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décembre 2029 - 20:30
--King of the beasts will rock the place ... Une ovation s'élève de la foule en délire qui n'avait pas encore reconnu le tube de l'hiver dans son remix “live”. Le clip qui a remplacé à l'écran l’image d’introduction, une archive toute griffée tournée à l'époque, a bien mis la puce à l'oreille de quelques spécialistes... C’est le "cover" d'un succès des années 80, un titre commis par un des groupes punks les plus politiques de la scène londonienne à la fin des heighties, "Rock the casbah" ! Mais l'air des Clash est pratiquement méconnaissable. Dans ce mixage inédit, le grand public n'y voit que du feu, il ne connaît que cette version sortie il y a peu par ce groupe hybride en concert ce soir, association momentanée de musiciens improbables. La chanteuse noire au look si mystérieux a quitté l’énergie "trash skunk" de son groupe de "clit rock" en plein succès pour ce "Can you trust" tour, une courte tournée des clubs. Influencés par un DJ au style très pointu, des musiciens jamaïcains issus de la métropole occidentale la moins décatie, « London's not burning yet», ont renoué avec un rock des plus basiques. Pour le moment, ils laissent de côté leurs expériences de fusion néo-rap et musique orientale inspirées des "World wide Banghra" et autres "Fun-Da-Mental" des nineties. Cette reprise détournée d'un titre historique par cette réunion détrimentale est devenue un tube planétaire, soutenu par les plus grands indépendants de l'industrie du disque. Dans le district, c’est un label libre du nom de "Cat's Addiction" qui a obtenu l'exclusivité du titre, hors droits TV. Ce parrainage prestigieux permet de diffuser à l'écran les images vivantes du groupe mythique des eighties, comme s'il n'avait jamais quitté la scène, jamais été oubliés. Treize minutes de pure magie musicale suivent l'intro tonitruante: construction rythmique parfaite, influences mélangées richement dentelées, solos instrumentaux libres et sauvages. Subjuguée, l'audience suit ces développements musicaux avec un intérêt mêlé de transe extasiée, pas moins. Tout doucement, le mouvement prend le public qui s'emporte, pour finir par danser furieusement, entraîné par les fans les plus acharnés. Disséminés, ces fans remuent la foule par cercles concentriques, comme s’ils noyautaient une assemblée informelle… Ce remue ménage apporte aux musiciens une énergie supplémentaire, qu'ils rendent volontiers en riffs et accords dynamiques sans fin. Complètement dans le rythme, un de ces fans rejoindrait volontiers cette vibration artistique infinie, si rare. Mais il se sent trop seul, les spectateurs les plus proches ne décollent pas vraiment. Pourtant, dans ce petit groupe, les organisateurs du concert observent l’évolution de leur espace avec un certain plaisir. Ils ont obtenu ce concert dans leur salle, le "Chenil Culture", malgré la concurrence des lieux alternatifs les plus actifs. Leur contact privilégié avec le management international leur a permis de court-circuiter le petit label local. Ils pensaient bien créer un événement en provoquant cette rencontre, mais ils sont tout de même surpris par l'ampleur du délire généralisé. Pas tout à fait dépassés, mais heureux, leur pari est réussi. Bien entendu, les chiens présents dans ce bâtiment avant sa réaffectation n'auraient sans doute pas supporté ces sons extrêmes, qui approchent l'infrason et l'ultrason de chaque côté du spectre. Mais depuis l'incendie fatal qui a détruit l'abattoir voisin, et l'évacuation improvisée des canidés réfugiés ici, on n’a pas jugé bon de rouvrir un chenil public. De toute façon, vu l’état de dégénérescence génétique de ces bêtes issues de plus de trente ans de mode molossoïde, il n’était presque plus possible de gérer un tel abri. Trop d’inconscients se sont débarrassé de leur animal dangereux dès que la mode est passée. Au fond, le problème s’est déplacé si “naturellement” que