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26 décembre 2029 -  20:00
District "Capitale Fédérale"
Conurb @ Multi.Com/E.U.


Découpés au rasoir, de multiples yeux sombres incrustés au coeur de plans chaotiques envahissent les écrans plasmas d’une régie numérique dernier cri. Nombreux sont les axes caméras qui isolent ou situent ces regards étranges, selon la volonté du réalisateur immergé dans un rythme musical exacerbé. Reliée au réseau H.F. par son micro-casque, l'assistante-scripte pilote attentivement les techniciens de plateau en duo qui modifient à la demande les cadres de treize caméras automatisées. Les nerfs solides, seule cette fille parvient à précéder les désirs de l'artiste audiovisuel qui mélange les images. De son poste de contrôle technologique, ce couple maîtrise un monde peu commun qui se crée en temps réel. Tous deux ont imaginé un rêve insensé et le rendent possible, le réalisant même en direct, noblesse oblige. En studio, deux compères inattendus participent à la mise en scène : les cadreurs qui proposent des visions surprises que personne n'attendait. Excellentes images dont se servent les créateurs pour enrichir l'univers qu'ils inventent, scientifiquement découpé en tranches de vies calibrées au picogramme. Simplement, le spectateur doit ressentir une fluidité dans l'écran de sortie antenne, celui qui mobilise toute l’attention. Les images digitales y sont envoyées avec une maestria d’enfer, celle du maître d'oeuvre, jusqu’à ce qu’il sélectionne une vue des plus larges, celle de la 13, soigneusement préparée par sa complice. Laquelle, sur ce signe convenu, lance un mouvement d'appareil très sophistiqué qui accompagne l'envol élégant d’un faucon trônant au centre du dispositif. Extrêmement bien dressé, l'oiseau quitte son perchoir au son d’une complainte désespérée. 

Figée au point chant, la vedette du show, synchrone, lance son cri amer: «Mon ange disparu, jamais ne reviendra, et aucun souvenir, jamais ne le changera». Mélancolique, le chanteur baisse les yeux dans le silence, il y a si longtemps... Fixée sur le gros plan de l'oeil sombre du rapace, la caméra sept suit son envol majestueux. L'ingénieur du son, lui, coupe calmement le disque optique du play-back complet, tandis qu’il monte les curseurs des micros d'applaudissement au maximum, créant un délire organisé en bits sonores multipliés. A toute vitesse, la caméra volante arrive droit sur le présentateur, dévoilant la majesté des lieux amplifiée par l'optique en oeil de poisson. C’est une foule immense qui paraît occuper les gradins, illusion du son multiphonique placé dans ce cadre dynamique. Stoppée en plein vol, la migration millimétrée de l’objectif mouvant s'arrête pile au gros plan du visage de l'animateur. Mission accomplie, à vous le studio.

-Merci Florent, et bienvenue à tous dans Mascarade, l'émission masquée de «La Chaîne Capitale».

Comme prévu, sous les ovations, le bateleur au ton badin s'apprête à accueillir la «star» qui achève son numéro. Mais le chanteur s'arrête net, éberlué. En quarante ans de carrière, jamais il n'a vu un tel cirque! Reprendre, toutes les trois mesures, la pantomime sans son de sa chanson, c’est son métier, mais à ce point... Pas content, l'invité vedette, ces répétitions techniques peuvent se faire sans lui. C’est comme s’ils n’avaient jamais entendu parler de doublure « lumière », ici. Dans toutes les salles prestigieuses, sur les cinq continents, les grands de ce monde l’ont applaudi. Dans le monde des réseaux, qui peut encore lui apprendre quoi que ce soit? Pour être à la hauteur de son nouveau titre -chaîne de référence du district «Capitale fédérale»- cette «télé» provinciale a intérêt à revoir ses concepts. Ce jeu, présenté par une créature décolorée au look androgyne, pistant un oiseau perdu dans le studio, c'est n'importe quoi. Et ce Lelord qui ne le salue même pas hors antenne... Quant à leur dispositif scénique, il est beaucoup trop ambitieux. Ces gens n’ont manifestement pas les moyens de filmer les modules de plastique colorés disséminé partout, ils n'ont que treize caméras. Le temps de les coordonner et mieux, d’en synchroniser les effets, ils sont partis pour répéter des heures. Jamais ils ne seront prêts pour ce faux direct de nouvel an qu'ils doivent absolument enregistrer aujourd'hui. Ce fatras pseudo-artistique en trompe-l’oeil est composé pour ces horribles formations "Acide-Jungle", aux bruits désarticulés, pas pour un représentant de la bonne chanson à texte. Cette colère monstre interrompt brutalement l'ultime répétition, et, comme d’habitude, Georges Lelord ne répond rien. Il se contente d'un regard de mépris à l'artiste gesticulant. Irrité, le présentateur chéri de la chaîne demande en régie ce que l’on fait, maintenant. 

