu en réseau un nom très proche de la première version: les «T@.Karoshis», impossible de trouver mieux! En japonais, karoshi rappelle à ceux qui l’auraient oublié, le surmenage de la flexibilité à outrance. La signification du mot est assez proche du sens de stress puis, mais, au point de provoquer des suicides, et des morts naturelles, dues, paraît-il, à l’épuisement complet. La tendresse comme remède au surmenage, il suffisait d’y penser ! Le grand public s'en souvient encore, et pas seulement depuis que ce «girls band», "Tribal Pursuit", l'a remis à la mode par son tube "T@.Karoshi girl, in a virtual world", disponible sur les réseaux qui marchent le mieux. 

Comme beaucoup de ceux de son âge, Sacha a gardé une tendresse acharnée pour ces pauvres êtres artificiels. C'est ce qui fait marcher ce hit proposé gratuitement sur tous les portails en échange d'un chargement de "cookies" publicitaires. Mais en ce moment, s'il devait, en plus, penser à nourrir une petite bête numérique planquée dans ses circuits électroniques, il finirait par griller les synapses de ses propres neurones, à la vitesse où il travaille… Le système n'a qu'à composer des animaux sauvages indépendants qui traîneraient seuls dans les labyrinthes du réseau et trouveraient eux-mêmes de quoi se nourrir. Penser en ces termes à la jungle digitale qui découlerait d'un tel jeu amuse beaucoup le jeune artiste. Ces êtres virtuels auraient une faculté de pénétrer les portails les mieux gardés, les murs de feu les plus enflammés… Son machin étranger pourrait bien être issu de telles expériences de génétique informatique mal maîtrisées. Fataliste, il laisse tourner sa machine qui fera seule les derniers ajustements en affichant les points de code défaillants. Puis il file à toute allure, sans oublier de passer le blouson lumineux qui le transforme en "Techno-Cat" à la sortie des bureaux. Il passe les lunettes polarisantes qui le protègent de la lumière du jour, même quand le soir tombe. Elles font tellement de bien à ses yeux fatigués… Ce petit gadget est absolument génial ! Heureusement qu’il l'a dégoté sous le manteau, il n'y a pas longtemps, quand ses yeux ont commencé à faiblir légèrement. Il peut changer les images des verres à volonté, ce qui lui donne l'impression de se mouvoir dans son univers propre, protégé par des filtres colorés. Il n’y a qu’à importer la programmation de ses visions fractales via un ordinateur bien chargé. Comme tous ceux qui y goûtent, il ne peut plus s'en passer, si bien que cette version portable dérivée des casques virtuels a été interdite par les instances fédérales de santé publique, sous prétexte de défauts de fabrication dangereux. Heureusement que les voitures à essence, même les anciens modèles, n'ont pas encore été interdites, elles. En fonçant, il peut encore arriver à temps et il est prêt à relever le défi : il va faire rugir son moteur ! À aucun prix il ne tient à rater son rendez-vous avec la collègue qui lui plaît tant : il a réussi à inviter cette créature de rêve à l'enregistrement de l'émission de télévision où son Multi-D compose les effets spéciaux... Il compte l'emmener ensuite au vernissage mondain d'une exposition animale sauvage ultra-décalée où tout est possible, avec un peu de doigté.