peu de demandes sont apparues pour le ressusciter, tout le monde s’en est désintéressé. Un groupe de très jeunes gens affiliés à un parti progressiste ont alors décidé de suivre l'exemple d'animateurs culturels de l'ancienne génération qui investissaient des lieux improbables avant de disparaître. De haute lutte, ils ont réussi à convaincre les responsables du parti de transformer cet ancien chenil en salle culturelle polyvalente. Les autorités qui ont fait main basse sur le district ont été beaucoup plus difficile à circonvenir. Avant de leur accorder la précieuse autorisation, on leur a parachuté un directeur humaniste très classique, mais des plus ouverts. Il les laisse organiser ce type d'événements, si la mission de vitrine officielle des activités culturelles du parti est scrupuleusement remplie. Tant que l'ordre est maintenu, il couvre leur volonté d'ouverture. Ces instances socioculturelles préfèrent tenir en laisse les germes de rébellion, et, si possible, les encadrer. Mais là, la liberté devient sauvage et le couple d’organisateur aux noms composés craint un peu la suite. Pourtant, Paul-Jean et Pierre-Henri se laisseraient bien aller à cette danse endiablée... S'il n'y avait les représentants de la presse musicale autour d'eux, ils danseraient déjà. Mais ils ont un rôle à tenir et hésitent un peu. Leur petite meute médiatique est assez disparate, presqu'hétéroclite. Tendance "people", des plumitifs jeunes-vieux suivent les évolutions musicales rebelles depuis plus de trente ans. Des animatrices d'antenne, créatures plus ou moins célèbres, côtoient de très jeunes loups, déjà producteurs de télévision malgré leur âge, à l'affût du moindre coup. Des programmateurs de salles de concerts, de radio numériques ou de sites commerciaux essayent, eux, de se tenir au courant des dernières tendances... Fan absolu, Benn Hendrix ne connaît pratiquement personne dans ce milieu de la "presse musicale", mais il connaît sa férocité, et il sait parfaitement qu'aucun d'entre eux ne se laissera aller... Ce ne seront que critiques acerbes et féroces envers cette foule aux réactions si primitives. Du bout des lèvres, certains concéderont qu'il se passe quelque chose, pour une fois... Dans ce groupe cynique, Benn finit par repérer une ébauche de mouvement chez une grande fille rousse. Leurs regards se croisent, provoquant un léger sourire, tandis que deux paires d’yeux bleus commencent à se souder. Comme libérée, cette privilégiée ose enfin danser franchement sur la musique échevelée de ce concert extraordinaire, détonnant un peu dans le groupe. Ne se sentant plus seuls, les organisateurs se laissent un peu aller et la troupe suit, cahin-caha. Seul un individu aux yeux délavés, la chevelure albinos coupée ras, se donne un air glacé sans daigner bouger. Il glisse un mot à l'oreille de la rouquine en fixant Benn. La réponse de celle qui a osé est très courte, sèche même : elle éclate de rire et s'éloigne gracieusement du type, disloquant le groupe qui s'égaie. Sous le regard bleu du blond, Benn s'approche de celle qui danse seule et, sans résistance de sa part, prolonge ces premiers contacts prometteurs. Préludes à un très long “King of the Beasts”, variation d'un "Rock the Casbah" revisité avec bonheur. -Can you trust King of the Beasts ? Comme lors d'un orgasme simulé, ce cri désespéré achève trop tôt le morceau phare de la soirée. Subjuguée par cette apothéose inattendue, la foule applaudit, trépigne, hurle son enthousiasme. Dans la foulée, le groupe enchaîne sur un riff de guitare lent. La chanteuse entame un long chant doux en crescendo, jusqu’au refrain, qui explose d’énergie en guitares saturées et rythmiques rapides. La tendance rock du jour est de désirer une douce confiance, et de dénoncer violemment tout ce qui peut l'empêcher. D'où ces morceaux éclatés où les moments forts de poésie accompagnent une musicalité "bluesy", qui alterne sans prévenir avec des hurlements de voix et de guitares soulignés par des rythmes à effets "trash métal" assez “hard”. A se demander comment ces artistes qui visitent les différentes branches de la musique alternative dans le même morceau peuvent mêler tant de violence à tant de douceur. D’ailleurs, désarçonnée, la fille rousse rejoint ce qui reste de la meute médiatique. De toute façon, à la fin du tube, la plupart sont déjà retournés au bar, tandis que d'autres promènent encore leur ennui alentour.