Le producteur-délégué se précipite. Il s'y attendait. Jamais il n'aurait dû faire confiance à ce Cyrill Léger. Non sans une certaine faiblesse, il l’a laissé relifter l'émission phare de "l'access prime-time" de la chaîne. Au moins espérait-il qu’il y apporte les dernières techniques artistiques enseignées dans les écoles semi-industrielles des arts audiovisuels. Puisque la chaîne lui a proposé la case "prime-time" du réveillon pour développer son jeu, autant laisser ce jeune créateur ingénu expérimenter des nouveautés sur le thème de la fête. En outre, il devrait lui en être très reconnaissant... Et si le succès est là, le 31, à 21 heures, Calvin Hugues, l’étoile montante des réseaux, pourra installer un rendez-vous mensuel de "prime-time", en plus de son hebdomadaire classique de 18h30. En saison, il sera toujours temps de ne garder que les innovations à la portée du commun des mortels. Des réunions très «artistiques» se profilent, qui ne laissent pas de glace cet organisateur de talents. Mais là, il a laissé un peu trop la bride sur le cou de son jeune réalisateur. Lequel s'est entouré d'une bande issue d'un monde artistique incontrôlable qui commence à horripiler son esprit responsable. Qu’on lui parle d’artistes décalés comme cet Andrachmes et son générique Multi-D, de décorateurs de génie comme ce Leklee et ses décors constructivistes ou d’esprits forts comme cette scripte, efficace mais tellement sèche, rien n’y fait : la confiance vient à manquer. Sans insister sur ses sentiments personnels, il rassure le chanteur agacé. Tout sera prêt pour l'enregistrement. Délicatement, il amène son invité à sa loge où une bouteille de champagne l'attend au frais. Un millésime 17, excusez du peu ! Au passage, il glisse au régisseur qu’il faut reprendre l'entrée des candidats, c'est la dernière répétition et le temps avance, lui. La tête couverte d’un casque multimédia, l'air un peu martien, le chef de plateau murmure au micro quelques mots incompréhensibles. Dénoncés par leurs rires, les techniciens reliés au réseau haute fréquence saisissent au vol une remarque humoristique, très désobligeante envers le responsable hiérarchique. Dans les voies excentriques de ces fameuses autoroutes digitales, le pouvoir de l'information passe par des voies plutôt excentriques... Seuls ceux qui sont connectés ont les éléments pour apprécier la situation. Pour les autres, la voix de Cyrill, le réalisateur, s'élève dans les haut-parleurs. Il est temps de calmer le jeu. Le responsable de l'émission pendant l'enregistrement, c'est le réalisateur, et le réalisateur, c’est lui. Il décide que le chanteur ira se reposer, pendant qu'on répétera... la mise en place des candidats. Coupant court aux tensions, un basculement de lumière change l'atmosphère du studio. L'équipe éclairage suit le mouvement, au quart de tour. 

Mis en valeur par le travail en finesse d’un directeur photo hors pair, les «desks candidats» sont d'une blancheur éblouissante, sur fond très clair. Ce carré blanc sur fond blanc est le point d'orgue du dispositif lumière, composé par ce brillant artisan, suivant les désirs du réalisateur. Ultra lumineux, le jeu est au centre, face aux gradins, tandis que des touches constructivistes mènent à cette absence de couleur. Dans les allées latérales, des carrés translucides de coloris complémentaires flottent dans des écrans plasma. Côté cour, les tons chauds s’éclairent, du rouge sang au jaune or... Côté jardin, les tons froids, eux, passent du bleu violet au vert nature... Ces palettes fondamentales se rejoignent du côté obscur, dans un noir absolu qui noie le public dans l'ombre. Selon le timbre de la chanson, des points chants sont disposés dans les zones colorées. Voix chaude et mélodie d’amour dans l’ocre et rouge, rythmiques métalliques et déclarations déchirantes dans le vert turquoise... C’est le faucon qui provoque les mouvements d'une zone à l'autre, c’est lui qu’il faut suivre. Par contre, le synchronisme technique d’éléments si disparates n'est pas des plus simples, et c'est là que le bât blesse. Il faut illustrer ces cheminements d’une zone à l’autre, et les moyens techniques de la chaîne n’y suffisent pas. Sans arrêt, l’équipe doit suppléer aux manques par une imagination débordante.
Comme l'indique la conduite, les candidats n’ont pas droit à l’entrée en fanfare réservée à Lelord. Quand on les découvre, ils sont déjà en place et ils restent strictement dans leurs marques. Un habillage de synthèse en Multi-D les transformera en modèles de rêve, le top de la mode «troisième millénaire»... A chaque bonne réponse, une nouvelle pièce d’un tissu infographique, filé en direct, se pose sur le gagnant. Le grand vainqueur suivra l'oiseau, et sortira par un chemin prédéterminé, chargé dans l’ordinateur pour être suivi scrupuleusement. L'audience doit croire à une véritable transformation magique, en temps réel. Le lauréat recevra les véritables vêtements plus tard, du sur mesure, réalité qui prend beaucoup plus de temps. Les épreuves sont simples, on est là pour gagner et surtout, pour montrer au plus grand nombre les créations du parrain, Arpel's Fashion, «la» société textile du district. Sous la houlette de la co-présentatrice, des mannequins suivent le vol du gerfaut en présentant les costumes aux candidats. Lorsque ces créatures angéliques traversent les zones latérales colorées, leurs parures changent de tons, épousant les coloris des éléments de décor qu'elles croisent. Cette étape difficile est répétée trois ou quatre fois, pour obtenir un synchronisme parfait. La matière de ces costumes de lumière est spécialement travaillée pour réagir aux projections cybers de canons à images.

La plus belle, la robe de la meneuse de jeu, scintille littéralement à chaque changement de couleur. Mais l’animatrice doit avoir des nerfs d'acier, les tops « lumières » à maîtriser sur le passage des déguisés sont d’une précision extrême pour la synchro du Multi-D. Cette novice habillée d’effets à géométrie variable, illustrés de motifs maoris, est trop jeune pour avoir cette main de fer dans un gant de velours. Elle va se planter à l'enregistrement, cette Zoé Musidora, à coup sûr. Par contre, c’est un banal questionnaire à choix multiple, le genre « connaissance générale », posé par une voix off à chaque station des icônes de la mode, qui sert de fil rouge à ce défilé publicitaire. À la fin du jeu, les créatures cornaquent un nouveau défilé costumé. Elles amènent les familiers du dernier candidat, seul à n’avoir pas été éliminé par les douze questions. Malgré leurs masques de «commedia del arte» d’un carnaval vénitien inattendu, ce gagnant virtuel doit reconnaître des membres de sa tribu. Plus vite il les nomme, plus il marque de points. S'il n’a reconnu personne quand ils arrivent dans sa zone, il a droit à un indice, qu'il puise dans un capital vie, habituellement assez écorné par les éliminatoires. Attention à ne pas épuiser le cartouche graphique qu'on voit diminuer à l'écran. S'il se vide entièrement, l'image du candidat disparaît des écrans, il est éliminé, impitoyablement. 