19:30
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22:00
Perdus, des yeux félins cherchent une issue dans la pénombre. Le reflet d’une lumière bleue les éclaire. Aucun doute, c'est une ouverture. L'oeil en forme d'amande repère la faille. Le regard brillant, l’animal étrange y passe sa petite tête en triangle et parcourt l'horizon. Tous les sens à l'affût, museau frémissant, moustaches vibrantes, il toise le filin qui arrime solidement le cargo qui le porte. Son nouveau port d'attache se situe sous le crachin glacial d'une mer du nord qui baigne tristement une métropole occidentale décatie. Fraîchement arrivé d’un ailleurs virtuel, l'attention rivée aux eaux boueuses, l’entité sauvage se glisse furtivement sur le câble. Chacun des gestes du petit funambule qui avance à pas comptés est un défi à l'équilibre.  L'eau ne le tente pas outre mesure, mais cette eau là n'en a que le nom. Il ne tient surtout pas à rencontrer les hydrocarbures qui en font une mer de mercure. Un navire peut y flotter mais un être vivant ne survivrait pas à ce contact. Mettre griffe à terre est la seule chose qui compte. Glacé, les poils hérissés, il remue furieusement la queue: il est en territoire ennemi sur ce môle humide éclaboussé de lumière blanche. Ici, la nuit est un jour perpétuel d’où les halogènes puissants chassent impitoyablement toutes formes d'ombres. Mais l'instinct du fauve les retrouve où qu'elles se cachent. Il dilate ses pupilles pour déjouer ces lueurs envahissantes. Disparaissant facilement dans les lambeaux de nuit rescapés de cette traque lumineuse, son pelage argenté se confond avec un léger gris, une nuée de brume.

Sur les quais, la faune clandestine n'est pas en odeur de sainteté, surtout si elle n'est pas en règle. Un spécimen d'une espèce de moins en moins rare en fait l'amère expérience. Hagard et effrayé, l'individu a moins de facilité à se confondre avec l'environnement qu’un félin, même s’il est à peine issu des limbes. Perdu, l’homme tourne entre des containers massifs et des grillages tranchants flambant neufs. Ses efforts pour dissimuler sa présence sont pitoyables : son manque de connaissance des règles rend ce nouvel environnement très hostile. Jamais il n'aurait dû écouter la voix du désordre, le bon choix était de suivre ses camarades, quitte à renoncer à sa liberté toute relative. Par fierté ou par peur, il ne l'a pas fait et seul, il dérive dans cet univers industriel ultramoderne, démesuré. L'objectif dont il rêve depuis si longtemps, glisser entre les mailles, lui paraît hors d'atteinte…  Ce n'est pas ce soir qu'il passera cette maudite frontière qu'il aperçoit au delà du fanal tournoyant qui éclaire le vieux port, sa terre promise. Dans le noir, il court à perdre haleine d'un coin obscur à un autre et heurte des obstacles qui le blessent. L'odeur du sang flotte dans la nuit. Tout à coup quelque chose s'approche, comme un souffle brûlant. Sans savoir ce qu’il devrait affronter, le reclus fuit au hasard vers la tache de lumière rouge du phare qui le guide encore. Personne ne le suit, les douaniers ne sont pas de sortie par ce temps... En bordure d'un halo d'éclairage bleuté, il s'éloigne le plus vite possible de cette zone effrayante. Une prudence extrême serait sa seule arme, et pourtant, il court en biais, sans regarder, le plus vite possible… Dans sa précipitation, il ne voit pas un grillage : le choc est rude. Il n’a pas le temps de réagir, un coup de griffe brutal l'en empêche. Meurtri dans sa chair, il tente d'escalader le treillis mais une nouvelle attaque le frappe dans le dos. Il hurle sans plus aucune précaution, tout en essayant désespérément de grimper vers le salut… Mais c’est trop tard, les coups et les morsures pleuvent, de plus en plus douloureux. Il doit se rendre à l’évidence, c’est bien le rouge de son sang qu’il voit se mêler à la bruine. Avec de grands gestes désordonnés, il tombe en arrière et sa chute lui paraît interminable. Le mal qu'on lui fait décuple ses sensations morbides : le contact avec le sol détrempé est proprement mortel. Ses yeux exorbités, images même d'une terreur absolue, rencontrent l'inimaginable. Immense, une griffe de cauchemar s'abat sur ce visage effrayé. Les chairs sont arrachées sans ménagements et le sang gicle, dans toute sa splendeur rubiconde. Le dépeçage de cette curée carnivore ne s’achève qu'avec la disparition de toute forme humaine. Sanglants, des os mis à nus brillent sous le crachin, désolés.

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