Secoué, il détourne les yeux de la chanteuse hypnotique et croise dans le lointain le regard glacé de l'albinos qui lui donne une chair de poule irradiée. L'ignorant superbement, il sent une présence à ses côtés. Parcourant la foule, son regard s’arrête sur la créature rousse apparue de nulle part, dansant à deux pas de lui. Elle parait aussi concernée que lui par ces paroles. De superficiel et léger, leur contact devient profond et grave. Emerveillé, le nouveau sourire qu'ils échangent enrichit leur proximité d’une complicité à toute épreuve. Mais ce triste morceau s'achève, et sa mélancolie s'éteint, doucement... Ils s'éloignent à regret et se perdent dans la foule. Sûr de la revoir, Benn rejoint les autres instrumentistes de son groupe, pour vivre avec eux la fin de cet excellent concert. Instinctivement sur la même longueur d’onde, les musiciens en herbe avalent à plein poumon cette nouvelle sauvagerie, nettement meilleure que ce qu'ils font. Simplement, ils espèrent avoir les moyens d'atteindre ce niveau… Pendant les morceaux suivants, comme des chiens fous, ils s’incrustent au premier rang pour s'éclater avec l’inconscience de ceux qui dansent avec les loups sans risque de se faire dévorer. Se sentant admis dans un univers proche du leur, ils suivent en détail l'art musical des meilleurs musiciens du moment. Les quelques spectateurs qui les ont vus sous le chapiteau un peu plus tôt s'imaginent sans doute qu'ils cherchent à enrichir leur répertoire à partir de ce qu'ils entendent: des loups hurlant à la lune inspirant de jeunes chiens fous, quoi de plus naturel… De toute façon, ceux qui suivent apprécient les textes des compos qui précisent au fur et à mesure les intentions de la petite meute artistique sur scène, comme si leur "track list" était destiné à déstabiliser l’auditoire. Le sens poétique des paroles projetées sur l'écran plasma est reflété par une banque d'image qu'un "Virtual Jockey", synchrone, anime artistiquement. Son écran est le plus grand disponible à l’heure actuelle, il l’a obtenu en démonstration pour cette tournée mondiale. Il est le premier à pouvoir en exploiter toutes les possibilités et il se déchaîne, cet @ Andrachmes, si connu paraît-il... Il lance, au ralenti, la séquence d'une explosion de citernes désaffectées qui se reflète dans des axes inattendus. Les images les plus impressionnantes sont celles, en gros plan, d’immenses flammes dessinant des arabesques chaotiques d'une profondeur graphique étourdissante. Dans cette simultanéité ultra technologique, l’homme à la tête de chacal s’impose sur tous les écrans, dans toutes ses dimensions, tandis qu’une question écrite est démultipliée par les effets digitaux couplés aux lasers liquides de la dernière génération. Chaque spectateur voit tourner “la” question multicolore autour de lui, "flying logo" hypnotique qui fait perdre le sens commun. Techniquement, c’est comme un concert d’éternité qui s’envole vers l’infini, essence d'une multiphonie démultipliée par une technologie de "Vaudoux Blasters" plus vraie que nature. La créature mystérieuse profite de ces failles pour poser sa fameuse question de confiance qui lance un court métrage numérique à l’écran, réalisé par le "Virtual Jockey" le plus fou du moment. Malgré son cri extrême, elle arrive à placer une douceur infinie dans sa voix, avant qu'elle ne se noie dans la nuée d’échos d’un long break instrumental “Acide-Jungle” accompagnant le clip..-Can you trust anyone ? *