Au moment précis où il reconnaît ses proches, les masques d'oiseau s'envolent et entraînent l’image virtuelle des costumes qui planent longuement à l'écran. La visibilité promise au sponsor qui fournit généreusement la dotation du jeu est de sept secondes minimum. Promesse commerciale qui représente un défi technique terrible, si on veut montrer en temps réel toutes les textures des tissus. Par contre, en cas de victoire, les retrouvailles avec les familiers reconnus représentent une de ces émotions, intimement liée à ce type d'émission, principe incontournable d’un concept de "prime time". Les réunions de familles recomposées et de tribus éclatées sont dans l'air du temps : plus elles s'unissent, mieux elles sont armées pour en affronter d'autres. Le jeu en vaut la chandelle, les créations de la firme textile sont parmi les plus chères du marché. Sa griffe est très demandée. Emporter la collection complète pour habiller toute la famille, c’est rejoindre le clan des nantis, formellement du moins. Un rêve! Les tribus élues tout au long de la saison, à 18h30, se retrouvent en finale ce soir, avec à la clé, un cadeau exceptionnel : un voyage aux sources du Nil, généreusement offert par ElegaN.C., la source d'énergie inépuisable de ceux qui en sont dignes. Les téléspectateurs ne sont pas oubliés. Mise en jeu à la fin de l'émission, une cyber-cagnotte augmente à chaque bonne réponse pour enrichir le jeu de fidélisation. Par une sélection aléatoire, l'ordinateur central du cyberphone «capital» choisit un quidam parmi ceux qui se sont fait connaître en cliquant à l’écran le bandeau promotionnel, pris d’une irrésistible impulsion d’achat. Impossible de résister à ces «clicks trough» si faciles d’accès, pendant le divertissement, la vente continue! Le moteur de recherche de la chaîne fait le reste. L’ordinateur identifie immédiatement l’origine de l’appel et permet au type en ligne de tenter sa chance dans ce casino numérique. Pour lui au moins, l’achat d’un vêtement prêt à porter peut rapporter gros. Ce soir n’est pas un soir comme les autres, l'enjeu devrait atteindre une somme vertigineuse avoisinant le million, et en monnaie unique, ça chiffre! Spéciale oblige, en tant que tel, l’euro n’y est pour rien. La question? Simple: il suffit de trouver la couleur des vêtements vedettes présentés par les familiers du grand gagnant. La séquence est rediffusée en noir et blanc, dans un liseré géométrique et l'image est gelée juste avant l'envol des vêtements qui conclut les déplacements. Après la réponse cyberphonique, la pièce de tissu s'envole dans sa couleur originelle, réapparue par enchantement. Un peu d'observation, de perspicacité, et c'est gagné. Sur son fond blanc de panache, le cheval blanc d'Henri IV n'est pas mort pour tout le monde. N’importe qui peut se reconnaître dans la peau du gagnant.

Cyrill n'est pas sûr de pouvoir s'en sortir. Il n’aurait pas du priser cette neige que lui a fournie Leklee. Bien sûr, ces cristaux qui circulent à la chaîne le réveillent, et il en a bien besoin. Leurs effets le rendent créatif et rapide sur la balle. Mais le bruit court que si des rêves étranges perturbent la concentration du consommateur, c’est que la neige s’ancre durablement. Dans ce cas, plus moyen de s’arrêter. Le jeune réalisateur n’en est pas là, mais déjà, l’état dans lequel il est entame ses facultés de communication. Or si quelqu’un doit rester diplomate sur ce plateau, c’est bien lui. La coordination des mouvements et des effets techniques est plutôt difficile, mais pas impossible. La bonne volonté des techniciens n'est pas en cause, même s'il y a plus de parasites que d'habitude dans ce studio. Son équipe lui propose des solutions à chaque difficulté, mais la mise en place prend un temps fou... Et cette gamine qui n'est pas au point! Sans parler de Lelord qui ne comprend pas la moitié des instructions... Si au moins Calvin Hugues, le producteur-délégué, pouvait arrêter de beugler des instructions contradictoires dans le réseau H.F., ce serait plus commode. Il est inadmissible qu'un producteur-délégué supervise en direct le travail du réalisateur. Un peu découragé, le véritable maître d’oeuvre se reprend et lance dans le circuit général une mise au point qui interrompt la répétition. La coordination des candidats ne pourra pas être plus précise.  On va tourner, et s'il le faut, on fera des interruptions et des retouches en infographie. Si quelqu'un a encore une remarque, c'est maintenant ou jamais. Furieux, Calvin Hugues déboule en régie. Rien n'est prêt, on n'y arrivera pas. Le responsable artistique lui ordonne de sortir de son poste de commande; il en est maître, personne ne peut le lui enlever. Cyrill a sa méthode, il garantit la bonne fin de l'émission, même s’il est presque impossible de travailler dans ces conditions. Les retards et désorganisations du décorateur, les remarques inadéquates du producteur-délégué, rien de tout ça n’était prévu au programme. Forcément, l’autre ne se laisse pas faire. Hiérarchiquement, il a l'avantage, et il n’en restera pas là. Il a commandé un dispositif de jeu prestigieux, avec strass et paillettes, pour rendre festif le jeu de la chaîne lors de l'émission spéciale du réveillon. Ce magma artistique constructiviste est trop compliqué. Le décor a pris un tel retard que les artistes et le présentateur n'y comprennent plus rien, ils ne savent plus comment se déplacer dans cet univers de cauchemar. D'habitude le jeu est simple. Les déguisements et les vêtements à gagner sont réels, on les voit à l’écran. Or ce soir, les gains sont multipliés par cent et les sponsors en veulent pour leur argent. Ces machins virtuels sont peut-être très jolis, mais si on n'arrive pas à les coordonner techniquement, ils ne servent à rien. On ne peut vraiment pas dire que le fameux Multi-D soit une réussite. Le diable seul doit savoir où Andrachmes a trouvé cette nouveauté. Mais le générique est tourné, les arborescences et masques informatiques sont prêts, on a plus le temps de revenir à l'ancienne formule. L’émission est un désastre et le producteur-délégué tient le petit Cyrill pour responsable. Estomaqué, le gamin réagit avec violence. Cette version tronquée des faits lui tourne les sangs. Avec un peu trop d’insistance, l'autre lui a fait miroiter un renouveau des émissions musicales. Composé pour de vrais musiciens qui devaient jouer sur le plateau, le dispositif ne fonctionne pas dans ces conditions. C’est la musique qui doit être colorée en une palette de couleur constructiviste, présentée à la Malevitch, pas ces stupides vêtements. La caméra volante doit rendre les musiciens aériens, au lieu de recentrer les cadeaux. Ce qui ne marche pas, ce sont les modifications du concept effectuées par Hugues et Lelord, qui ont transformé des idées nobles en vue de séduire un sponsor inculte. La scripte intervient, avant que ça ne tourne mal. Chauffé à blanc, le public est en place. Il va falloir y aller, il y a assez de retard comme ça. Ils auraient dû commencer l'enregistrement à 20 heures. Avec une bonne dose de concentration, on y arrivera. Un peu honteux, les deux hommes se rendent à l'argument féminin, indiscutable.