En plein délire, un rocker très usé, au look le plus pur, tombe à genoux en dansant au pied d'une jeune présentatrice TV vaguement célèbre. Il lui fait une de ces déclarations poétiques: il va composer un titre à sa gloire, qu'il appellera "Patti d'Abelle, Lady TV". Amusée, la jeune femme assure qu'elle l'invitera dans sa prochaine émission, dès la sortie de ce futur tube, si elle arrive à trouver un producteur qui veuille bien d’elle. Aux aguets, Benn ne perd pas une miette de ce discours semi-mondain très énervant. C’est qu’il a repéré sa danseuse flamboyante en conversation avec une de ses amies. Et cette amie, il la connaît ! Sa mémoire entame un morphing rapide des milliers de souvenirs enfouis dans ses méandres pour mettre un nom sur ce visage. Il y a si longtemps... La copine dont il cherche l'identité sort du bar VIP et rejoint un petit programmateur qui sévit sous le nom d’Al Doberies, celui qui écrit des chansons, paraît-il. Le "Band" de Benn lui a proposé d'écrire pour eux, mais ils ne sont pas assez connus à son goût. Benn cille un peu, pourvu que ça ne complique pas son approche... Son morphing mental touche à sa fin: la fille s’appelle Sybille... Sybille Delft... Elle le regarde, et ce sourire jovial, et ce teint de porcelaine, encadrés par de long cheveux noirs ne lui laissent aucun doute. Sybille était régisseur de spectacle, il y a quelques années. Ils ont travaillé ensemble sur quelques captation de concerts underground pour une télé numérique du district, « La Chaîne Capitale » . C’était bien avant que Benn devienne décorateur à l'opéra. Là, il est une peu sur la brèche. Demain, il met la dernière main à l'opéra "Les yeux du labyrinthe" dont il a conçu la scénographie. Quant à elle, elle a complètement quitté le secteur pour finir animatrice de la fréquence jeune de la radio numérique fédérale, où elle tient une émission nocturne branchée sur le rock de ces années 30 qui s’approchent à grand pas. Benn lui a toujours dit que sa voix la sortirait très vite du métier de régisseur. Le contact s'établit immédiatement, et ils vivent ensemble le grand final multiphonique, toujours plus lumineux. -So what, about King of the Beasts ? Le dernier cri de la chanteuse aux yeux de loup fait froid dans le dos. D'un même mouvement, les instruments achèvent leur crescendo, et imposent un silence impressionnant, puis, mais le noir... Tout à coup, la salle se défrise et c’est une nouvelle explosion qui éclate en délire, plus puissante encore, si c’est possible. Mais cette fois, c'est la fin, le groupe ne reviendra plus. Après de longues vagues hésitantes, les applaudissements tarissent doucement. Les lumières de service se rallument et le public commence a refluer vers la sortie, sauf quelques groupes de fans absolus qui continuent à scander leur admiration, rythmant leur atterrissage après un tel moment de bonheur hystérique. Dans le flot, Benn et Sybille restent en place, formant un îlot de sourire dans cette cohorte résignée. Entre eux, les souvenirs de galère font l'objet de plaisanteries complices et les échanges fusent... Il paraît que Leklee, ce décorateur à la noix qui a failli couler la dernière émission qu'ils ont faite ensemble sévit toujours. Il se serait acoquiné avec le milieux arty ultra pointu, genre Andrachmes, qu'on ne voit plus beaucoup ces temps-ci, Lelord et consorts, pour faire de la variété interactive prétexte à la vente en ligne. « Mascarade » ! Un titre comme ça, ça ne s’invente pas... Ensemble, ils plaignent le jeune réalisateur qui a dû être forcé d’accepter ses conditions... Hilare, la jeune fille invite son complice à prendre un verre avec ses amis, au bar VIP, et Benn peut enfin accompagner sa nouvelle complice à l'intérieur de la petite pièce aménagée en espace privé. Le journaliste de la presse “people”, le "jeune-vieux" un peu chauve, se vante de ses interviews récentes les plus branchées. C'est à celui qui aligne le nom le plus connu... A ce jeu, les représentants des grands media pensent avoir une longueur d'avance, mais les petits réseaux NeTlight crypto-pointus peuvent leur en remontrer.Dans une certaine indifférence, Sybille présente son copain à la cantonade, un ancien collègue… Nadia retrouve le beau sourire que Benn lui connaît déjà. Fatiguée par les déclarations oiseuses des plus câblés des importuns, elle a failli le perdre, ce sourire. Heureusement, ses yeux croisent à nouveau ceux de Benn... L'air de rien, ce sont deux êtres qui se regardent franchement... -Je suis Benn...
Comme si elle sortait enfin d'une longue léthargie, Nadia relève sa chevelure rousse. Charmé par ce geste gracieux qu'il l'a vu faire plusieurs fois pendant leur danse complice, Benn la distrait des conversations semi-professionnelles ambiantes par des remarques caustiques qui font mouche. Amusée par ces ruptures d'échanges mondains, étonnée même, la jeune femme fait une petite place près d'elle à ce type qui apparaît de nulle part. Elle n'en entend pas tous les jours, de ces non-sens destroy qui cassent les discours stéréotypés des intermédiaires de la création, qui l’ennuient tellement. C’est un fou rire complice qui prend au dépourvu ce couple improbable. Quelqu'un se plaît à insister sur le privilège d’être invité à tous ces concerts, quels que soient leur style. Au fond, peu importe le genre de musique, pourvu qu'on y soit vu. Devant l'éclat de rire irrépressible des tourtereaux qui s'ignorent, cet esprit cynique mal à l’aise se rétracte. Ce rire trop bruyant l'amène à convenir que l'événement du jour mérite qu'on s'y arrête. Soutenu par Nadia, Benn ne se tient plus, et il fait très fort. Entre deux rafales d'hilarité complice, par fines touches, il amène la pensée unique de cette meute médiatique prête à suivre toute piste dominante, à reconnaître l'originalité du set de ces musiciens peu communs. A l'instar de Sybille Delft, ceux qui comptent laissent parler cet inconnu providentiel. Vu le succès public, ils n’ont rien à ajouter... Distraite, Patti d'Abelle ne sait pas très bien quel camp choisir. Entreprise par le rocker pur et dur complètement défoncé qui insiste lourdement pour sa chanson, l'animatrice tente de lui expliquer sèchement qu'elle ne devrait pas être là... Si elle avait réussi son casting, elle serait en train de présenter l'émission phare du réveillon de sa chaîne, « Mascarade ». Mais l’animateur/producteur, ce maudit Lelord, n'a pas voulu d'elle. Elle est trop bonne, elle lui aurait fait de l'ombre, à ce cabotin. C'est un sujet qui l'obsède ces temps-ci, à la moindre conversation elle en parle à n'importe qui. Elle ne digère vraiment pas son éviction, surtout quand elle pense à celle qui la remplace, une androgyne vulgaire que le management a dégotté au ZOO SOHO. En attendant, elle n’a pas d’émission pour le moment, donc, il peut se brosser, le pseudo-musicien. Malgré ses explications embrouillées, trop agressives sans doute, elle n'arrive pas à se dépêtrer du type fasciné, ni à entrer complètement dans l'espace protégé. Découragé par un agent de la sécurité privée ultra-sponsorisée qui le connaît bien, le barjo se décide enfin à disparaître. Dans le mouvement, Benn aperçoit le regard délavé de l'albinos dans la file de sortie. Nadia ne l'a pas vu, et il n'a pas essayé de la rejoindre, ni d'entrer au "VIP Room". Plutôt ennuyeuse, cette courte vision est effacée par l'arrivée de la chanteuse vedette accompagnée de son bassiste. Très fiers, les organisateurs les présentent à la cantonade, inaugurant le petit cocktail improvisé qu’ils ont préparé. Grâce à l’accueil public, c’est une véritable faveur qu’ils obtiennent de ces “stars” en début de tournée. Là, les musiciens ne sont pas encore fatigué, et une telle réussite s’arrose franchement. Surtout si la prestation télé qu’on leur a vaguement annoncée est annulée. Immédiatement, la chanteuse vedette est entourée d'une foule d'admirateurs et de flatteurs, tandis que le