-Générique !
20:30
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21:00
-Coupez !

Inimaginable! Zoé a annoncé Florent à la caméra 3. Elle le sait pourtant que son annonce doit être faite à la 7, dès qu’elle s’allume. Et le chanteur qui va enchaîner n'est pas Florent. Vu les conditions de production, il refuse catégoriquement de chanter ses vieux succès. Il n'a pas révolutionné l'art du clip musical, il y a bien longtemps, pour interpréter aujourd'hui en play-back, son adaptation de Caruso, le titre phare de sa carrière. D’ailleurs, ce n’était pas prévu explicitement dans son « job description ». Mythomane en diable, l’attaché de presse de la multinationale qui le produit se faisait fort de le convaincre. Mais finalement, il n'a chanté que son titre le plus récent, au début du programme. Encore un intermédiaire hystérique, ce n'est pas ce qui manque dans ce métier qui fait disjoncter les plus solides. L'extrait du dernier album interprété par son client du jour est disponible sur le réseau interactif, accessible par tous les sites musicaux soutenus par le sponsor de l'émission. C'est la seule raison pour laquelle il se déplace encore. Réfugié depuis si longtemps aux Iles sous le Vent, son rêve lui coûte cher, et il a quelques arriérés à payer. Pour cette prestation, aucun cachet n'est prévu. L’artiste doit se refaire sur les ventes et les connexions, donc il n'en fait pas plus que ce qui est convenu, point. Une catastrophe n’arrivant jamais seule, «Tribal Pursuit», le «girls band» à la mode s'est désisté en dernière minute. Dommage, la chanson de ces filles épicées, multidiffusée sur les réseaux commerciaux, plait beaucoup aux «quinze-vingt ans»: "T@.Karoshi girl, in a virtual world", tout un programme. La tendresse acharnée des fans inconsolables de ces créatures doit être due au concept du jouet japonais, au nom imprononçable, qui les a bercés dans leur enfance. Tamagoshi, qui se souvient encore de ce terme barbare, depuis la généralisation des robots domestiques en forme d’animaux ? Pourtant, depuis l’énorme succès de la version portable, plusieurs sociétés se sont disputées le brevet de la version réseau de ces êtres virtuels, programmés comme s’ils étaient vivants. Située dans l’océan indien, une ancienne compagnie sous-traitante des fabricants du fameux jouet a décroché le gros lot. Connaissant parfaitement le mécanisme du succès de ses commanditaires asiatiques, elle a poussé l’humour jusqu’à donner au petit jeu en réseau un nom très proche de la première version: les «T@.Karoshis», impossible de trouver mieux! En japonais, karoshi rappelle à ceux qui l’auraient oublié, le surmenage de la flexibilité à outrance. La signification du mot est assez proche du sens de stress puis, mais, au point de provoquer des suicides, et des morts naturelles, dues, paraît-il, à l’épuisement complet. La tendresse comme remède au surmenage, il suffisait d’y penser ! Le grand public s'en souvient encore, et pas seulement depuis que ce «girls band», "Tribal Pursuit", l'a remis à la mode par son tube "T@.Karoshi girl, in a virtual world", disponible, lui, sur les réseaux qui marchent le mieux. 

Non sans un certain mépris pour la chaîne, le "junior promo officer" a fait appel au pied levé à des talents d'ici. Vers le final une chanteuse d’opéra interprétera un air des «Yeux du Labyrinthe», dont la grande première soutenue par les mêmes sponsors que l’émission, est prévue cette semaine. En variété, c’est un jeune inconnu plutôt mignon qui a tiré le gros lot. Il pleure tellement pour obtenir une télé, ce Cas Dragon, qu'il a accouru ventre à terre. Malgré l’insistance du réalisateur, l’intermédiaire de la création l’a choisi de préférence à un groupe métissé international, un des potentiels les plus forts de son catalogue pourtant. Sorti sur un label indépendant dans le district, il n’entre pas dans le chiffre d’affaire qu’il doit justifier à son «management». Au dire du producteur-délégué, ce combo aurait été déplacé dans ce show. Vu son jeu de scène extrême sur le titre «King of the Beast», la chanteuse aurait tôt fait de se rouler par terre. L’excuse était toute prête, ils ne sont pas libres. Ils donnent un concert ce soir et repartent aussitôt dans leur métropole civilisée. 

Bien sûr, la co-présentatrice d'opérette, Zoé Musidora, a reçu les changements de conduite comme toute l'équipe, mais il fallait qu'elle se trompe, qu’elle annonce le grand succès de Florent... Cyrill l’avait pressenti, elle n'a pas les épaules cette petite. N'importe quelle présentatrice un peu professionnelle aurait mieux valu que ce grand être languide. Même cette Patti d'Abelle refusée catégoriquement par Lelord aurait fait l'affaire. Le jeune homme ne veut pas savoir pourquoi l’animateur-producteur a «casté» Zoé Musidora, il est sûr de le comprendre trop bien. Mais ce n'est pas le moment de refaire la chaîne, ni la télé en général, il doit garder son sang froid : le réalisateur assure en toutes circonstances. Il y va de son petit couplet habituel pour le public en studio, la petite phrase qui ne vexe personne... Suite à des problèmes... techniques, Florent sera remplacé par un nouveau venu: Cas Dragon, l’espoir du district ! En tout cas, c’est comme ça qu’on essaye de le vendre. Zoé garde le sourire et corrige son annonce avec un certain cran, et le programme reprend sur des plans d'applaudissements. D’accord, elle s'en est tirée, mais qu'elle n'y revienne pas !

Au bord de la crise, la jeune fille s'enfuit du plateau dès que la caméra n'est plus sur elle. Lorsque l'obscurité l'engloutit, tous les écrans de contrôle montrent sa fuite dans l'ombre. Une fois de plus, elle n'a pas attendu la fin du plan large, il va falloir nettoyer au montage. Le producteur-délégué l'attend de pied ferme, il faut patienter jusqu'à l'enchaînement avant de se déplacer, ce n'est tout de même pas si compliqué, en quelle langue faudra-t-il le répéter ? Cueilli à froid, l’être virtuel ravale ses larmes et se précipite vers la machine à café. Il n'a pas un ami dans ces coulisses, pire, il y a un ennemi de taille. Un sourire sardonique aux lèvres, Leklee, le décorateur de l'émission, regarde approcher cette « présentatrice » tellement novice. Jamais il ne manque une occasion de l'accrocher, et là, il en tient une bonne. Il prend à témoin deux machinistes qui traînent ça et là, dans l’espoir à peine secret d’échapper aux corvées. Tous ces changements! Il a fallu modifier les éléments de décor en dernière minute pour le nouveau venu. Eux non plus, il semble qu’ils n’aient pas consulté la conduite à temps. Désoeuvrés, ils jettent un regard à l'écran de contrôle et pouffent devant la prestation de l'artiste de remplacement. Aucun talent, ce n'était pas la peine de changer quoi que ce soit, jamais elle ne marchera cette émission. Déjà, ces concepts sophistiqués sont trop complexes. Si en plus, on y met des amateurs... Le plus âgé de ces travailleurs culturels affiche fièrement ses vingt ans de coulisses et on ne la lui fera plus. Finalement, il est d’accord avec Claude Leklee: des artistes de haut niveau évoluant dans des concepts rodés présentés par de bons professionnels, c'est la seule façon de conserver son taux d'écoute dans la jungle des réseaux. Mais là-haut, les têtes pensantes, les maîtres du monde, règnent sans partage sur les réseaux. Cela fait si longtemps qu’on ne demande plus l'avis du terrain... Fatale erreur, l’expérience du contenu pourrait leur en remontrer. 

Sur un ton de conspirateur que personne ne devrait entendre, Leklee acquiesce distraitement. Puis, par surprise, il insiste d'une voix portée: au fond, la moins professionnelle ici, c’est Zoé, elle est nulle. Laquelle Zoé manque renverser le café qu'elle se sert. Mais elle se maîtrise et se mord les lèvres à sang pour ne pas répondre. Le vieux machino bougon arrête d'un geste le décorateur, trop aigri à son goût, qu'il attende au moins qu'elle soit partie! Même si la petite n'est pas au top, essayer de lancer le petit rayon de soleil d'une jeunesse à peine éclose dans la grisaille quotidienne, ce n'est pas un luxe. C'est aux producteurs à ne pas lancer trop tôt les moins de vingt ans dans un jeu qu’ils ne peuvent pas connaître. Si on fait le pari du renouvellement à l'antenne, il faut le temps de la formation, sinon on brûle ses cartouches. Mais le producteur, c'est le présentateur et les bruits de couloirs sont très clairs : s'il a accepté la jeunesse pour le seconder, c'est pour ne pas qu’elle lui fasse d'ombre. Seul son sort le préoccupe. Que l’autre se plante et il restera seul, sa cote montera d’autant auprès des responsables de la chaîne. Ce sont les lois élémentaires de survie dans le milieu. Etonné par cette défense en règle, Leklee marque le coup. Certes, il a un peu sous-estimé les restes de solidarité entre travailleurs, mais il a d'autres flèches à son arc. Dans la foulée, il en décoche une des plus belles. Personne n’a obligé Zoé à se brûler les ailes, elle pouvait refuser ce rôle indigne. Mais elle ne maîtrise pas du tout son rapport à l'image, c'est clair, elle ne sait ni ce qu'elle veut, ni qui elle est. Hilare, le plus jeune des machinistes le pique à son tour. Il a l'air de bien la connaître cette petite pour lui en vouloir à ce point. Il a du prendre une de ces vestes... Reconnaissante, Zoé s'éloigne avec un sourire complice. XXL la veste. Ces petits gars ne payent pas de mine, mais ils se montrent plus civilisés que bien d'autres : ceux qu'on voit à l’écran par exemple. D’ailleurs, les applaudissements forcés concluent la prestation de l'artiste de complément. La co-présentatrice doit retourner à son poste, ça va être à elle. Elle doit y arriver, même si ce n'est pas tout à fait ce qu'elle espérait. Elle doit au moins se prouver qu’elle peut le faire. Déjà, elle a réussi à imposer le costume qu’une de ses copines a composé. Ces lignes brisées lumineuses s’intègrent parfaitement au dispositif de mise en scène, tandis que les formes des tissus épousent légèrement son corps longiligne. La maquilleuse l'attrape et la repoudre en vitesse, juste avant son entrée en scène, petit geste affectueux qui lui réchauffe le coeur, "T@.Karoshi girl, don’t forget your smile"...