bassiste s'approche de Benn. Il l’a repéré tout à l’heure, ce gamin qui cherchait à décrypter ses gestes pendant le concert. Sans honte, Benn avoue ses regards insistants. Simplement, il est un admirateur sans bornes des racines de leur musique métissée. Bassiste lui même, il s’est produit ce soir sous le chapiteau, avec son “band” en devenir. Avec beaucoup de sympathie, l’artiste lui tend la main pour que Benn la frappe, ce qu'il fait illico. Puis il tend la sienne, pour que l'autre en fasse autant. Ils se serrent les doigts, naturellement, complices en musique, mieux, frères d'un soir- Brothers. Après ce petit rituel afro, le musicien black critique gentiment sa chanteuse qui fait son métier de R.P. Les relations publiques, c'est pour elle, même si elle n'aime pas ça. Ils s'amusent beaucoup des ronds de jambes autour d'elle, tandis que, complice du nouveau couple, l’autre traduit ce qu'elle est en train d'expliquer. Dans sa musique, leur groupe retransmet les sons qu'il intègre. Aux carrefours de leur mégalopole, sortant de partout, fenêtres, bars, “Vaudoux Blasters” à mémoire intégrée, ils entendent des mélanges de musiques invraisemblables, des mixages aux combinaisons improbables... Des sons urbains de toute sorte les charment, les inspirent, ou les agressent, et c'est ce mélange qui donne la douceur ou la fureur de leur musique: ce qu'ils vivent au quotidien. Leur structure rock est suffisamment élastique pour intégrer des variantes infinies, et non seulement il les apprécie, mais il les aime profondément...Intéressé par Benn, le producteur du groupe rejoint Sybille qui l'a interviewé il y a moins d'une heure. Ce Steve BadtheGrass était actif dans la "Techno" de la fin des années 90, il en était un des guitaristes psychédéliques les plus célèbres avec son système septième, chiffre fétiche s’il en est. Malgré son âge, il retrouve aujourd'hui les préoccupations musicales qu'il a aidé à faire naître. Pour faire revivre ce dub "Acide-Jungle" d’enfer, il produit volontiers de jeunes musiciens éclectiques sur son label indépendant. Le comble, c'est d’avoir réuni les artistes neo-psychés de ce soir avec une musique rescapée de la vague "Punk" que ces jeunes admirent sans l'avoir connue. Par son "No Future", elle a effacé à l'époque un psychédélisme dévoyé par trop d'affairisme, puis a décliné à son tour quand le futur l'a rattrapée, bien avant la fin du siècle. Aujourd'hui, le renouveau "Acide-Jungle" mélange tellement les genres dans une intégration permanente des nouvelles technologies que l'élasticité du rock permet à tous de s'exprimer. Steve espère simplement que les jeunes loups de la presse classique comprennent aussi bien qu'eux ces mélanges subtils. Nadia prend Benn par la taille, et la conversation, très amicale, devient presque affectueuse. De son exil médiatique, la poétesse qui a donné toute ses tripes perçoit leur complicité, et ses yeux expressifs sous la ligne blanche du maquillage énigmatique vont de Nadia à Benn... Elle sourit! C'est la première fois qu'ils la voient sourire, et ça change tout, comme si elle les regardait de l'intérieur. Devant l'air ébahi de Nadia, le bassiste éclate de rire. Il la connaît bien, sa chanteuse, et les effets ravageurs de son regard n'ont plus de secret pour lui. Quand elle chante, comme quand elle a ce regard, elle ne s'adresse à personne en particulier, mais à tout ceux qui peuvent l'entendre, ou la voir. Les laissant à leur rêve, il s'éloigne en leur souhaitant un "good time roll", accompagné de son producteur qui jette un dernier regard un peu déçu à Benn. Troublé d'avoir été scanné par les yeux de louve de cet être extraordinaire, le couple de fan décide de ne pas se quitter tout de suite. Tous deux veulent en savoir plus sur l'autre. Le district autorise l'organisation de concerts, d'accord. Mais il est stipulé explicitement dans un règlement d'ordre intérieur que, dès les prestations scéniques achevées, des mesures seront