-Oui, Georges, la troisième mascarade peut commencer.

Le reste de son texte se perd dans les conversations de coulisses. A part pour rectifier leur image, peu nombreux sont ceux qui suivent réellement le programme sur les écrans de contrôle de cet univers surréaliste. Certains ont un travail à terminer, un câble à brancher, une paroi à ressouder. D'autres, agacés, retouchent leurs tenues parfaitement apprêtées, essayant d'éviter les retombées de poussière de ces travaux d'Hercule permanents. Des groupes papotent ça et là, conversations entrecoupées de rires, qui cachent un trac poignant. L'ironie facile s'arrête aussitôt qu'un artiste sort de scène. Tous connaissent le soulagement des compliments juste après une prestation. Alors, ils en rajoutent question superlatifs. "Excellent", «quel talent», les félicitations s'alignent sur le passage de Cas Dragon. Mais dès qu'il s'éloigne vers sa loge, ils sont tempérés de "peut mieux faire" ou, "ne reviendra pas", ponctués d'éclats de rires hypocrites. Mais tout se passe à mi-voix dans les coulisses, on ne sait jamais qui est derrière soi. L'inconnu tapi dans l'ombre, l'air d'un livreur, est peut être un ami de l'artiste qu'on est en train de traîner dans la boue, son agent, son frère. Un jeune mannequin complice glisse aux machinistes que Leklee a raison, Zoé ne sait vraiment pas ce qu'elle veut. Les deux types l'écoutent surtout parce qu'il est accompagné de créatures éblouissantes, prêtes à entrer en scène, nettement plus intéressantes que sa méchante conversation. L'une des filles s'est présentée au casting et n'a pas été retenue, elle en remet donc une couche sur cette pauvre Zoé. Quitte à dire du mal, autant choisir ses victimes. Pour ne pas assombrir ces sourires enjôleurs, les machinistes dévient la conversation. Sur le ton de la confidence, ils parlent de Leklee qui s'éloigne enfin. Si le décor a pris un tel retard, ce n'est pas de leur faute, il paraît que le décorateur a un autre job. Tout est désorganisé, et pas à cause de l'inexpérience de Zoé... Une coupe de champagne à la main, Lelord les rejoint. C'est un rituel, dès que sa co-présentatrice prend le relais, quelle qu'elle soit, il sort de scène. Il aime se faire dorloter par sa maquilleuse attitrée en dégustant un champagne millésimé, ça le détend. Il surprend la dernière phrase du machiniste brigadier, contremaître à l'ancienneté. Vingt ans qu'il travaille à la chaîne et défend ses camarades, il ne changera plus. Mais là, il a raison, pour une fois, ce dispositif est complètement loufoque. S'il n'avait pas tant d'émission à produire et présenter à la fois, il se serait penché personnellement d'un peu plus près sur ce projet de réveillon. Son producteur-délégué s’est laissé quelque peu dépasser par les événements. Cyrill Léger va l'entendre après l'enregistrement, sa première grande réalisation est un fiasco qui le poursuivra longtemps. Pour une fois qu'il a l'occasion de faire preuve de ses talents artistiques en "prime time", il aurait pu s'appliquer à les rendre accessibles. Penaud, le producteur-délégué les rejoint et confirme: il n’a pas fini d’en entendre parler de cette galère. Plus personne ne regarde l'écran où les enchaînements techniques se déroulent sans anicroches et présentent une réalisation fluide, aussi créative que le générique début pouvait le laisser espérer.

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Cette robe lumineuse est géniale : Zoé la transcende si généreusement que ses gestes aériens envahissent l’écran d’éclats félins ! Séduisants, des yeux fardés ne parviennent visiblement pas à se détacher du personnage à l’écran. L’image projetée par l’androgyne de service est assez au point, sa sensualité dépasse largement les moyens techniques mis en oeuvre pour la faire reluire. Dans des bras bienveillants, le petit Ian Pollock hausse les épaules. Il pourrait faire aussi bien, sans s’embarrasser d’arguments féminins. Docilement, l’autre marque son accord, l’éphèbe qu’il caresse prend de telles poses suggestives... Sponsor principal de l’émission, il s’inquiète tout de même un peu. Certes, le mannequin principal à l’écran, dégoulinant de ce strass cyber qu’on lui a tant vanté, assure plutôt pas mal. Mais ses gaffes sont tout aussi remarquables. Quant au concept qu’on lui a promis accessible, il est plutôt flou. Heureusement, il y a des compensations... Dans ces entreprises de promotion, il faut faire confiance à trop de monde et, le champagne aidant, ça fait du bien de tomber sur quelqu’un de bienveillant. Bien sûr, Arpel s’attendait à ce qu’on lui présente quelqu’un comme Ian, mais il n’a pas fallu faire beaucoup d’effort, ils se connaissaient. Il a repéré ce joli morceau à son dernier casting photo. Depuis quelques semaines, il cherche la «perla». Il y a tellement d’appelés que l’élu se fait attendre, et ça dure... L’organisation des fêtes de fin d’année étant en de bonnes mains, il lui faut maintenant penser sérieusement à ses prochaines collections. Certes, ses modèles ont une très bonne visibilité ce soir, et il est très content de ce nouveau Multi-D, quoiqu’en dise son ami Calvin qui lui a vendu le concept... Mais la vie ne s’arrête pas en 2030... Ce producteur-délégué aurait d’autres concepts à lui vendre, paraît-il. Pourquoi pas, s’il y a d’autres êtres à chérir...

En attendant, autant se distraire. Déjà, la peau de cet ange de coton est fascinante, mais sa beauté la fait presque oublier. Dès qu’il l’a vu, l’industriel textile n’a eu qu’une seule envie, lui ôter son déguisement télé tellement pauvre, et lui construire une personnalité angélique. Evidemment, il a résisté à la tentation, mais pas très longtemps. L’autre lui a littéralement mis le grappin dessus et, ne désespérant pas de présenter les collections «Arpel Fashion», l’a attiré dans la réserve des machinistes. Qu’un patron emmène un prétendant à la flexibilité parler contrat, quoi de plus naturel ? La discrétion est de mise dans leur milieu. Surtout qu’un «business angel» comme Arpel a la réputation de bien payer ses perles rares. Depuis, dans le secret de leur alcôve improvisée, l’abandon est total. Sans avoir l’occasion de décider, l’homme de décision se laisse aveugler. Il ne voit plus rien. Il ignore volontairement la stratégie de promotion personnelle de son ange d’occasion. Il se laisse plutôt aller au déluge de chairs et de plumes qui s’offrent à lui. Après avoir plongé dans le cou soyeux, il suit la ligne de l’épaule, parfaitement dessinée, léchant doucement les perles de sueurs au goût de larmes de rosée. S’étant préparé pour l’image, l’être offert se veut parfait sur tous les plans. Il a attrapé dans sa galaxie l’étoile montante de la mode qui lui promet des lendemains enchanteurs. La star du jour ne dit rien, mais son corps parle pour lui, il n’y a rien qu’il puisse faire pour l’empêcher. Perdu dans un univers de douceur, l’homme d’affaire retrouve le frein, in extremis. S’il continue à sucer, il mordra à sang, or, se sentant peu inspiré, il ne faut surtout pas qu’il laisse de trace. Il abandonne à regret cette peau si tentante et pose un baiser chaste sur les lèvres peintes. L’autre éclate de rire. Habitué à plus de décontraction, il laisse son partenaire se reprendre. Son torse découvert par les tissus légers parle pour lui, il a tout dit. A son partenaire de prendre... ou laisser.

Arpel se rétracte, il n’a pas l’habitude de se laisser guider par le charme. Il note scrupuleusement le grain de cette peau fragile à peine couverte, et l’odeur enivrante de ce jeune éphèbe, à consommer si l’occasion s’en présente. Mais là, il joue gros, inutile de se laisser trop distraire. S’apercevant que sa magie n’agit plus, Ian Pollock se reprend et minaude un peu, prenant soin de faire sentir sa peau là où il l’a la plus fragile, et son costume léger lui permet beaucoup de latitudes. Dur, l’autre se retient, et rappelle à l’ordre l’être informe reparti à sa conquête. Enserré par ces doux tentacules, il ne se laisse pas tenter par la sensualité de cet octopus, même s’il est délicieux. Sans appel, il commande au petit Pollock le verre d’eau qu’il lui a promis pour atténuer les effets de cet excellent champagne qui l’a mis dans un de ces états... Rappelé aux réalités par celui à qui il voulait les faire oublier, le gamin s’exécute, et le parrain de son émission prend enfin le temps d’observer les jeux de scène à l’écran. Si les synchros fonctionnent, c’est surtout l’image de cette Zoé, et son interprétation d’un personnage très cohérent, qui commencent à le fasciner. Les parures «Arpel’s Fashion» sont mises en valeur par des moyens électroniques qu’il n’attendait pas, et l’androgyne les présente avec un talent très sûr. Un peu rassuré, la gravure de mode lisse son pantalon à peine froissé, et reprend un personnage social, froid. A nouveau sûr de lui, il place entre ses lèvres une de ses cigarettes, son vice, qu’il importe de Cuba. Comme tout le monde, Ian Pollock n’ignore rien de son addiction secrète, interdite au commun des mortels. Fébrilement, il cherche du feu. Autant quitter le maître du jour sur une impression favorable. Il trouve assez facilement l’objet indispensable dans le fatras de son régisseur, un vieux briquet qui ne lui sert plus qu’à allumer ses artifices depuis la prohibition tabagique de 2019. Pour ce technicien des fêtes digitales, le feu est affaire de pyrotechnie, il donnerait son sang pour la réussite d’un projet comme celui de Cyrill. A ce nom le sponsor s’énerve un peu, on lui a dit tant de mal de ce réalisateur. Pollock ne connaît pas vraiment le pedigree de ce Léger, mais d’après des sources dignes de confiance, non seulement il pourra assurer la réalisation, mais il devrait magnifier le concept s’il arrive à capter ce que Zoé est capable de donner. L’autre ne demande qu’à être convaincu, mais son interlocuteur est à court d’arguments, le briquet, vide, ne donne aucune flamme. Agacé, Arpel fait l’insulte à celui qui rêve d’être son amant de prendre ses coordonnées, il l’appellera. Non seulement Pollock n’aura pas sa ligne directe, mais pour trouver un stylo, il doit se replonger dans le désordre de Raushenberg, régisseur hors pair, mais nettement fâché avec l’ordre.

21:15
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21:45
-Excusez-moi tout le monde. L’émission est sur les rails, il faut la finir!