prises afin que le public quitte les lieux au plus vite. Le bar privé écourte ses services, et, contrairement au bar public qui a déjà clôturé ses comptes, commence à fermer à l'anglo-saxonne : les privilégiés ont droit à un dernier verre. Suivant le mouvement qui se dessine vers la sortie, Nadia et Benn traversent le couloir stylisé où d'anciennes cages creusées à même la paroi rappellent la vocation première des lieux. Quant à savoir si elle était de recueillir les chiens perdus sans colliers ou d'enfermer les chiens fous, les traces de chenil encore bien présentes ne donnent pas assez d'indices. Sous l'auvent rénové de métal travaillé, demi cercle de verre décoré dans un style ancien, une bande de motard chevauchent des engins vrombissant aux chromes rutilant, sous un crachin léger. Dans un démarrage synchrone, ces motos scintillantes quittent le parking une à une, en ordre parfait. Elles fendent en douceur ce qui reste de la foule qui s'éloigne, tandis que les journalistes s'égaient sur les marches, en s'échangeant les lieux de rendez-vous. La majorité penche pour le club à la mode, le LAST WALTZ, dont on parle beaucoup en ce moment, rapport à la soirée du lendemain. Le CAT PEOPLE, club décalé proposé par un quidam, est assez vite écarté, il est déjà un peu "has-been". Benn lance une idée, pourquoi ne pas terminer la soirée au ZOO SOHO, le bar musical du port ? Il glisse discrètement à ses amis musiciens qui l’attendent depuis plus d’une demi-heure sous la pluie de les y rejoindre, on va s’amuser... Partantes, Nadia et Sybille sont immédiatement suivies par la petite grappe des médias, toujours prête à s'acoquiner pour des virées particulièrement mémorables. Ce qui consacre la formule d'un bar international "tendance" au vieux port: indémodable, cet aiguillage de nuit, on finit toujours par s'y retrouver. Donnant le ton, Nadia et Benn accompagnent Sybille vers sa minuscule voiture, petite auto urbaine très smart, d'une classe fin de siècle plutôt antique, encore en parfait état de marche si on ne prend pas les virages trop vite. Prenant place, la conductrice lance la sono digitale à mémoire intégrée, où, professionnelle jusqu'au bout des ongles, elle a pris soin de compiler la sonorité des groupes qui se sont produits dans ce mini-festival. Plutôt fier, Benn entend sa maquette demo téléchargée sur le net entourée d’un programme musical de qualité dont les enchaînements lui paraissent époustouflants. C'est clair, la diffusion tous azimuts sur le net de sa musique libre de droit était la bonne solution pour lui en ce moment. Tandis que le raccord avec “King of the Beasts” le laisse sans voix... Avant le démarrage de Sybille, Patti d’Abelle s’extrait de la jet-set médiatique pour se glisser vers le véhicule, toujours suivie de son rocker défoncé qui titube auprès d’elle. Sans pitié, Sybille met le moteur en marche, laissant la présentatrice sur le carreau. En digne représentante de l'establishment télé, cette peste n’arrête pas de dénigrer sa copine Zoé qui a beaucoup plu à Lelord lorsqu’elle l’a présenté à la production. C’est Zoé qui a décroché la co-présentation de l’émission du nouvel an, au nez et à la barbe de cette idiote que tout le monde attendait. D’ailleurs, pour en revenir à ce soir, il n'y a plus de place dans la voiture pour d'autres fêtards, qu’ils se débrouillent, ou qu’ils aillent ailleurs. Ils n'ont quand même pas à ce point l'instinct de la meute, ou pire, celui grégaire d'un troupeau… Ce serait d’un vulgaire ! Assez d'adresses ont été évoquées ce soir pour contenter tout le monde. En passant la barrière du parking, Benn a une impression étrange, comme un éclair bleu métallisé dans la nuit. L’air menaçant, le regard délavé d'un chien-loup mystérieux suit le mouvement du véhicule avant de suivre le sillage des feux rouges laissés par la meute de motards qui s'éloigne en faisant hurler les pistons. * |
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