Malgré son allure martienne, le régisseur déteste voir trop de monde inactif dans ses coulisses. Il a pour habitude de secouer les traînards, quels qu’ils soient. Que chacun reprenne sa place ! La grappe de mannequins et danseurs s'envole vers les accès « plateaux » pour ne pas rater le top départ. Evitant de rappeler leur grade, les responsables hiérarchiques obéissent aussi à l'injonction, priorité à l’émission. Le grand extraterrestre adore les titiller, tant que son rôle le lui permet. Il les surprend souvent, à parler affaires ou draguer tout ce qui bouge dans les travées techniques. Dès qu'il peut, il remet un peu d’ordre... Mais dans ces émissions de divertissement, entre les sponsors et leur cour, les agents des artistes, les "producteurs", souvent très "artistiques", et les quémandeurs de tous poils qui arrivent à s'introduire en coulisse, assurer la police... Et ce soir, pour la spéciale, son domaine est particulièrement encombré. Certes, tout le monde est en place pour la séquence 113, les présentateurs vont sans doute se croiser sans se regarder, comme d'habitude, et les déguisés sortant de scène vont aller se changer à toute allure... Quelqu’un va devoir retenir les machinistes qui voudront récupérer leurs outils dans la réserve près des loges, à ce moment précis. Et Leklee, où est-il ce décorateur à la noix? Avec le retard qu'il a pris, il pourrait se tenir prêt à effectuer les modifications de dernière minute : ce n'est tout de même pas au régisseur de tout faire ! Il semble bien que si, le troisième élément bleu, côté jardin, qui ne vire pas au turquoise, doit être retouché. Ces foutus écrans plasmas déraillent encore : toujours ces maudites interférences ! La technologie ne changera jamais. Sans la main de l'homme pour donner un bon coup dans la machine, de temps en temps, ça ne marche jamais. Dès que l'info est confirmée dans le réseau H.F., celui qui a été investi de la responsabilité de ce plateau des plus délicats fonce, et bouscule ce livreur qui traîne dans le coin depuis trop longtemps. Au passage, il l'agonit d'injures. Ce n'est vraiment pas le moment de traîner dans ses pattes : sans cet obstacle imprévu, le technicien de la production aurait réglé à temps ce petit problème, un de plus.  Ce quidam ne doit pas bien connaître la télé ! Quand le régisseur déboule comme ça, tout le monde se tient à carreau, même les plus grandes vedettes.

Sous les applaudissements, Zoé sort de scène et descend les quelques marches qui la ramènent sur terre, en coulisse. Cette fois pas une bévue, elle a été parfaite. A part le coup de l’écran turquoise, toutes les synchros ont fonctionné, enfin. Heureuse, elle est prête à affronter ces regards de coulisses si acérés. Georges Lelord monte les marches quatre à quatre, temporise un peu pour que le chauffeur de salle maintienne les applaudissements le plus longtemps possible, puis fonce. Une vieille technique tout à fait au point: au bon moment, il fait une entrée triomphale accueillie par une salle en délire, forcément. Discrètement Zoé observe son co-présentateur. Tout à sa stratégie de gloire personnelle, il ne l'a même pas regardée. Ce n'est pas vraiment comme ça qu'elle voyait le métier, mais c'est la réalité avec laquelle elle va devoir composer, si elle veut progresser dans ce milieu. Revenant à elle, elle bouscule un machiniste ou un livreur qui s’envole aussitôt vers la sortie, avec un grognement incompréhensible. Indifférente, elle aperçoit Calvin, le producteur-délégué, en conversation avec Arpel, le sponsor, et surtout, l'attaché de presse de Florent. Elle n'a pas le courage de rejoindre ces caricatures. Subir les sempiternelles conversations de Calvin faites de faux-semblants et de projets mirifiques qui tombent à l'eau le plus souvent, sous le regard concupiscent d'Arpel, est au-dessus de ses forces. Surtout sous les éclats de rire hystériques de l’attaché de presse qui l’horripilent. Avec lui, Leklee s’est trop moqué d’elle, ce doit être un de ses ex-. Si elle peut l’éviter... Elle a un moment à elle, quelques minutes à peine, pour se rafraîchir un peu. Il vaut mieux qu’elle se concentre avant le grand final : la production veut rassembler tout le monde pour les voeux de nouvel an, dans une chorégraphie endiablée avec sourire et tutti quanti. L’ambiance tendue, survoltée, ne va faciliter la tâche à personne. A cinq jours de l’événement, l'année nouvelle ne veut encore rien dire, elle ressemble trop à une tradition décalée face à une technologie qui morcelle le temps. C’est un effet étrange, auquel Zoé ne s'attendait pas du tout : ces décalages temporels, genres de jet-lags artificiels qui perturbent les sentiments. Impossible d'être naturel, il faut construire un personnage à chaque intervention, toujours souriant, bon enfant... L’opposé exact des commentaires professionnels, cyniques, face à l'image des personnages à l'écran. Et comme ces commentateurs décalés changent de ton en présence de leurs modèles, elle ne trouve aucun écho à ses compositions dignes d'une actrice de vaudeville. Elle doit tout maîtriser seule, sans aide de nulle part. 

Fataliste, elle file vers sa loge. Elle arrivera bien à attraper un grand verre d'eau à la réserve des machinistes... Et si d’aventure elle croise Leklee, elle lui dira franchement ce qu'elle pense de son attitude. Très bien, la porte de la réserve est entrouverte, le Martien ne l'a pas fermée, comme c'est son habitude. Dans ce cas, personne ne peut ouvrir le coffre, il est le seul à avoir la clé. Mais comme il est partout à la fois, il faut un morceau de chance pour tomber sur lui au bon moment. Tout à cette petite joie inattendue, Zoé pousse la porte de fer, et c’est une nausée qui la prend par surprise. Les yeux de Leklee sont fixés sur elle, définitivement. Simplement, un oeil n'est pas à sa place et sort de l'arcade sourcilière, dans un flot de sang, comme déchiré au rasoir. Les joues scarifiées, de grandes traces ensanglantées marbrant son visage de haut en bas, le décorateur est méconnaissable. De gros bouillons rouges sombres s'échappent de sa gorge grande ouverte, sans que rien ne puisse les arrêter. Interdite, la présentatrice enregistre cette position de pantin désarticulé qui traduit une mort instantanée. Aucun être vivant ne peut rester immobile dans cette posture morbide d’un yoga immonde sans s'être cassé les os. Aucun maquillage ni effets spéciaux ne peuvent produire l'impression nauséeuse qui se dégage de cette réalité atroce. C’est le premier contact de Zoé avec cette mort brutale, inoubliable, et il est accompagné d’une horreur de chairs déchiquetées, dégoulinantes de sang, liquide vital qui s’échappe irrémédiablement de toutes les blessures du cadavre. Epouvantée, Zoé a le coeur au bord des lèvres...

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21:55
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